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Université d’été 2017

Les connaissances apportées à la Fabrique du débat public

Répartis en alternance avec les laboratoires au cours des quatre journées d’université, les temps d’apport de connaissances ont porté sur trois thématiques : La nature du débat ; La parole ; L’écoute.

La parole a été donnée à un ou plusieurs intervenants afin de doter les participants de briques de connaissances utiles pour outiller le débat : s’accorder sur la nature du débat, ce qui est ou qui n’est pas débat, porter attention à la formation de la parole, explorer les facultés d’écoute .

La nature du débat

Mathieu Potte-Bonneville : Le débat – quels débats ?

par Mathieu Potte-Bonneville, philosophe, maître de conférences à l’École normale supérieure de Lyon, responsable du pôle « Idées et savoirs » à l’Institut français

C’est par une problématisation du concept de débat que Mathieu Potte-Bonneville a ouvert son intervention. Expliquant que l’idée même de débat se trouve aujourd’hui prise dans une tension entre, d’un côté, un appétit pour le débat d’idées « en présence » et, de l’autre côté, le développement de ce que H. Archambaud qualifie de « culture de l’injure ». Le philosophe montre que l’on n’a pas pris la mesure de ce que change à la vie même du débat la ré-articulation opérée par le numérique entre l’échange présentiel et l’échange à distance. Sur la base de ce constat, Mathieu Potte-Bonneville propose une clarification conceptuelle qui l’amène à distinguer cinq couples de polarité entre le dialogue et son autre et à proposer cinq pistes pour opposer une culture de débat à la culture de l’injure.

Si d’un côté l’on l’observe un élargissement du champ du discutable, une mise en question de la hiérarchie des autorités et la multiplication des registres de savoirs convoqués, force est de constater simultanément un resserrement des communautés sur elles mêmes, un rappel constant des positons premières et une difficulté à surmonter l’épreuve de la contradiction. Alors que nous avons le sentiment qu’il n’y a jamais eu autant de débat, il est donc clair que celui-ci devient de plus en plus difficile. C’est pourquoi une clarification conceptuelle de la notion de débat s’impose tant du point de vue de l’échelle que du point de vue de l’espèce.

En termes d’échelle, le débat peut être envisagé comme un exercice effectif et situé avec son temps, son lieu et ses interlocuteurs, ou comme la référence à une thématique donnant lieu dans le corps social à une série de positions relativement stables. Ce dédoublement d’échelle donne lieu à deux modes d’analyses différents : celui consistant à considérer les termes du débat comme déterminés de manière sous-jacentes par un ensemble de forces historiques, sociales et économiques s’exerçant « dans le dos » des intervenants ; celui consistant à considérer les termes du débat comme renouvelés de l’intérieur par la conduite des échanges effectifs. Au fond, “croire au débat” reviendrait à croire au possible effet en retour des échanges conduits sur la distribution des arguments qui pourront déterminer leurs positions présentes et à venir – sans pour autant exclure la vigilance critique.

En termes d’espèce, la question devient : que doit être un débat pour jouer un tel rôle et avoir une telle efficacité ? Á cette question, Mathieu Potte-Bonnevillle répond en premier lieu par une mise en garde : ne pas se faire piéger par la philosophie qui oppose en effet un peu vite, selon lui, l’idéal du dialogue à des formes plus conflictuelles d’échanges dont il faudrait se garder. Or, si comme le montre Foucault, il est possible et juste d’opposer dialogue et polémique, cette opposition est loin d’être la seule. Il est donc important de comprendre que tout échange n’est pas un dialogue, et que le débat se situe, en quelque sorte, à égale distance de l’idéal philosophique du dialogue et de ses différents « autres ». Mathieu Potte-Bonneville propose donc de distinguer cinq couples de polarités entre le dialogue et son autre :

Dialogue versus polémique : l’opposition porte ici sur le degré de conflictualité entre les interlocuteurs. Le débat apparaît dans ce cas comme une figure intermédiaire dans la mesure où il se fonde, comme dans la polémique, sur une dimension compétitive et, comme dans le dialogue, sur une pratique collaborative. Le débat est en ce sens une sorte de compétition réglée sur le fond d’un accord.

