Le cahier du progrès se veut un « mélange de données » recueillies dans le cadre de l’enquête menée par le passé (et dont les traces sont extraites du patrimoine de l’IHEST) et en cours (données inédites) autour de la question du progrès et de ses représentations.
PARTIE 1 – Questionner le progrès : un voyage à travers les représentations
Longtemps érigé en horizon indiscuté de la modernité, le progrès a durablement façonné notre manière de comprendre l’histoire et d’habiter le temps. Né du basculement qui, à partir de la Renaissance, déplace le regard du passé vers l’avenir, il s’est imposé comme la promesse d’une amélioration continue de la condition humaine grâce à la science, à la technique et à l’éducation. Mais cette promesse s’est progressivement chargée d’ambivalences lorsque, aux espoirs d’émancipation ont succédé les interrogations sur les risques, les limites et les effets inattendus de la puissance technique. Aujourd’hui, alors même que l’idée de progrès semble à la fois contestée et indispensable, une relecture conceptuelle s’impose. Du mythe prométhéen de la maîtrise de la nature à l’inquiétude post-moderne : déambulation philosophique au cœur de nos représentations.
§ 1. Les temps du progrès : des mythes anciens à l’invention du futur
※ Ancrer son destin dans le futur
« Les sociétés anciennes traditionnelles ignorent le futur. Elles s’appuient sur leur propre passé pour interpréter ce qui leur arrive. C’est à cela que servent les récits d’origine, les mythes et aussi la fonction du sage qui est capable d’appliquer ce qui a été à ce qui se présente comme un futur possible. La modernité naît de trois ébranlements qui font que rien ne sera plus pareil : le geste de Copernic qui déloge la Terre du centre de l’univers, l’invention de l’imprimerie qui rend les textes sacrés accessibles à la discussion généralisée, et la découverte d’un continent nouveau. Ces trois ébranlements obligent la société inquiète à ancrer son destin non pas dans le passé mais dans le futur. »
Heinz Wismann, philosophe et philologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales
Cycle national 2013
※ Le progrès comme anti-destin
« Le progrès est une idée qui invite à la mobilisation. Cette idée a la force d’un mythe qui a son saint-patron, Prométhée, et son pathos, l’idée de progrès étant associée à la prise en main par les hommes de leur destin. En Occident, on se représente volontiers le Progrès comme l’antidestin. Comme toute idéologie, le Progrès est une croyance, une conviction. C’est la manifestation d’une philosophie de l’Histoire continue reposant sur le sentiment que la nature n’est pas achevée. Pour croire dans le Progrès, il faut croire à cet inachèvement : si vous pensez que la nature est toute entière ce qu’elle doit être, il n’y a pas de place pour le progrès, sauf à revendiquer la transgression et le péché. »
Jean-Michel Besnier, philosophe, professeur à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV)
Cycle national 2012
※ La dévalorisation du passé
« Chaque pas en avant dévalorise ce qui a été. Le Progrès comporte une sorte de dimension délétère qui fait que le passé est passé par profits et pertes. Il n’est plus valorisé que comme une étape sur le chemin qui va le dépasser. C’est là que commence une réflexion intéressante sur les manières qu’il y aurait de sauver le passé, de faire du passé quelque chose d’essentiel dans le présent, en dehors du fait que le passé a été utile à un certain moment comme marchepied, comme étape vers l’avenir. »
Heinz Wismann, philosophe et philologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales
Cycle national 2013
§ 2. Le temps des promesses
※ La perfectibilité humaine
« Nous sommes des êtres par nature perfectibles. C’est cette perfectibilité qui nous sépare des animaux et qui expliquerait le caractère basique du Progrès chez nous. L’animal est dès sa naissance ce qu’il est ; seul l’Homme est ce qu’il doit être. L’Homme est inscrit dans une dynamique d’évolution parce qu’il est d’abord un être de déficit, une créature prématurée. C’est parce qu’il est prématuré que cet Homme va évoluer et devenir un être d’Histoire. Cette représentation d’une humanité homogène, ce sentiment que la technique peut améliorer la nature et que l’éducation peut contribuer à l’épanouir, tout cela forme le socle de l’idéologie du progrès. »
