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L’IHEST au Japon

Discours d’Étienne KLEIN, président de l’IHEST à l’ambassade de France au Japon

Tokyo, 4 avril 2017

Dans le cadre du voyage d’études de la promotion 2016-2017 du cycle national de formation au Japon, Étienne Klein, président de l’IHEST a fait, à l’ambassade de France en présence de Thierry DANA, Ambassadeur de France au Japon, une intervention très appréciée sur vérité, croyance, valeurs et principes et la nécessité d’un établissement comme l’IHEST qui se tient "dans l’entre de la société et de la science" .

Monsieur l’Ambassadeur, Madame la Directrice de l’IHEST, Mesdames les auditrices, Messieurs les auditeurs, Mesdames et Messieurs,
Selon son décret constitutif, daté du 27 avril 2007, l’IHEST doit « assurer une mission de formation, de diffusion de la culture scientifique dans la société et d’animation du débat public autour du progrès scientifique et technologique et de son impact sur la société ».
Dix ans après la création de l’IHEST, nul ne doute que la légitimité de cette ambition soit toujours aussi forte.
JPEGCar en France - mais aussi, sans doute, dans beaucoup d’autres pays -, il est assez manifeste que le statut actuel de la science et des techniques est devenu ambivalent. En quoi consiste cette ambivalence ? Elle vient de ce que, d’une part, la science (trop vite confondue avec la rationalité) nous semble constituer, en tant qu’idéal, le fondement officiel de notre société, censé remplacer l’ancien socle religieux : nous sommes gouvernés, sinon par la science elle-même, du moins au nom de quelque chose qui a à voir avec la science. C’est ainsi que dans toutes les sphères de notre vie, nous nous trouvons désormais soumis à une multitude d’évaluations, lesquelles ne sont pas prononcées par des prédicateurs religieux ou des idéologues illuminés : elles se présentent désormais comme de simples jugements d’« experts », c’est-à-dire sont censées être effectuées au nom de savoirs et de compétences de type scientifique, et donc, à ce titre, impartiaux et objectifs. Par exemple, sur nos paquets de cigarettes, il n’est pas écrit que fumer déplaît à Dieu ou compromet le salut de notre âme, mais que « fumer tue ». Cela prouve assez que le salut de l’âme, objet par excellence du discours théologique, s’est peu à peu effacé au profit de la santé du corps qui, elle, est l’objet de préoccupations scientifiques.

JPEGMais d’autre part - et c’est ce qui fait toute son ambiguïté -, la science, dans sa réalité pratique, est questionnée comme jamais, contestée, remise en cause, voire marginalisée. Elle est à la fois objet d’une désaffection croissante de la part des étudiants (les jeunes, dans presque tous les pays développés, se destinent de moins en moins aux études scientifiques, en France et au Japon comme dans tous les pays de l’OCDE), elle est objet de méconnaissance effective dans la société (nous devons bien reconnaître que collectivement, nous ne savons pas trop bien dire ce qu’est la radioactivité, en quoi consiste un OGM ou une cellule souche, ce que sont et où se trouvent les quarks, ce que dirait l’équation E = mc2 si elle pouvait parler), et, enfin et surtout, elle subit toutes sortes d’attaques, d’ordre philosophique, économique ou politique.
Je ne voudrais ici m’attarder que sur l’une de ces attaques, d’ordre philosophique (ce qui ne veut pas dire qu’elle soit portée par tous les philosophies, et il s’en faut en l’occurrence de beaucoup), qui relève de ce que j’appellerais le « relativisme radical » et dont certains effets sont perniceux : cette école de pensée défend l’idée que la science a pris le pouvoir non parce qu’elle aurait un lien privilégié avec le « vrai », mais en usant et abusant d’arguments d’autorité. En somme, il ne faudrait pas croire à la science plus qu’à n’importe quelle autre démarche de connaissance.

JPEGNotre société se montre ainsi de plus en plus hésitante à définir les normes du vrai : nous imaginons de plus en plus que la ligne de démarcation entre le faux et le vrai pourrait être poreuse (et cette situation était déjà vraie avant que Monsieur Trump ne la démontre plusieurs fois par jour). Il y a comme un « amollissement » des notions de vérité et d’objectivité : les théories tenues pour « vraies » ou « fausses » ne le seraient pas en raison de leur adéquation ou inadéquation avec des faits ou des données expérimentales, mais seulement en vertu d’intérêts partisans ou purement sociologiques… Il faudrait en somme considérer que toutes nos connaissances sont conventionnelles ou artificielles, et gommer l’idée qu’elles pouvaient avoir le moindre lien avec la réalité. « La science, c’est le doute », entend-on souvent dire, en même temps que se déploient toutes sortes de stratagèmes intellectuels, à commencer par l’invocation du soi-disant « bon sens », qui visent à nous tenter de ne pas croire ce que nous savons.
C’est que notre société se trouve parcourue par deux courants de pensée à la fois contradictoires et associés qui ont été analysés par le philosophe Bernard Williams dans son livre Vérité et véracité (Gallimard, 2006). D’une part, il existe un attachement intense à la véracité et à la transparence, un souci de ne pas se laisser tromper. Cette situation conduit parfois à une attitude de défiance généralisée, à une détermination à crever les apparences pour détecter d’éventuelles motivations cachées. Mais, d’autre part, à côté de ce désir de véracité, de ce refus d’être dupe, il existe une défiance tout aussi grande à l’égard de la vérité elle-même : la vérité existe-t-elle, se demande-t-on ? Si oui, peut-elle être autrement que relative, subjective, culturelle, contextuelle ?