Dialogue versus délibération : si la délibération a pour objectif de choisir, le dialogue a pour objectif d’éclairer. Le débat apparait ici comme une figure médiatrice dans la mesure où il n’y a pas de débats sans enracinement pratique, ni sans montée en généralité rendant possible l’implication. Les principes donnant corps au choix final faisant sens pour eux-mêmes.

• Dialogue versus négociation : l’opposition porte ici sur la latitude dont les interlocuteurs disposent vis-à-vis de leur position dans l’échange. Parce qu’il est tenu par le mandat du groupe qu’il représente, le négociateur ne peut pas changer d’avis. Or parce que, comme dans la négociation, il fait intervenir un public, mais avec pour objectif de gagner une partie de ce public à sa cause, le débat apparaît encore une fois comme une figure intermédiaire. Si la négociation mène au compromis, le débat mène quant à lui au consensus.

• Dialogue versus controverse : alors qu’une controverse s’agence dans un champ d’expertise contrôlé, le dialogue fait sauter toutes les frontières en ce qu’il convoque des objets hétérogènes. Le débat apparaît donc encore comme une figure intermédiaire en ce qu’il excède toujours une expertise sectorielle tout en appelant des contenus techniques.

Dialogue versus différend : l’opposition se fonde ici sur la norme commune. Si dans un dialogue, les interlocuteurs savent qu’ils partagent une même norme qu’est la norme de la raison (ou norme du vrai), dans un différend, cette norme du vrai éclate compte-tenu du caractère pathologique de l’échange. Conduire un débat suppose donc de faire en sorte de ne pas arriver au moment où les participants ne reconnaissent plus la même norme.

Loin d’être uniquement un fait, la position médiatrice du débat constitue un équilibre et une tension à construire dans les conditions sociales, culturelles, technologiques chaque fois déterminées.

En conclusion de son exposé, Mathieu Potte-Bonneville propose cinq pistes pour opposer une culture du débat à la « culture de l’injure ».

• Ne pas renoncer à l’affrontement, mais être attentif à ce que celui-ci ne verse pas dans la disqualification et la rupture de l’échange (vertu du présentiel et articulation à inventer avec le numérique).

• Ne pas briser le lien de la décision technique concernant le cas, avec la confrontation et l’élaboration politique.

• Veiller à la tension entre débat public et débat en public, c’est-à-dire veiller à ce le renforcement de la publicité de nos échanges ne vienne pas figer les positions et interdire toute possibilité de les faire évoluer.

• Ne pas laisser se briser le lien entre les lieux du savoir et de l’expertise, et l’espace du débat public : face au risque de voir le champ se briser entre spécialistes et polémistes (ces derniers tirant leur légitimité de ne pas émaner de l’espace du savoir), renouveler les formes de la délibération démocratique, en particulier sur les enjeux scientifiques.

• Ne pas renoncer à la norme commune : ne rien céder à la post-vérité - mais savoir que cette norme n’est pas donnée ou univoque, mais à produire chemin faisant dans la confrontation des principes de légitimation du discours que chacun reconnaît.

Jim Dratwa : Dans quel monde voulons-nous vivre ensemble

par Jim Dratwa, directeur de l’EuropeanGroup on Ethics in Science and New Technologies

Voiture autonome, implants électroniques sous cutanés, modification du génome humain : c’est à une véritable expérience de pensée que Jim Dratwa a invité les participants de l’université d’été. Comment en effet appréhender la question : « Dans quelle monde voulons-nous vivre ensemble ? », sans faire soi-même l’expérience de la projection vers de futurs mondes possibles ? Alternant images fortes et sous entendus problématiques, Jim Dratwa invite son auditoire à réfléchir aux différentes configurations du débat public et à s’interroger sur la notion d’expertise. Une réflexion qu’il n’hésite pas à ponctuer de questionnements, comme pour mieux mettre en lumière la complexité de l’entreprise. Qui se cache derrière le « nous » de la question « Dans quel monde voulons-nous vivre ensemble » ? Comment savoir si un sujet mérite d’être débattu ? Quels sont les futurs désirables ? Quelle place accorder à la connaissance en matière de débat public ? Qu’est-ce qu’une connaissance valide pour l’action et la décision politique ? Comment penser l’interopérabilité entre principes institutionnels en place et dispositif de débat public ? Quelles sont les vertus de la participation ?

