Accueil > Les Formations > Le cycle national > Cycles nationaux précédents > Cycle national 2008-2009 > Productions > Le vivant et l’artificiel

Enregistrer au format PDF
Art et science

Le vivant et l’artificiel

Forum européen, 14 et 15 mai 2009, Metz

En quoi l’art, sous toutes ses formes plastiques, théâtrales, chorégraphiques, littéraires etc. peut-il intéresser la communauté scientifique ?

Dans les deux cas, il s’agit d’une attitude de recherche. L’artiste est, à sa manière, un chercheur, un découvreur, un inventeur de formes, il y a donc une correspondance d’attitudes et de comportements : l’ivresse de la création mais aussi l’angoisse, le désir d’inventer l’inconnu mais aussi la difficulté de communiquer au public, les choix de métiers également entre vocation et carrière, la nécessité de revendiquer pleinement son individualité tout en travaillant en équipe, le jeu des jugements d’autrui par ses pairs, les autorités de tutelle, la critique, le public.

Bref, on peut aisément tracer un parallèle entre le chercheur et l’artiste. Mon exposé ne portera pas directement sur la question de la culture scientifique, c’est-à-dire dans quelle mesure le corpus des sciences fait partie de l’ensemble des traits culturels d’une civilisation. Les sciences, l’histoire et la philosophie des sciences, la popularisation des connaissances scientifiques, tout cela a dû sans doute être déjà traité par les hauts responsables des centres de culture scientifique et technique que vous avez déjà rencontrés et qui constituent une tradition en France même si elle est moins développée et plus méconnue que dans les pays anglo-saxons et dont le Palais de la Découverte, la Cité des Sciences de la Villette en passant par le Futuroscope sont les témoignages les plus renommés.

Il est un enjeu du futur qui a des dimensions éthiques, politiques, sociétales capitales où scientifiques et artistes peuvent se côtoyer, se rejoindre, voire coopérer ; où les sensibilités et les connaissances peuvent se marier. C’est un terrain de jeu, d’expérience et de recherche commun aux arts et aux sciences et que j’intitule « Le Vivant et l’Artificiel ».

Ce titre fut celui d’une exposition que j’ai présentée en 1984 au Festival d’Avignon dans les vastes bâtiments d’un hospice désaffecté Saint-Louis, devenu depuis, après restauration, le siège du festival. À l’époque, mes réflexions portaient sur le regard ou plus exactement la confusion des regards que les spectateurs de cette fin de siècle portaient sur le spectacle vivant. Mon ambition était de piéger le regard des spectateurs en les mettant dans des situations où se côtoyaient le vivant et l’artificiel.

Trois rendez-vous étaient proposés dans la journée :

1 – la visite d’une exposition. Dans cette situation de parcours, le visiteur garde le contrôle individuel de ce qu’il veut regarder et du temps qu’il y met. Il est donc le maître du cadre et de la durée d’autant plus qu’en l’occurrence il lui était possible de visiter à plusieurs reprises, au cours de son séjour à Avignon, cette exposition qui évoluait au fil des jours. Il pouvait donc revenir sur ses regards précédents, les approfondir ou faire un autre choix de regard.

2 – le deuxième rendez-vous était celui de spectacles de théâtre et de danse programmés le soir. En ce cas, le regard a un cadre plus précis : celui de la scène, et une durée fixée à l’avance : celle du spectacle. Le regard est individuel certes, mais il est croisé, entrelacé avec celui des autres spectateurs car chacun se sent partie d’un public. L’assistance au théâtre est un spectacle collectif. La marque et la spécificité d’un spectacle vivant tiennent à l’artificialité du vivant qu’il présente. Le théâtre est un vivant éphémère gonflé d’artificiel. Sa crédibilité est liée à la convention partagée que chaque spectateur tient pour vraisemblable ce que jouent les acteurs en direct, en chair et en os devant eux. Le spectacle vivant est donc par définition un artificiel tenu pour vrai qui se déroule à la fois dans la vie réelle et dans l’imaginaire de la représentation.