Jean-Michel Besnier, philosophe, professeur à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV)
Cycle national 2012
※ L’émancipation par le savoir
« Le Progrès est une idée qui génère et soutient une organisation sociale fondée sur le travail, la science et la technique. Il justifie la place accordée à l’éducation et à l’enseignement, valorisant ceux qui savent et le mérite de ceux qui apprennent. Dans une société indifférente au Progrès, les vieux ou les gourous sont aux commandes, dépositaires de traditions ou de sagesses éternelles. À l’inverse, le Progrès est au fondement des idéaux laïcs, délivrés de la sacralisation du passé et étrangers à l’esprit sectaire. Il traduit un projet d’émancipation et d’amélioration morale : en libérant des déterminismes naturels, il humanise et rend l’individu autonome. »
Jean-Michel Besnier, philosophe, professeur à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV)
Cycle national 2012
※ Le degré d’espoir
« Derrière l’idée générale de progrès, on trouve toujours la conviction que l’on peut relativiser le négatif. Autrement dit, le pur négatif n’existe pas car il n’est jamais que le ferment du meilleur. Ce qui va mal n’est pas condamné à aller mal : c’est ce sur quoi vous allez pouvoir travailler pour l’extraire de sa négativité, c’est-à-dire le transformer soit en bien soit en mieux. Se déclarer progressiste ou moderne, c’est croire que la négativité contient une énergie motrice que nous pouvons utiliser pour la transformer en autre chose qu’elle-même. D’ailleurs, l’idée de progrès a une très belle anagramme : le degré d’espoir. »
Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, directeur du laboratoire des recherches sur
les sciences de la matière au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, membre de l’Académie des technologies, Cycle national 2012
§ 3. Le temps de l’ambivalence
※ Le progrès comme soucis
« Les pères fondateurs de l’idée de progrès pensaient que le progrès allait nous soulager, c’est-à-dire qu’un jour on atteindrait un état de la société dans lequel les corps et les esprits seraient libérés. Aujourd’hui le progrès n’est plus appréhendé comme un soulagement mais plutôt comme un souci, comme une inquiétude diffuse qui suscite des doutes. Nous prétendons ne plus y croire tout à fait mais en réalité nous tenons encore à lui farouchement, c’est-à-dire en proportion de l’effroi que nous inspire l’idée qu’il puisse s’interrompre. Nous n’aimons plus le progrès mais nous paniquons à l’idée qu’il n’y en ait plus. C’est cela qui fait ce rapport ambivalent, un mélange d’amour et de haine. »
Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, directeur du laboratoire des recherches sur
les sciences de la matière au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, membre de l’Académie des technologies, Cycle national 2012
※ Le progrès sans majuscule
« Nous en sommes collectivement venus à mettre en doute certains des idéaux qui, il y a deux siècles encore, nous semblaient fondateurs de notre civilisation. D’ailleurs, on ne met plus de majuscule au mot « progrès ». Que signifie cette absence de majuscule ? On a pris conscience que le progrès, s’il n’est pas davantage réfléchi, nous mène dans un mur. Je crois que c’est ce que nous pensons puisque nous avons inscrit dans notre constitution le principe de précaution qui prétend nous rendre davantage lucides à propos du statut de l’innovation. On a collectivement installé dans nos structures démocratiques l’idée que le progrès devait être maîtrisé, réfléchi et non pas laissé livré à sa seule dynamique. »
Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, directeur du laboratoire des recherches sur
les sciences de la matière au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, membre de l’Académie des technologies, Cycle national 2012
※ De la raison émancipatrice à la raison instrumentale
