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Quelle place pour la science dans le débat public ?

Université d’été 2010 : quel statut pour la vérité scientifique ?

Jacques Bouveresse

Université européenne d’été
Quelle place pour la science dans le débat public ?
25-29 août 2010 - Arc-et-Senans
COMPTE RENDU



II. La nature du débat
II.1. Quel statut pour la vérité scientifique.

Jacques Bouveresse a choisi d’inaugurer cette université par une présentation de la pensée de Bertrand Russell, plus précisément les inquiétudes de cet auteur face aux promesses et aux dangers de la société scientifique. Ce choix pourra surprendre, mais on verra que cet auteur a développé des idées particulièrement intéressantes pour cette université.

Un des principes à la base de l’éthique de la croyance, mis en avant par William Clifford et repris par Russell, est qu’une croyance doit être jugée en fonction des raisons qu’il peut y avoir de penser qu’elle est vraie, et non, comme le veulent les utilitaristes, en fonction de son utilité ou de sa réussite. A contrario, on ne devrait pas se sentir autorisé à rejeter une croyance pour une raison autre que le fait qu’elle est fausse. Pour Russell, le risque que l’on prend en admettant que des croyances peuvent être adoptées légitimement pour des raisons autres que leur vérité est beaucoup plus grand que celui qui pourrait résulter de l’adoption de croyances qui, bien que vraies, semblent à première vue trop insupportables ou trop dangereuses pour pouvoir être acceptées. Aussi ne peut-il pas croire qu’il puisse y avoir une bonne excuse à refuser d’affronter des éléments de preuve qui parlent en faveur d’une chose non désirée. Il est bien conscient des conséquences spectaculaires et dévastatrices d’une application stricte d’une telle maxime, mais il est convaincu qu’elles n’auraient pas, bien qu’introduisant des changements importants dans la vie sociale et politique, le genre de conséquences catastrophiques que l’on prédit généralement, l’illusion et le mensonge ne s’imposant pas dans des sociétés qui ont la prétention d’être démocratiques.

Cela dit, en quoi consiste le lien entre démocratie, vérité et science ? Pour Russell, la science donne le meilleur exemple de ce que peut être une recherche de la vérité qui se distingue de l’utilité ou de l’agrément, et qui peut se flatter de remporter des succès incontestables. De toutes les activités intellectuelles qui prétendent à la connaissance, la science est celle qui a le moins peur du genre de vérités qu’elle est susceptible de découvrir, la moins susceptible de céder à l’illusion que la vérité doit correspondre aux désirs de celui qui la découvre. Il faut observer que la science est un phénomène récent, qui débute avec Galilée, phénomène qui a transformé et continuera à transformer la société. Aussi Russell est-il convaincu de l’existence d’un lien fondamental entre méthode scientifique et mode de pensée démocratique, lien qui s’explique par la mise en avant du principe de libre recherche comme principe suprême en matière d’acquisition de la connaissance. Une telle méthode incite aussi à adopter et à renoncer à une attitude objective et impartiale à l’égard de la vérité et la renonciation à l’idée de vérité absolue, principe du dogmatisme.

Russell n’ignore pas que la science est moins appréciée pour les vérités qu’elle découvre que pour le pouvoir qu’elle nous procure sur la nature. Si elle est, en tant que poursuite de la vérité, l’égale de l’art, elle a, comme technique, une importance pratique à laquelle l’art ne saurait aspirer. Au passage, il faut observer qu’elle n’a pas le monopole de la poursuite de la vérité. Russell lui accorde en la matière des prérogatives égales à l’art, et ne considère pas le progrès de la science comme étant automatiquement synonyme de progrès tout court. Encore faut-il qu’elle soit accompagnée par un accroissement de la sagesse. Un des principaux sujets d’inquiétude pour l’avenir proviendra de la subordination de plus en plus accentuée de l’aspect contemplatif à l’aspect utilitariste de la science, et du passage du désir de connaissance, que la science partage avec le mystique, l’amoureux et le poète, au désir de pouvoir. Un autre sujet d’inquiétude est lié à la tension entre exigence de vérité et exigence de véracité, un des effets du progrès de la science ayant été de développer dans des proportions considérables l’exigence de véracité, au détriment de l’exigence de vérité, démarche qui a conduit au scepticisme.