Réflexions et questionnements émergents

• Contrairement à la situation que la France et l’Europe ont pu connaître dans l’après guerre, le futur ne se dessine plus aujourd’hui de façon évidente. Si cette absence d’horizon clairement défini peut a priori nous apparaître comme un manque, nous devons aussi être capables d’y voir une opportunité : celle de nous interroger sur le futur que nous voulons.

• Au sein d’un débat, la frontière opposant « experts » et « non experts » est bien souvent trop schématique. Il est aujourd’hui urgent de comprendre comment la revendication de savoir s’invite. Est-il légitime de participer au débat parce que l’on est un acteur de terrain ? Parce que l’on maîtrise l’art de convaincre ? Parce que l’on sait mobiliser ? Au-delà des savants et des ignorants, il y a des « sachants » qui se revendiquent d’autres types de savoirs.

• Force est de constater, dans notre société, la prolifération de scènes qui, plus qu’un débat, offrent une juxtaposition de discours ne cherchant pas à se confronter, la mise en scène de récits sur le monde désirable. Plutôt qu’à une prolifération des débats, n’est-on pas en train d’assister à un évitement des débats ?

• La tenue d’un débat suppose pour les participants de disposer d’un certain nombre de normes en partage. Or la fondation de ces normes partagées demeure à ce jour une impasse intellectuelle. En effet, d’un côté, si la fondation des normes émerge du débat, alors nous sommes confrontés à une régression à l’infini. De l’autre, si c’est d’une instance supérieure que nous tirons ces normes, alors nous courons le risque du dogmatisme. Comment donc fonder les normes ?

• Ruth Amossy évoque dans ses travaux « l’apologie de la polémique ». Plutôt que de disqualifier systématiquement la polémique, ne faudrait-il pas l’encourager pour réinvestir au sein du débat une partie de la population ?

• Alors que la demande citoyenne explose aujourd’hui, on ne peut que déplorer la chute de participation aux dernières échéances électorales. Quelles solutions envisager pour permettre à la citoyenneté d’être pratiquée ?

• Il faut se garder du mirage associé à l’idée de débat public selon lequel tout ce qui a été dit dans ce débat doit se retrouver dans la décision. Pour ce faire, il est important de distinguer le temps du débat où toutes les positions sont appelées à s’exprimer et celui de la décision où le « décideur » est appelé à trancher.

La parole

Albert Ogien : La parole démocratique : délibération, conversation, enquête

par Albert Ogien, sociologue, directeur de recherche émérite, Centre national de la recherche scientifique

Albert Ogien ouvre son propos en rappelant que le débat public est l’essence même de la démocratie – dont le modèle reste l’agora athénienne, où tout citoyen est convié, à égalité de voix, à contribuer à la conduite des affaires de la Cité. Dans les démocraties contemporaines où le suffrage universel a été instauré, l’agora prend la figure du Parlement, où siègent des représentants élus auxquels la parole publique est déléguée. Dans ce système, le vote confère sa légitimité à cette délégation en faisant émerger ce que Rousseau a appelé la “volonté générale”, au nom de laquelle une majorité forme un gouvernement qui exerce la “souveraineté nationale” sous le regard d’une opposition qui attend l’alternance. Dans ce dispositif, le mode d’existence de la parole démocratique est la délibération marquée, comme le dit Habermas, par l’échange d’arguments rationnels qui reflètent le pluralisme des sensibilités politiques présentes dans l’espace public. Un mode d’existence aujourd’hui mis en concurrence par deux autres modes de parole démocratique, la conversation et l’enquête, comme l’a montré A. Ogien dans cette intervention.