« Depuis que l’idée de progrès a exhibé ses produits de vidange et ce que certains appellent ses effets pervers, elle a perdu de son aura et subi des critiques. On est passé subrepticement de ce que les Allemands appellent l’Aufklärung, c’est-à-dire de l’idée d’une raison émancipatrice, censée libérer nos corps mais aussi nos esprits, à une raison instrumentale, c’est-à-dire à la banalisation du calcul mathématique appliqué à toutes sortes de réalités qui se trouvent ainsi objectivées et dramatiquement aplaties dans le monde froid des chiffres. On est passé de l’objectivité, qui est un idéal du progrès, à l’objectivisme : on veut tout mesurer, tout contrôler, tout transformer en chiffres. »
Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, directeur du laboratoire des recherches sur
les sciences de la matière au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, membre de l’Académie des technologies, Cycle national 2012
※ L’accélération de l’innovation
« La caractéristique de notre époque est que l’innovation technique est devenue hyper rapide alors qu’avant on mettait des décennies, voire des siècles, à digérer une innovation technique. Il faut quatre siècles pour que la société digère l’imprimerie et toutes ses potentialités. Aujourd’hui les innovations se succèdent sans cesse. On est dans une période d’accélération de l’innovation. Mais il ne faut pas confondre cette temporalité avec celle de l’appropriation sociale et culturelle qui est beaucoup plus lente. »
Pierre Musso, professeur de sciences de l’information et de la communication, chaire Modélisations des imaginaires, innovation et création, Télécom ParisTech et université Rennes
Cycle national 2013
※ Le basculement vers l’immaîtrise
« La volonté de maîtrise qui caractérisait les modernes a échoué. Elle s’est révélée calamiteuse et c’est sans doute la raison pour laquelle cette idéologie se déplace vers l’immaîtrise. Aujourd’hui, on voit poindre une idéologie favorable au transfert de l’initiative aux machines : les technologies sont devenues autonomes. Nous passons notre temps à produire des objets intelligents qui n’auront pas besoin de nous pour communiquer entre eux ou pour fonctionner. L’ère des apprentis-sorciers est là, sauf que ces derniers ne le sont plus par mégarde mais délibérément. L’inédit vers lequel pourrait nous diriger la convergence technologique résultera désormais de l’émergence de nos tâtonnements, se substituant à l’idée classique de Progrès. »
Jean-Michel Besnier, philosophe, professeur à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV)
Cycle national 2011
1.4 Le temps de la précaution
※ Penser les risques de l’innovation
« La précaution n’est pas la prévention. Dans la prévention, le risque est avéré : on connaît le danger et l’on agit pour en limiter les effets. Dans la précaution, le risque est hypothétique : on soupçonne qu’un danger pourrait apparaître, sans pouvoir encore le démontrer. La précaution ne consiste donc pas à refuser l’innovation mais à organiser une réflexion collective sur ses conséquences possibles. Elle oblige à penser les incertitudes et à prendre des décisions malgré l’incomplétude des connaissances. »
Philippe Kourilsky, professeur au Collège de France, ancien directeur de l’Institut Pasteur
Cycle national 2010
※ Décider dans l’incertitude
« Le principe de précaution est difficile à mettre en œuvre car il impose de décider dans un contexte où l’on ne dispose pas de toutes les informations nécessaires. Il ne peut pas être interprété comme une invitation à l’abstention. Son application suppose au contraire une démarche d’évaluation : analyser les bénéfices attendus, identifier les risques possibles et examiner les coûts des différentes options. La décision finale résulte d’un arbitrage entre ces éléments et dépend toujours du contexte dans lequel elle est prise. »
Philippe Kourilsky
※ L’expérience des crises sanitaires
« L’expérience des crises sanitaires et environnementales a profondément marqué les sociétés contemporaines. Amiante, sang contaminé, vache folle : autant de situations où les signaux d’alerte existaient mais n’ont pas été suffisamment pris en compte. Le principe de précaution est né de cette prise de conscience. Il vise à éviter que l’on attende la certitude scientifique complète pour agir, lorsque les dommages pourraient être graves ou irréversibles. Il s’agit donc d’une logique d’anticipation des risques plutôt que d’une réaction tardive aux catastrophes. »