3 – le troisième rendez-vous était un rendez-vous avec l’image de cinéma ou de télévision. Là encore était proposé le cadre d’un auditoire collectif. Un public était rassemblé face à un grand écran pour assister à des projections dont certaines parties se déroulaient en direct. Parmi les exemples de propositions faites : la projection d’un film muet avec exécution d’une musique de film interprétée par un orchestre « en live ». L’intervention en direct de plasticiens transformant des images enregistrées ou télédiffusées à l’aide des palettes graphiques de l’époque ; ou bien la captation en direct de spectacles programmés quelques jours auparavant au festival et rejoués à des milliers de kilomètres de là au Festival Olympique des Arts de Los Angeles. On se retrouvait là dans la situation où l’artificiel d’un enregistrement se confrontait avec l’émotion et l’incertitude du direct et de l’improvisation, sortes de réintégrations du vivant dans l’image artificielle.

Cette programmation du festival 1984 se voulait riche d’une réflexion sur nos sociétés partagées entre vivant et artificiel

Revenons à l’exposition elle-même. Son but était de piéger le regard des visiteurs et de faire en sorte qu’il ne sache plus si ce qu’il voyait était un artifice ou une matière vivante. L’exposition qui dura pendant tout le festival eut un grand retentissement par sa nouveauté, son originalité et sa problématique, même si elle fut parfois qualifiée par des critiques de capharnaüm incompréhensible ou de chaos anarchique. Elle n’avait rien en effet de didactique même si elle était très pédagogique et même ludique pour faire comprendre à chacun que l’avenir hybride de nos sociétés allait être celui d’une co-pénétration entre le vivant et l’artificiel telle qu’on ne saurait plus distinguer l’un de l’autre. Sous la direction de Louis Bec, lui-même artiste qui se définit comme zoosytémicien et en même temps inspecteur des arts plastiques de la culture, 120 artistes et 120 scientifiques avaient participé à cette exposition. Il s’agissait d’explorer toutes les situations paradoxales de l’illusion des sens entre réel et factice.

Quelques exemples :

  • Le spectateur qui rentrait dans la cour de ce vieux bâtiment du XVIIIe était plongé dans une ménagerie d’animaux exotiques louée à un cirque ; à deux pas, l’atelier de taxidermie du Muséum d’Histoire Naturelle empaillait d’autres animaux s’efforçant de leur redonner toutes les apparences de la vraie vie.
  • Déjà l’interrogation sur le monde animal et son statut nous paraissait à l’époque un enjeu de société. Cet enjeu se prolongeait même par le regard porté sur le corps humain puisque les étages de l’hospice abritaient la collection médicale du docteur Spitzner (c’est-à-dire les étrangetés et les anormalités de la vie, conservées dans le formol) et les cires anatomiques précieuses d’un cabinet de curiosités, provenant du Musée de La Specola de Florence.
  • Mais également des automates humains ou des hologrammes de danseurs trompaient à nouveau le regard, faisant en sorte que l’artificiel fasse plus vrai et plus animé que l’interprète vivant. Le petit jeu auquel nous nous livrions se poursuivait avec l’ouïe ou l’odorat.
  • Un laboratoire du MIT américain présentait les synthèses de voix faisant dire des déclarations surprenantes aux visages télévisés de hauts responsables politiques. C’était il y a 25 ans et depuis les techniques de trucage de la voix, des sons sont maintenant à la portée de tous.
  • Les odeurs elles-mêmes étaient inversées : un banquet de fleurs et de fruits y attendait le spectateur qui découvrait que le citron avait une odeur de banane et que l’artisanat réaliste japonais contemporain rendait plus véridique encore le verre de bière ou le riz gluant sous la forme des plastic foods dont une rue de Tokyo s’était faite la spécialité.

Bref, plasticiens et scientifiques se sont côtoyés dans une exposition qui, dans le même temps, accumulait au fil des jours des conférences, des lectures, des petits spectacles dont le tout constituait une interrogation éthique, esthétique et politique tout à la fois.