JPEGLa chose étonnante est que ces deux attitudes, l’attachement à la véracité et la suspicion à l’égard de la vérité, qui devraient s’exclure mutuellement, se révèlent en pratique parfaitement compatibles. Elles sont même mécaniquement liées, puisque le désir de véracité suffit à enclencher un processus critique qui vient ensuite fragiliser l’assurance qu’il y aurait des vérités sûres.
Il y a là – chacun le voit bien - un phénomène dynamiquement très efficace qui conteste et fragilise le crédit et le prestige des scientifiques, en même temps qu’il universalise la suspicion à l’endroit de toutes les formes de pouvoir, notamment institutionnelles.
Cette tendance se trouve renforcée par le fait que notre rapport avec l’idée de progrès est devenu ambivalent. À nos yeux prétendument « décillés, » le progrès n’est plus un grand boulevard, une voie en sens unique, ni une instance sacrée. Son invocation ne fait plus guère autorité. L’idée de progrès ne bénéficie en tout cas plus de la protection symbolique que lui a longtemps donnée sa réputation de flirter avec une sorte de transcendance laïque. Le progrès se trouve désormais soumis à toutes sortes de jugements qui s’appuient eux-mêmes sur de multiples valeurs dont plus rien ne garantit l’harmonie mutuelle. Je prendrai un exemple trivial, celui du savon : un savon ne doit pas seulement laver pour un coût raisonnable, il doit aussi respecter les critères du développement durable, rajeunir les cellules autant que faire se peut, dégager un parfum sensuel, etc., de sorte que chacun de ces critères peut être critiqué du point de vue des autres critères. Et ce qui est vrai du savon l’est, a fortiori, des enjeux majeurs de la société (nucléaire, nanosciences, OGM…), qui se trouvent désormais mis au carrefour d’un jeu de perspectives dont chacune est soumise à la critique des autres. Dans ce contexte, comment légiférer ? Comment trouver un consensus et, si on le trouve, ou si on le fabrique, comment le convertir en normes acceptables et acceptées ?

JPEGAlbert Einstein avait fait remarquer que la connaissance scientifique a ceci de paradoxal qu’elle ouvre des options tout en produisant de l’incertitude, une incertitude d’un type très spécial : nous ne pouvons pas savoir grâce à nos seules connaissances scientifiques ce que nous devons faire d’elles. Par exemple, nos connaissances en biologie nous permettent de savoir comment produire des OGM, mais elles ne nous disent pas si nous devons le faire ou non. Depuis que l’idée de progrès s’est problématisée, cela devient affaire de valeurs qui s’affrontent et non plus de principes, que ceux-ci soient éthiques ou normatifs. Or, les valeurs sont en général moins universelles que les principes (la valeur d’une valeur n’est pas un absolu puisqu’elle dépend de ses évaluateurs), de sorte que plus les principes reculent, plus les valeurs tendent à s’exhiber et à se combattre.
C’est pourquoi les décisions en matière de technosciences sont devenues si difficiles à prendre.

Heureusement, c’est là, précisément, qu’intervient l’IHEST, dont je suis si fier d’assurer la présidence depuis le 29 septembre 2016.
La force de l’HEST vient de ce que l’on y pense la science et la société en termes, non de différence, mais d’écart, pour reprendre des termes chers à François Jullien. Quelle différence, me direz-vous, entre l’écart et la différence ? Les deux marquent une séparation, soit, mais la différence le fait sous l’angle de la distinction, alors que l’écart le fait sous celui de la distance. De là que la différence est toujours classificatrice (elle identifie les choses puis les range méthodiquement) alors que l’écart permet au contraire d’opérer un dérangement et d’engager une prospection.
Or c’est bien cela que l’on fait à l’IHEST : on opère un écart et on engage une prospection.
L’IHEST n’est pas un laboratoire scientifique et n’a pas vocation à l’être. Il n’est pas non plus un laboratoire de sociologie. Nous ne sommes donc ni des professeurs de science ni des « acceptologues ». L’IHEST se tient tout simplement dans l’entre, dans l’entre de la science et de la société, là où il n’y a pas grand-monde. Il regarde les deux et se met lui-même en regard des deux, il les met en tension, ce qui permet d’aider à la prise des meilleures décisions.
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Une phrase de Georges Braque dit mieux que moi ce que j’essaie là d’exprimer, le fait qu’il ne faut jamais négliger ce qui est entre. Ce grand peintre disait : « Ce qui est entre la pomme et l’assiette se peint aussi ».
C’est une formule qui, je crois, plairait aux Japonais, et c’est pourquoi nous sommes si heureux d’être ici, au Japon, dans ce pays qui offre tant de magnifiques écarts.
Je vous remercie pour votre attention.


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mardi 4 avril 2017, par Olivier Dargouge