Jean-Yves Le Déaut, député de Meurthe-et-Moselle, président de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques
Cycle national 2016
※ Une logique d’évaluation scientifique
« Pour le juge, le principe de précaution n’est ni un principe d’interdiction systématique ni un principe d’inaction. Il impose avant tout une démarche d’évaluation scientifique des risques. Lorsqu’un doute existe sur la sécurité d’un produit ou d’une technologie, la première obligation n’est pas de l’interdire ni de l’ignorer, mais d’évaluer les risques potentiels en mobilisant les connaissances disponibles. Le principe de précaution n’est donc pas moins de science mais au contraire davantage de science : il vise à produire des connaissances pour éclairer l’action publique. »
Christine Noiville, juriste, présidente du Haut conseil des biotechnologies
Cycle national 2016
§ 1.5 Le temps de la réconciliation
※ Vers une utopie de la réconciliation
« La question de la solidarité avec les générations à venir est très difficile à définir dans la mesure où, dans la conception de la solidarité telle qu’elle s’est historiquement construite, on a à faire à une relation entre êtres existants. Peut-on être solidaires d’êtres qui n’existent pas encore et dont on ne sait pas grand-chose ? Le problème souvent évoqué est plutôt celui de la préservation de l’environnement et des terribles conséquences de nos actes pour les générations à venir. C’est alors qu’apparaît en général le thème de la décroissance comme moyen d’éviter une évolution commandée par l’affolement généralisé de nos capacités. En ce qui me concerne, je ne crois pas à la décroissance. Je crois plutôt à une redéfinition de l’utopie humaine. Dans mon vocabulaire, je dirais qu’il s’agit de transformer l’utopie de domination de la nature qui est issue du XVe siècle en utopie de réconciliation avec la nature. Cela suppose que la nature externe et la nature interne soient traitées sur le même plan. En un mot, il me semble que nous ne sommes pas seulement menacés par l’épuisement des ressources naturelles, énergétiques, externes, physiques, mais aussi par l’épuisement de nos ressources internes, psychologiques. A force de consommer frénétiquement et de faire ainsi fonctionner la machine économique, nous sommes en train d’épuiser notre faculté de désirer. De nombreux travaux s’intéressent à cette sorte de dépression qui nous menace. Il nous faut donc déplacer le désir. »
Heinz Wismann, philosophe et philologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales
Cycle national 2013
※ L’utopie comme outil de critique du présent
« L’utopie est un procédé qui peut être narratif et qui permet de prendre ses distances par rapport au présent pour mieux le critiquer, pour mieux le réinventer, pour l’imaginer autrement. Il ne s’agit pas en général seulement de relativiser le présent mais d’imaginer, d’anticiper, de décrire comment nous pourrions être et en particulier comment nous pourrions être mieux ensemble. On peut lire l’utopie comme une machine ou comme un outil qui nous force à nous poser la question du bonheur qui est au cœur du projet perfectionniste : comment, à partir de l’état présent, peut-on changer la société pour qu’elle nous apporte plus de bonheur ? […] L’utopie, contrairement à l’opinion première que l’on peut en avoir, est très souvent une forme d’expérimentation qui pose la question : que se passe-t-il si ? Une des fonctions de l’utopie, en ce sens, est de déplier en problèmes sociaux ce qui n’apparaissait au départ que comme des problèmes techniques. Si vous résolvez la question technique du traitement d’une maladie ou d’une méthode d’agriculture ou d’alimentation nouvelle, vous poserez immédiatement la question du partage social de ces outils et des nouvelles relations sociales qui vont s’établir sur la base de ces outils. »
Mathias Girel, philosophe, maître de conférences, Ecole normale supérieure de Paris (ENS)
Cycle national 2012
※ Le progrès : une affaire de choix