  • Dernier exemple : le cri du Dinosaure. Deux laboratoires , l’un de la synthèse du son, l’autre de paléontologie animale ont collaboré à la reconstitution des cris supposés d’animaux préhistoriques. Chaque jour, diffusé par des haut-parleurs installés au sommet du beffroi de l’Hotel de Ville, touristes, avignonnais et festivaliers découvraient le cri artificiellement recréé d’un mammifère disparu. Quelle ne fut pas la surprise de chacun d’entendre la plainte supposée du dinosaure dont les cordes vocales ne produisaient qu’un son aigrelet, loin du rugissement du brontosaure…

Ces recherches communes entre les sciences et les arts devraient être poursuivies lors de grandes manifestations comme les Biennales d’art contemporain, les festivals de spectacle vivant ou lors de grandes expositions telles que la Cité de la Villette peut en organiser. Le vivant et l’artificiel est un thème qui continue à passionner les chercheurs. Louis Bec en a d’ailleurs récemment conçu une suite sous la forme d’un projet inclus dans le dossier de candidature de Nice au titre de capitale européenne de la culture. C’est aussi un thème d’enseignement que, sous la direction de Norbert Hillaire, l’Université de Sophia Antipolis organise tout au long de l’année avec le concours du musée d’art moderne de la ville. Ouvrages et articles se sont maintenant multipliés sur ce thème particulièrement riche et qui peuvent passionner aussi bien le milieu de sciences comme la biologie cellulaire, les nanotechnologies, le génie génétique que celui des arts.

Il y a donc là un domaine de coopération particulièrement fécond qui est devenu international et qui interroge en profondeur l’évolution de notre société. Il se développe en effet dans le monde une fabrique industrielle du vivant dont le grand public reçoit de temps à autre des nouvelles à propos des greffes et des échanges d’organes, de la chirurgie esthétique, de l’assistante à la procréation, du clonage, des manipulations génétiques concernant tant l’animal que l’homme. Notre société entretient une utopie biotechnologique qui répond à son désir de longévité sinon d’immortalité et dont s’emparent volontiers les artistes qui se sentent créateurs d’un monde, le leur. Louis Bec d’ailleurs, en tant qu’artiste, a recréé une évolution du monde vivant de l’amibe aux mammifères en se donnant comme clef de sa création des combinaisons syntaxiques des termes scientifiques latins utilisés dans la classification des espèces.

Les artistes sont volontiers fascinés par certaines des grandes recherches en cours d’abord sur l’être animal ou humain et le remplacement de parties du vivant par des construits artificiels. Ils retrouvent ainsi des expressions socio artistiques de sociétés « premières » utilisant le maquillage, la parure, le tatouage ou la scarification, le « body art » avant la lettre, au point de travailler sur le propre corps de l’artiste et de le transformer en constructions artificielles vivantes comme l’a fait une artiste pionnière comme Orlan par exemple.

Les industries culturelles ne sont pas loin, qui, par les constructions de synthèse, envisagent dans un avenir proche la reconstitution du corps de l’acteur, de sa voix, de ses mouvements, de l’expression de ses émotions. La bionique robotique est le siège de gros investissements qui contribueraient à artificialiser notre société. L’artificialisation du vivant dissout et efface progressivement une frontière tenue jadis pour inviolable, établie entre la matière inerte et la matière vivante. Elle offre donc la possibilité de créer des chimères aussi bien artistiques que technologiques en créant des artefacts hybrides ; à terme, cela remet en question la conception de nos visions du monde et posera des questions éthiques fondamentales dont devront s’emparer aussi bien les scientifiques que les artistes.

Cette problématique est au centre de la productivité industrielle de l’élevage et de l’agriculture. Elle concerne la modification même du génome humain et on peut imaginer les effets de propagande et de manipulation des esprits à une échelle encore inconnue. Mais d’un autre côté, l’artificialisation du vivant possède une force symbolique, fantasmatique, créatrice et émancipatrice impressionnante et influence de plus en profondément les modes d’expression artistiques et technologiques en explorant de nouveaux univers matériels et virtuels et en introduisant de nouvelles dimensions éthiques, sociales, critiques et démocratiques.