La délibération

Quatre éléments déterminent le degré de légitimité de la délibération comme mode d’organisation de la parole démocratique : l’égalité des voix (chacune des personnes appelées à s’exprimer a une part identique à l’échange des propositions) ; la capacité d’accéder à la parole et la persuasion (parler n’est pas une compétence partagée) ; la rationalité des données factuelles disponibles pour garantir la conclusion d’un accord ; un engagement mutuel pour la vérité et le refus du mensonge. Avec le temps, l’élection a perdu de son lustre et la professionnalisation et la technicisation de l’activité de gouvernement ont peu à peu dépossédé les citoyens de leur capacité politique. Dans ce mouvement, la parole démocratique en est venue à être considérée comme confisquée – avec comme symptômes la désertion des partis, l’abstention, le développement de mouvements de revendication politique extra-institutionnels. En réaction à l’accroissement de ce sentiment que ressentent les citoyens de ne plus pouvoir décider par et pour eux-mêmes du cours que prend la conduite des affaires publiques qui les concernent, deux formes d’action politique se sont développées.

La conversation

La première, qui émane de ce qu’Arendt nomme la “société civile”, consiste à exiger que la parole démocratique retrouve son caractère de conversation à laquelle chacun et chacune a un droit absolu à participer. L’idée de conversation ajoute trois attributs à celle de délibération : elle étend la possibilité de s’exprimer à toutes les voix, même les plus hostiles et les plus exaltées ; elle impose la publicité de l’intégralité des informations et des savoirs utiles à la formation du jugement ; elle appelle à un élargissement de la sphère des personnes habilitées à contribuer à la prise de décision pour la collectivité.

L’enquête

La seconde, portée par la “société militante”, consiste à se réapproprier la parole démocratique en s’engageant dans ce que Dewey a nommé une enquête, c’est-à-dire une procédure de découverte au cours de laquelle une intelligence collective se constitue dans la définition et la résolution d’un problème public, en cherchant à l’imposer aux pouvoirs publics. L’enquête ajoute à la conversation deux éléments cruciaux : elle admet d’une part que tous les ressortissants d’un Etat possèdent une même capacité politique et sont en mesure d’en faire usage dans la définition et la résolution des problèmes publics qui les concernent, sans avoir à déléguer leur parole à des professionnels ou des experts. Et, d’autre part, qu’ils sont pleinement dépositaires du droit de décider des mesures que leur gouvernement doit prendre pour assurer le bien commun. En un mot, l’enquête rend légitime l’intervention directe des citoyens dans la prise en charge des affaires publiques qui les concernent. En conclusion de son exposé, Albert Ogien propose une analyse de la dualité du concept de démocratie. Une analyse qui, selon lui, permet de rendre à cette dernière sa dimension pratique, proprement sociale et d’introduire une question généralement négligée par les théoriciens de la démocratie : « Dans quelle société voulons-nous vivre ? ».

La parole politique

Pour illustrer la problématique de la parole politique, la parole a été donnée à trois grands témoins :
Simone Susskind, députée au Parlement de la région de Bruxelles-Capitale
Eddy Caekelbergs, journaliste belge
Stéphane Le Foll, député français, ancien ministre de l’agriculture

La question posée est comment soutenir dans le temps la construction de la parole politique ?