« La technique demeure toujours un choix, un possible, une bifurcation. Il n’y a pas de déterminisme technique, comme s’il fallait isoler dans toute société un de ses éléments pour expliquer la totalité de la société. […] C’est du déterminisme et a fortiori du progressisme technologique. Il n’y a aucune linéarité du développement technologique. Ce sont des choix. Des sociétés, notamment la Chine, connaissaient l’imprimerie et la poudre à canon mais ne les ont pas développées à la même vitesse que l’Occident. Il n’y a pas de fatalité : derrière l’objet, il y a toujours une culture, un système qui l’a engendré et qui lui donne son sens. »
Pierre Musso, professeur de sciences de l’information et de la communication, chaire Modélisations des imaginaires, innovation et création, Télécom ParisTech et université Rennes
Cycle national 2013
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PARTIE 2 – Appréhender la complexité : un voyage à travers les objets
Le progrès se donne à voir dans ses effets concrets, là où il transforme les conditions même(s) de la vie humaine et les équilibres qui la rendent possible. Santé, alimentation, éducation : ces pans de nos existences individuelles et collectives concentrent aujourd’hui les promesses les plus fortes comme les tensions les plus vives. Ils mobilisent des innovations technologiques décisives, mais révèlent dans le même temps la complexité des systèmes qu’elles traversent. Car ici, le progrès ne s’impose ni comme une évidence ni comme une trajectoire linéaire : il s’éprouve dans des configurations instables, faites d’interdépendances, d’arbitrages et d’incertitudes. À travers ces trois domaines, c’est une lecture située du progrès qui s’ouvre, attentive à ses manifestations concrètes autant qu’à ses ambivalences. Une déambulation au cœur des objets, où se nouent les enjeux contemporains et où se redessinent les contours du possible.
§ 2.1 Soigner, réparer, augmenter : la médecine à l’épreuve du progrès
La médecine contemporaine se situe à un point de bascule. Portée par des avancées scientifiques et technologiques sans précédent, elle transforme en profondeur notre capacité à comprendre, réparer et modifier le vivant. Mais ces progrès ouvrent simultanément un espace de tensions : entre promesse de maîtrise et complexité du vivant, entre innovation et responsabilité, entre décision individuelle et cadre collectif. C’est dans cet entrelacs que se redessine aujourd’hui le sens du progrès en santé.
※ Non plus subir mais se préparer
« Face au risque épidémique, la science a incontestablement permis de franchir une étape considérable : non plus subir mais se préparer. Elle souligne également les limites du rôle de l’État. Comment s’y prendre pour préparer l’ensemble de la société ? La société doit devenir un acteur de cette préparation. Comment y parvenir ? C’est un enjeu d’information et de communication qui soulève la question du rôle des politiques et des médias. J’ai parfois le sentiment que l’État risque de se trouver dans la situation de Cassandre en annonçant qu’il faut se préparer à une menace qu’il perçoit sans pour autant être cru. »
Didier Houssin, directeur général de la santé, délégué interministériel à la lutte contre la grippe aviaire – Cycle national 2008-2009
※ Construire une usine cellulaire : une révolution
« La biologie de synthèse est au cœur d’une véritable révolution. Nous découvrons aujourd’hui une nouvelle catégorie du réel : l’information. La biologie se situe à l’interface de ces dimensions et cela change profondément notre manière de comprendre les organismes vivants. Le projet de l’ingénieur consiste désormais à construire une “usine cellulaire” avec des intrants et des produits. En cherchant à reconstruire la vie, on ne fait pas seulement de la production : on vérifie ce que l’on a compris et on mesure notre ignorance. Cette approche révèle des fonctions du vivant restées invisibles jusque-là. »
Antoine Danchin, professeur honoraire à la Faculté de médecine Li Ka Shing de l’université de Hong Kong, président d’AMAbiotics SAS – Cycle national 2011-2012
※ Robotique : à la croisée des neurosciences, de la technologie et de la réhabilitation