Est-ce à dire que la science est devenue indifférente à la vérité ? A ses débuts, la science a été faite par des hommes qui étaient des amoureux du monde, mais elle pourrait finir par être un instrument entre les mains de gens qui ne rêvent que de le dominer, plongeant dans l’indifférence l’idée de découvrir la vérité à son sujet. Une incertitude pèse sur ce que sera la science de l’avenir et, par conséquent, sur la nature d’une société scientifique, incertitude qui amène à distinguer nettement la façon scientifique et la façon religieuse de croire, la religion – et tout ce qui s’en rapproche – étant aux antipodes d’un système de croyances acquises et défendues de façon rationnelle.

Mais quel sens donner au mot « science » ? Russell juge indispensable de distinguer entre science comme complexe de disciplines et esprit scientifique, tournure d’esprit scientifique. Aussi plaide-t-il non pour l’acquisition d’un nombre toujours plus important de connaissances pour le développement de l’esprit scientifique et l’éducation à l’usage de la méthode scientifique, la pratique de la science ne garantissant pas automatiquement l’acquisition d’une tournure d’esprit rationnelle, sceptique et expérimentale. Russell est ainsi le premier à souligner que les scientifiques peuvent très bien dans les faits adopter une attitude qui n’est pas du tout scientifique. Il observe aussi que toute science exacte est dominée par l’idée d’approximation, alors que la possibilité de l’erreur n’a pas sa place en théologie et en politique. A-t-on jamais entendu un théologien faire précéder son credo ou un politicien concluant ses discours par une déclaration concernant l’erreur probable de ses opinions ?

Même si aucune des affirmations de la science ne peut jamais être considérée comme strictement vraies, la plupart d’entre elles ne sont cependant pas non plus très éloignées de la vérité, et en sont même souvent assez proches pour pouvoir être utilisées en pratique comme si elles étaient tout à fait vraies, situation qui n’a pas d’équivalent dans la religion ou la politique, où la notion de vérité approchée ne semble pas avoir sa place. Pour Russell, l’habitude de fonder les opinions sur la raison, quand elle est acquise dans la sphère scientifique, est apte à être étendue à la sphère pratique. C’est pourquoi un des secrets de la réussite des régimes totalitaires réside dans la façon dont ils réussissent à persuader les gens que les divergences d’opinion les plus fondamentales ont une source qui les fait échapper au contrôle de la raison et rend inutile la discussion rationnelle à leur sujet. Pour le rationaliste convaincu qu’est Russell, le danger principal au sein d’une communauté démocratique est de laisser s’installer le sentiment que les conflits les plus importants doivent être traités, par souci d’efficacité, en excluant la raison et l’argumentation rationnelle.

Cela dit, si la position de la science est devenue à ce point inconfortable dans les sociétés démocratiques, débouchant sur le scepticisme plutôt que sur la possession de la vérité, le retour à la religion constituerait une vraie régression. Pour Russell, il faut apprendre à accepter et à supporter de ne pas savoir. Ce qui est menacé par la désillusion sceptique à laquelle a abouti pour le moment l’effort de la science – et Russell pense tout particulièrement à la physique – est en fait uniquement la valeur de la science en tant que métaphysique, le caractère plus ou moins religieux de la valeur de la science. La pire des solutions, pour Russell, serait celle qui consiste à renoncer à l’effort de connaissance, la science étant dans son essence rien d’autre que la poursuite systématique de la connaissance. « Perdre la foi en la connaissance, écrira-t-il, c’est perdre la foi dans la meilleure des capacités de l’homme ». Aussi observera-t-on qu’il est d’un optimisme remarquable, convaincu que les solutions pratiquent existent et qu’elles sont même relativement simples et faciles à identifier.


jeudi 7 avril 2011, par Olivier Dargouge