Pour ouvrir la table ronde consacrée à la question de la « parole politique », Simone Susskind, députée au Parlement de la région de Bruxelles-Capitale, a fait le choix de revenir sur deux expériences qu’elle mène à Bruxelles et à l’étranger. La première, lancée avec son association depuis 4 ans, consiste à faire comprendre à des jeunes bruxellois de milieux socio-économiques très différents que derrière les images stéréotypées du conflit israélo-palestinien qu’ils voient à la télévision ou sur le net se cachent des réalités plus riches et plus intéressantes qu’ils n’imaginent. Pour ce faire, cette association utilise des outils très variés : cours d’histoire, séances de cinéma, formation sur les stéréotypes islamophobes et antisémites et sur les médias, témoins de la société civile israélienne et palestinienne. À l’issue de ce processus, il est proposé aux jeunes de partir une semaine sur le terrain, en Israël et en Palestine, pour rencontrer d’autres jeunes de leur âge. Au cours de cette semaine, un film est ainsi réalisé. L’année suivante, les jeunes formés deviennent les ambassadeurs de leur expérience : ils circulent dans les écoles et peuvent ainsi débattre avec leurs pairs. L’occasion de constater combien ce travail d’acculturation et de prise de parole transforment les jeunes et leurs préjugés. La seconde expérience concerne une démarche visant à encourager la prise de parole politique de femmes issues des pays du Maghreb, notamment de Tunisie. Après un processus très complexe de décentralisation, des élections sont en effet prévues en Tunisie en fin d’année. Dans le cadre de ce projet, l’idée est de sélectionner 60 jeunes femmes candidates partout dans le pays et, grâce à des coachs maghrébins et à des élues belges, de les former au leadership, à la prise de parole en public, à la manière de mener campagne.

L’information aujourd’hui : le point de vue d’un journaliste

C’est ensuite à une réflexion sur sa profession de journaliste qu’Eddy Caekelberg s’est livré dans le cadre de cette table ronde. Confronté au désamour de la population à l’égard des journalistes, il admet que ces derniers ne sont pas aujourd’hui les mieux placés pour contribuer à la fabrique du débat public que la société civile attend. À cela, plusieurs raisons : la course effrénée à l’audience dans le privé comme dans le public ; l’absence de sanction morale et de vertus pédagogiques de la sanction en cas de débordements ; l’absence de liberté des journalistes « transformés en chronomètres » et privés des moyens de répondre au mensonge ; l’hyper réactivité et la quête du sensationnel, etc. Des dérives dont les responsables politiques, trop soumis à une logique de partis, sont en partie responsables faute de parvenir à instaurer de véritables enceintes de débat. Il est donc urgent de trouver des voix pour enrichir l’information, la mettre en perspective, faire se confronter les idées. Or pour cela il faut sortir de l’entre-soi et être capable de prendre le temps.

Le débat en politique : retour d’expérience

Dernier intervenant de cette table ronde, Stéphane Le Foll a accepté de revenir sur son expérience au gouvernement pour en tirer quelques pistes de réflexion sur le fonctionnement du débat public. Son premier constat est que, derrière tout débat, se cachent toujours, en filigrane, des symboliques très fortes, historiquement et politiquement. Prenant l’exemple de l’agriculture, de l’alimentation et de la génétique, il montre combien le débat en France se nourrit systématiquement et de manière quasi inconsciente de constructions symboliques implicites. À ses yeux, toute fabrique de débat suppose donc en préalable une analyse profonde de ce que sont les représentations et les engagements historiques des uns et des autres. Or c’est justement à ce niveau, dans cette volonté ferme de repositionner les termes du débat et d’identifier les flux en jeu, que le politique a, selon lui, un rôle important à jouer. Or ce travail prend du temps. Et contrairement au scientifique qui s’inscrit dans un temps long, le politique se voit quant à lui systématiquement soumis au temps court imposé par les médias.

Réflexions et questionnements émergents

• Comment repenser la fabrication d’une décision dans un contexte de pluralité des points de vue ? Est-il possible de donner la parole à l’expertise de la société civile ? Peut-on avoir confiance dans la capacité d’autonomie des individus.

• Les problématiques auxquelles sont aujourd’hui confrontées les institutions s’inscrivent dans le temps long. Appréhender la question du climat s’est ainsi se donner pour perspective un horizon de travail à 30 ans. Comment maintenir l’attention et la compréhension du public sur des pas de temps aussi long ?