« Nous assistons aujourd’hui à une explosion de la robotique appliquée à la réparation des fonctions humaines. Ces dispositifs permettent de compenser des déficits moteurs ou cognitifs, mais posent immédiatement la question de leur appropriation par le corps. La difficulté majeure réside dans l’adaptation de la machine aux capacités du cerveau. Il ne suffit pas de réparer : il faut permettre au sujet de réinvestir ces fonctions dans des situations complexes. C’est là que se situe le défi fondamental, à la croisée des neurosciences, de la technologie et de la réhabilitation. »
Alain Berthoz, professeur honoraire, chaire « Physiologie de la perception et de l’action, Collège de France ; membre de l’Académie des sciences, membre de l’Académie des technologies – Cycle national 2012-2013
※ Une transformation profonde du rapport au corps
« Le développement des techniques d’intervention sur le corps s’inscrit dans un contexte où les individus se perçoivent de plus en plus comme capables d’agir sur leur propre matérialité. Automédication, chirurgie, modification du corps : ces pratiques traduisent une transformation profonde du rapport au corps. Mais cette vision d’un corps entièrement maîtrisable est en partie illusoire, car elle se heurte aux réalités biologiques, aux phénomènes de rejet, aux limites de l’implémentation technique. »
Bernard Andrieu, professeur d’épistémologie du corps et des pratiques corporelles, à l’université de Nancy – Cycle 2009-2010
※ L’hybridation entre le vivant et la machine
« Le corps humain n’est pas un système stable, mais un système en permanence en transformation, en adaptation, en plasticité. Cette réalité biologique entre en tension avec les technologies qui prétendent intervenir sur lui. L’hybridation entre le vivant et la machine ouvre des perspectives nouvelles, mais elle impose aussi de penser les limites de cette plasticité : toutes les transformations ne sont pas possibles, ni souhaitables. »
Bernard Andrieu, professeur d’épistémologie du corps et des pratiques corporelles, à l’université de Nancy – Cycle 2009-2010
※ Le génome, une information qui déborde l’individu
« Quand vous faites étudier votre génome, vous livrez la moitié du génome de vos enfants et la moitié du génome de vos parents. Il ne s’agit donc pas uniquement d’un ensemble d’informations à valeur individuelle. Ces données sont individuelles, informatisées, croisées entre elles et avec d’autres types de données, et ne peuvent être interprétées qu’à la lumière de données populationnelles. On se situe donc dans un cadre très complexe où se succèdent acquisition, gestion, interprétation et communication de ces informations. La médecine génomique ne concerne pas seulement l’individu, mais aussi des dimensions familiales et collectives. »
Anne Cambon-Thomsen, directrice de recherche, CNRS, responsable, plateforme Génétique et société, Génopole de Toulouse Midi-Pyrénées (Genotoul) – Cycle national 2013-2014
※ Mettre en place des garde-fous dans un cadre éthique solide
« Des dérives sont possibles dans la médecine personnalisée. Mais il est très important de ne pas tout arrêter en raison des risques potentiels. Nous devons avancer en mettant en place des garde-fous, dans un cadre éthique solide. La question se pose très concrètement : faut-il traiter un patient si l’on sait qu’il n’y a aucun bénéfice ? Ou accepter des traitements différenciés selon les profils génétiques ? Ces arbitrages montrent que la médecine devient un espace de décision, où la science, l’éthique et l’économie sont étroitement imbriquées. » Bernard Courtieux, président directeur général, IntgraGen – Cycle national 2013-2014
※ L’illusion de l’information et les limites du consentement
« Dans le raisonnement, on se dit que l’on va fournir de l’information à des personnes qui seront ainsi plus à même de gérer leur capital santé. Dans la réalité, les choses sont beaucoup plus complexes : peut-on faire peser autant de choses sur les épaules des individus ? Les situations sont parfois tellement compliquées que les personnes ne sont plus véritablement en mesure d’exprimer un choix correspondant à ce qu’elles veulent. Résultat : on est dans la fiction de l’information, dans la fiction du consentement éclairé, qui a ses limites. »
Anne Cambon-Thomsen, directrice de recherche, CNRS, responsable, plateforme Génétique et société, Génopole de Toulouse Midi-Pyrénées (Genotoul) – Cycle national 2013-2014