D’ailleurs la Commission Européenne a proposé en 2002 un plan d’action intitulé « sciences de la vie et biotechnologie » qui souhaite aborder trois questions majeures.

  • Les sciences de la vie et la biotechnologie offrent de grandes possibilités pour répondre à une grande partie des besoins mondiaux liés à la santé, au vieillissement, à l’alimentation, à l’environnement et au développement durable de la planète.
  • Un large soutien public est indispensable car les préoccupations éthiques et sociétales doivent être prises en considération et en ce domaine le concours des artistes et des intellectuels sera le bienvenu.
  • La révolution scientifique et technologique est une réalité mondiale qui offre de nouvelles perspectives mais aussi de nouveaux défis pour tous les pays du monde.

JPEG - 32 ko
Bernard Faivre d’Arcier
©IHEST/O. Dargouge

Je cite Eric Drexler (ingénieur américain des nanotechnologies) :

« Nous verrons probablement apparaître une nouvelle catégorie d‘organismes. Ceux-ci seront artificiels dans le sens où ils auront été conçus par l’homme mais ils auront la capacité de se reproduire et ils évolueront vers autre chose que leur forme originelle. Ils seront alors vivants dans les différentes acceptions de ces termes. Les conséquences pour l’humanité et la biosphère pourraient être plus importantes encore que la révolution industrielle, l’arme nucléaire ou la pollution de l’environnement. Partout dans le monde actuellement des laboratoires conçoivent des programmes, des simulations, des jeux, des robots directement inspirés par les mécanismes subtils de la nature. Comme les artistes se sont eux aussi emparés de ces techniques, tout un monde pseudo vivant visuel et imaginaire apparaît et gagne en autonomie, en capacité d’évolution. »

Il est donc à la fois tout autant nécessaire qu’utile de préconiser la fréquentation mutuelle de scientifiques et d’artistes dans ce domaine. L’histoire de l’art est déjà riche de beaucoup de productions sous des vocables variés : art-biotec, art transgénique, art tissulaire, art charnel. Ils sont générateurs de formes inédites, d’espèces nouvelles, de comportements originaux, de facteurs de biodiversité. L’artiste en effet, qu’il soit plasticien, cinéaste, metteur en scène ou écrivain partage volontiers cette pratique obsessionnelle, ce projet démiurgique d’une création de la vie à la fois fascinant et effrayant.

Il reste à organiser ces rencontres espérées entre scientifiques et artistes, car il n’est pas facile de repérer les possibilités de rencontres et de fécondation croisée. Il faut aller les chercher dans certaines expositions par exemple (Art Handicap, Body art, Extrêmophile, Cyber art) dans des performances théâtrales ou chorégraphiques en tout cas corporelles, interactives immersives, dans des projections de vidéos, de films expérimentaux de science fiction, de jeux. On imaginerait volontiers que des visites communes soient organisées y compris des visites virtuelles d’ateliers d’artistes et de laboratoires scientifiques, d’universités et de centres culturels. Voilà en tout cas une raison de m’adresser à vous pour ce dernier jour de session, occasion pour moi qui ne suis pas un scientifique, mais un directeur artistique de vous dire que le développement de la culture scientifique ne repose pas uniquement sur la diffusion des connaissances, mais aussi sur l’échange direct et la fabrication en commun, la création d’art en coproduction en quelque sorte ; car nombreux sont les artistes désireux de ces échanges, sans compter les musiciens ( puisque nous sommes ici proche de l’Arsenal de Metz) qui n’ont eu de cesse de créer de nouveaux instruments, d’inventer des sons de toute nature, sons effectivement inouïs et que nous ne serions pas parvenus à entendre sans l’appui de l’informatique et des nouvelles technologies de communication. Lesquelles n’ont pas pour autant remplacé l’exécution vivante par le compositeur ou l’interprète.


Bernard Faivre d’Arcier, 15 Mai 2009

Publié le jeudi 2 juillet 2009,
mis à jour le jeudi 12 décembre 2013