• Pour que la fabrique d’opinion ne l’emporte pas sur la fabrique de la connaissance, il est essentiel de mobiliser la parole de plus d’acteurs, de proposer des perspectives étayées mettant en lumière la complexité du débat et s’interrogeant sur les futurs possibles. Il n’y a qu’ainsi que nous pourrons recréer des utopies.

• Une démocratie a besoin de débats citoyens mais a aussi besoin de représentants qui assument une part de la responsabilité associée à la décision.

L’écoute

Cécile Colin : une approche physiologique : la multimodalité de la parole

par Cécile Colin, professeure associée de psychologie cognitive à l’Université libre de Bruxelles et membre du Centre de recherche cognition et neurosciences (ULB) et du Laboratoire de neurophysiologie sensorielle et cognitive (Hôpital Brugmann, ULB).

C’est en premier lieu à une approche physiologique de l’écoute qu’ont été conviés les participants de l’université d’été. Ouvrant son propos sur une présentation extrêmement précise de la neurophysiologie du système nerveux auditif (structures anatomiques et processus physiologiques impliqués), Cécile Colin s’est intéressée à la manière dont ce système nerveux décode les stimulations auditives de la parole en conditions normales et en conditions pathologiques, ainsi qu’aux solutions pouvant être mises en place lorsque la perception de la parole est altérée. Un parcours qui a conduit les participants à découvrir que la parole est un signal électrique très complexe (en intensité, en fréquence, en durée) à décoder pour notre système nerveux. Mais que ce dernier, grâce à un ensemble de mécanismes physiologiques (décharges de fibres du nerf auditif et de neurones ; tonotopie ; verrouillage de phase) parvient à extraire efficacement les caractéristiques de durée, d’intensité et de fréquence constitutifs des phonèmes. Cécile Colin a ensuite mis en lumière trois aspects importants participant à la perception de la parole au niveau cortical : la multimodalité de la parole dans les situations de vie quotidienne (notamment les gestes articulatoires des lèvres) ; les aspects sensori-moteurs impliqués dans l’interprétation du message (comparaison entre les signaux reçus et les plans moteurs stockés) ; la voie efférente partant du cortex et aboutissant à la cochlée (permettant de moduler la perception de la parole en fonction de processus de haut niveau). Elle a également présenté les deux mécanismes mis en place par le système auditif pour parvenir à percevoir les stimulations auditives de la parole dans un contexte bruyant où plusieurs personnes parlent en même temps. Le premier, de bas niveau, se situe au niveau de l’oreille où se trouvent des filtres auditifs accordés sur des fréquences particulières. Le second, de haut niveau, renvoie à l’attention permettant de focaliser sur le message cible. Toutefois, aussi efficaces soient-ils, ces mécanismes s’altèrent au fil du temps. Cécile Colin a achevé son intervention par la présentation de différents troubles de l’audition (presbi-acousie, surdités), de l’apprentissage (les dys-) et du spectre autistique, et sur les différentes solutions qui peuvent être mises en place pour y remédier. L’occasion pour les participants de découvrir les techniques d’entrainement consistant à stimuler la voie efférente pour mieux percevoir la parole dans le bruit ; la possibilité de l’implant cochléaire couplé à la technique de langue parlée commentée ; les bénéfices de l’entrainement musical couplé à des séances d’orthophonie et de logopédie ; et surtout l’importance de la multimodalité.

Michèle Guidetti : la précocité de l’écoute

par Michèle Guidetti, professeure de psychologie du développement, Université Toulouse - Jean Jaurès, ancienne auditrice de l’IHEST

C’est ensuite une approche développementale et multimodale de l’écoute que Michèle Guidetti a proposé aux participants. Partant des compétences précoces de l’enfant, elle a analysé le passage de ces compétences précoces aux interactions précoces et de ces interactions à la communication, avant de focaliser son propos sur le développement du langage et le développement pragmatique et sur la manière de prévenir une perte d’écoute. Les participants ont ainsi pu découvrir que : • Dès leur plus jeune âge, les nourrissons prêtaient attention aux sons et étaient en mesure de les identifier et de les localiser. • Le bébé mettait très vite en place des interactions avec ses partenaires et qu’il état doté d’une intention communicative. • Le langage réceptif se développait avant le langage expressif. • L’attention conjointe permettait aux bébés d’accéder très tôt aux conventions et codes communs. • Les tuteurs ou experts jouait un rôle très important (enrôlement, réduction du degré de liberté, maintien de l’orientation, signalisation des caractéristiques déterminantes, contrôle de la frustration, démonstration. Comme Cécile Colin, Michèle Guidetti a conclu son propos sur l’importance de la multimodalité et de la prise en compte des indices non verbaux pour prévenir une perte de l’écoute.

