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Intervention de la directrice

La bioéthique à l’épreuve des ruptures techno-scientifiques

Intervention publique de la directrice de l’IHEST, Muriel MAMBRINI-DOUDET, lors de la conférence « La bioéthique à l’épreuve des ruptures techno-scientifiques », en débat avec Bernard STIEGLER, philosophe, fondateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars industrialis, et directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) qu’il a créé au sein du centre Georges-Pompidou. Le 6 mars 2018

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« Toutes nos préoccupations bioéthiques impliquent, directement ou indirectement l’évolution des sciences et techniques »

Est-ce un vœu ? Classiquement on considère la proposition inverse, « l’évolution des sciences et techniques implique des préoccupations éthiques, comme un impact inéluctable de l’avancée des sciences et techniques.
En tant que scientifique, donc acteur de l’évolution des sciences comme des techniques, quand les préoccupations éthiques me sont-elles arrivées ? Est-ce lorsque j’ai fabriqué des OGMS ? Honnêtement, c’est arrivé un peu avant, lorsque e suis sortie de ma discipline scientifique pour entrer dans une autre avec l’intention de les combiner ; je suis devenue une exploratrice des frontières, et plus j’ai exploré de frontières, plus je me suis rendue compte de la relative inséparabilité de l’homme et de la science.

Donc, nous avons l’habitude de poser la question éthique après, une fois la proposition scientifique ou technique advenue, pour remettre quelque chose de l’homme dans les effets de la science et de la technique ; or nous pouvons vraisemblablement plus et mieux proposer des attributions à l’éthique où elle interviendrait en amont. C’est ce qui peut théoriquement se passer dans les comités d’évaluation éthique, c’est ce qui peut pratiquement se passer avec le développement de sciences interdisciplinaires. Cela suppose un retour vers les organisations scientifiques et techniques avec impact.

Et, si l’on en revient aux hommes, à bien y regarder, il est possible de proposer un modèle très simple permettant d’enrichir la gamme des postures considérées concernant les scientifiques, techniciens et autres promoteurs de rupture.

Prenons les attributs classiquement reconnus pour l’homme et la femme scientifiques sont :

  • Le doute
  • L’excellence et la suffisance
  • La créativité et la mesure

Prenons les attendus des procédures scientifiques :

  • Donner confiance
  • Mobiliser la diversité des connaissances
  • Permettre un usage universel des résultats

Dans cet ensemble, posons une fonction de transformation ou d’enrichissement par les valeurs classiquement mobilisées par l’éthique que sont : la justice, l’autonomie et l’équité.

Alors, doute et confiance se lient, excellence et suffisance s’associent à générosité et la solidarité, créativité et mesure tendent vers dynamique et pluralisme. Il n’est plus question d’utopie, de bonne intention, de morale ou de bonne conscience. Par cette transformation la gamme des postures scientifiques s’enrichit et se nuance entre doute et confiance, suffisance et solidarité, mesure et pluralisme. Les personnes ayant participé à des programmes interdisciplinaires font généralement état de telles transformations. Les scientifiques qui organisent des projets interdisciplinaires savent que les conditions de confiance, solidarité et pluralisme sont favorables à la profondeur et de la fécondité des recherches.

Je retiens donc que l’éthique, en amont des problématiques de recherche et des propositions techniques permet de considérer la relative inséparabilité de l’homme et de la science et fournissent des conditions favorables aux processus interdisciplinaires.

En ce sens, je rejoins la philosophe Anne Françoise Schmid qui nous dit que l’éthique est une science générique des frontières.

J’en arrive à mon second temps. Lorsqu’on considère qu’effectivement les préoccupations bioéthiques impliquent l’évolution des sciences et techniques, parle-t-on d’éthique ou de bioéthique alors que le risque rappelé dans le texte d’introduction est que la bioéthique pourrait être confondue avec une éthique des sciences et techniques du vivant.

Qu’est-ce qui distingue une éthique des sciences et techniques et vivant de la bioéthique, peut-on les confondre ? Et sinon quel est le risque de ne point y être vigilant ?

La bioéthique, selon Gilbert Hottois, n’est ni une science, ni une discipline ; ce sont des démarches intellectuelles et pratiques mobilisées autour de la technoscience.

Comme je me méfie toujours des termes composés qui font fondre les pratiques et peut-être les hommes qui font la science et la technique, je préfère retenir que ce sont des démarches intellectuelles et pratiques mobilisées lorsque le dispositif de production de connaissances et les objets produits sont trop distants et isolés du contexte social ou du contexte des autres hommes.

Cette définition de la bioéthique est particulière, les anglo-saxons ou de l’autre côté de l’Atlantique, elle ne serait pas la même. Ce que je préfère retenir est l’idée de démarche et de pratique. Ce que je préfère retenir de la bioéthique est l’espace de réflexion et de connaissances et de débats qu’elle suppose, un espace normé et entretenu.

Si j’en reviens à la question, pour ne pas confondre la bioéthique avec une éthique des sciences et techniques du vivant qui ne serait réservée qu’à des spécialistes, je propose de considérer que la bioéthique ouvre un espace normé et entretenu selon les valeurs de l’éthique (justice, l’autonomie et l’équité).

Alors la question devient que faut-il pour multiplier ces espaces ?

Si le constat est vraiment que les mutations technoscientifiques interrogent la possibilité d’une bioéthique - je passerai sur mes doutes concernant l’usage des mots mutation et technoscience – et si l’hypothèse est que la possibilité d’une bioéthique est menacée par le rythme des propositions techniques et leur omniprésence dans notre vie, alors, ma question devient : que nous faut-il, en termes de décisions, d’engagement et de partage de responsabilités pour multiplier ces lieux ?

Les caractéristiques communes à de tels lieux sont qu’ils sont nés de décisions, demandent de la reconnaissance, on y trouve de l’audace pour anticiper et des formes de générosité.

Nous pouvons considérer que nous sommes bien « nantis », bardés que nous sommes de connaissances et d’intentions interdisciplinaires régulièrement brandies. Les fortes évolutions du champ scientifique pourraient être favorables si elles nous permettent de mieux savoir cette inséparabilité de l’homme et de la science. L’intensité des développements techniques pourrait bien être vecteur de multiplication de tels « lieux », ajouter aux lieux physiques les lieux virtuels normés, entretenus où sont posées les valeurs de l’éthique où on ose débattre avant que la rupture n’advienne.

Muriel MAMBRINI-DOUDET
Directrice de l’IHEST

Publié le vendredi 9 mars 2018,
mis à jour le vendredi 25 mai 2018