La faculté d’écoute

Laurence Mekhitarian : une approche par l’interprétation dans la musique contemporaine

par Laurence Mekhitarian, pianiste Laurence Mekhitarian a développé la thématique de l’écoute à partir de son expérience d’interprète d’œuvres musicales, en particulier des compositeurs contemporains.

Selon cette pianiste, ce qui est stimulant dans la musique contemporaine est que, lorsque les interprètes déchiffrent un nouveau texte, ils doivent avoir un type d’écoute qui va au-delà du texte, sont face au défi de l’inconnu et sont amenés à dépasser leurs propres limites. Un interprète doit, selon elle, mettre momentanément de côté ses références classiques et son éducation lorsqu’il aborde une œuvre nouvelle, non pas pour nier ces références, mais pour remettre en question ses habitudes d’écoute. Il parvient ainsi à une forme d’écoute « hors de soi ». S’il parvient à lâcher prise sur les références et l’éducation, l’interprète est alors face à sa propre fragilité, mais aussi à une très grande liberté. Cette prise de risque est semblable à l’écoute dans un débat ou un dialogue : l’interprète ne peut pas mentir, il ne peut pas se cacher derrière quelque chose qu’il a déjà entendu auparavant. Laurence Mekhitarian a toujours cherché à faire des ponts entre musique classique et contemporaine. Elle déplore le fait que cette musique soit souvent qualifiée de « musique pour les spécialistes » alors que c’est une musique à comprendre et s’approprier. C’est pourquoi elle a choisi de présenter trois compositeurs qui ont renouvelé le rapport à l’écoute :

  • György Kurtág (compositeur hongrois né en 1926) Kurtág a écrit des pièces appelées des « jeux » dans lesquelles il a inventé des nouveaux signes pour noter la musique. Elles s’adressent aux enfants, mais aussi aux adultes. L’interprète doit calculer lui-même le temps, les durées, les intensités, la construction, etc. Ces « jeux » font appel à une grande liberté et à l’esprit d’initiative de l’interprète. Pour Kurtág, il s’agit d’expérimenter l’instrument - ou de prendre le piano comme un jouet - plutôt que d’apprendre à jouer du piano.
  • Helmut Lachenmann (compositeur allemand né en 1935) Lachenmann fait partie du même mouvement que Kurtág. Il a écrit des textes engagés politiquement, y compris sur sa position de créateur. Laurence Mekhitarian a lu quelquesunes de ses citations, notamment : « Faire une expérience nouvelle, c’est faire l’expérience de soi en tant qu’être susceptible d’être transformé, élargi et pourtant toujours identique à soi. » « Il faut établir des règles, mais aussi transgresser les règles, les transformer, les élargir, les surmonter, les relever - au double sens du mot, de les « élever à nouveau » et de « prendre la relève » »
  • Morton Feldman (compositeur américain - 1926-1987) Ce compositeur est également très intéressant du point de vue du phénomène de l’écoute : il a travaillé sur l’affaiblissement du son. Il a dit qu’il se mettait lui même au service du son, qu’il laissait le son lui dire ce qu’il devait faire. Cet affaiblissement du son, « ce paysage », écrit-il « exprime le point où le son existe dans notre écoute lorsqu’il nous quitte plutôt que lorsqu’il vient vers nous ».

Laurence Mekhitarian a conclu à propos de ce que la musique contemporaine pouvait apporter à la l’écoute et l’attention du public. Elle a affirmé que les œuvres contemporaines permettaient de renouveler l’écoute du public, en le faisant sortir de ses attentes et de ses habitudes, et ainsi de l’ouvrir à une nouvelle écoute des œuvres classiques également.

Géraldine Aliberti : une approche par l’interaction

par Géraldine Aliberti, compositrice, musicologue, fondatrice de Sonic Solveig, éditeur de contenus musicaux et sonores interactifs.

Géraldine Aliberti, développe des applications pour tablettes permettant au public de « devenir acteur de son écoute ». Les dispositifs numériques, dont elle a fait la démonstration aux auditeurs de l’IHEST, permettent d’isoler les instruments de son choix, de remixer une pièce comme un ingénieur son, de réorchestrer des œuvres (comme Ravel avait orchestré Moussorgski), ou encore de jouer des percussions pour tout un orchestre symphonique.
Géraldine Aliberti a insisté sur la notion d’humilité en rapport avec l’écoute. Il faut, selon elle, se permettre d’expérimenter, comme si nous étions dans un laboratoire. Elle essaye de donner la musique comme si elle était un matériau qu’il est possible de se réapproprier. Ses applications numériques font appel à l’expérience, l’intuition et la curiosité. L’auditeur peut se mettre à l’écoute des différents niveaux d’interprétations de l’œuvre musicale, comme avec un poème, dont le sens n’est pas saisi entièrement à la première lecture. Les œuvres étant à l’opposé des musiques « easy listening » qui passent à la radio, celles pour lesquelles il n’y a pas de deuxième ou de troisième niveau d’écoute, il y a besoin de curiosité et de créativité chez l’auditeur, d’une écoute active de sa part pour pouvoir traverser ces différents niveaux d’écoute.

Christian Doumet : une approche par la question des rapports entre écoute politique et écoute musicale

par Christian Doumet, essayiste, poète et romancier, professeur de littérature française, Université Paris Sorbonne

Christian Doumet est parti du constat que, dans le dernier des Préludes de Debussy, « Feux d’artifice », on entend passer la rumeur d’une Marseillaise. C’est, selon lui, un cas exemplaire où la musique semble écouter elle-même. Elle choisit alors un objet commun, de nature « politique » au sens le plus large, indiquant par là non tant une prédilection, voire un engagement (nationaliste, par exemple), qu’une forme d’attention distraite et précise, fragmentaire et suggestive, lointaine et intime à la fois, portée à la sphère des choses publiques. En suivant cette légère indication de Debussy, Christian Doumet s’est proposé de parcourir le chemin qui unit ces deux mondes, en tentant de comprendre ce que pourrait signifier une écoute musicale de la rumeur (ou du silence) politique. Christian Doumet a conclu en montrant que, si la musique a pu être la « complice » des grands crimes contre l’humanité, c’est parce qu’elle admet toujours plusieurs écoutes, donc plusieurs manières d’accompagner les événements. L’une d’elles y acquiesce ; l’autre semble les dénoncer. Ce, dans un même élan, avec une même force de conviction. La musique est ainsi, selon lui, un anti-manichéisme, un antimoralisme. Ces positions sont difficilement compatibles avec l’obsession axiologique de certains discours politiques - par exemple les « good people » contre les « bad people » de Donald Trump - mais propres à la mettre en question et à la dépouiller de ses faux-semblants.

Conclusion

Marie-Geneviève PINSART, professeure de philosophie, Université libre de Bruxelles, Centre de recherches en philosophie, vice-présidente du Comité consultatif de bioéthique de Belgique Ces trois approches ont montré, chacune à leur manière que la musique, par la posture qu’elle exigeait, de curiosité, d’ouverture, et la distinction des différentes voix qui constituent un orchestre, mais aussi par la posture qui demande d’essayer de prendre en compte une hétérogénéité, une ambiguïté, une voix discordante par rapport à l’arrière-fond, nous donnait des pistes sur la façon d’écouter au sein d’un débat.

Publié le lundi 6 août 2018