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Quelle place pour la science dans le débat public ?

Université d’été 2010 : La diffusion du débat et la question du public

Compte rendu

Université européenne d’été
Quelle place pour la science dans le débat public ?
25-29 août 2010 - Arc-et-Senans
COMPTE RENDU



VI. La diffusion du débat et la question du public
VI. 1 Le public existe-t-il ? Public et débat public : activité langagière et apprentissage de la raison ordinaire

Jean-Pierre Pagès retrace la naissance de la notion de public au XVIIIe siècle et l’institutionnalisation de l’opinion publique, analysée par Lippmann, Dewey, Habermas, Farge, et Price, ce dernier ayant voulu construire un gouvernement de l’opinion publique. Pour Price, la volonté générale se réaliserait directement par l’opinion publique. Lippmann, lui, s’oppose à une telle conception, au motif que les gens ne sont pas multicompétents – en quoi il se trompe. Cela dit, s’il y a un livre fondamental sur ces sujets, c’est bien le livre de John Dewey, Le public et ses problèmes, où il oppose l’Etat et le public. Cet auteur considère que l’Etat fonctionne de manière expérimentale. Du moins devrait-il fonctionner comme dans la science. L’individu, pour lui, est un magnifique décideur, qui expérimente sans cesse pour aller de l’avant. On constate chez lui un accès continu à la connaissance quand il agit, notamment par le langage. En parlant avec autrui, on apprend à raisonner correctement, élément fondamental lorsqu’il s’agira de voter.
S’arrêtant ensuite sur l’œuvre de Gabriel Tarde, le fondateur de la psychologie sociale, Jean-Pierre Pagès analyse la notion de conversations, notion ici fondamentale, puisque c’est à partir de celles-ci que se construit un discours cohérent et argumenté. Aussi le public désigne-t-il tous ceux qui conversent entre eux, une opinion publique n’étant pas le résultat des sondages, mais l’ensemble des conversations du public. En d’autres termes, le public n’est rien d’autre que le contenu des conversations. Un ajustement miraculeux se produit entre acteurs et public, alors que les enjeux sont complètement différents : c’est ce qu’on appelle le débat public.

La science dans l’espace public à l’heure d’internet

Laurence Monnoyer-Smith souligne que le développement de l’usage d’internet accompagne des mutations profondes, qu’on observe dans l’évolution des procédures de débat public. D’après l’euro-baromètre 2007, la France, les pays du Benelux et certains pays nordiques manifestent un réel latent pour la science. Si l’utilisation de la télévision reste élevée, celle d’internet est en augmentation constante pour les questions scientifiques et techniques. En dix ans, on a ainsi vu se multiplier le réflexe d’aller surfer sur internet pour chercher des informations dans ce domaine. Les facteurs socio-économiques restent cependant discriminants, et les caractéristiques démographiques particulièrement marquées, point important pour imaginer des dispositifs techniques pour le débat public.

On utilise internet pour la rapidité d’accès à la source, la pertinence et la variété des informations disponibles. Dans le cadre du débat public, on recherche tout particulièrement l’information alternative, celle qui n’est pas la parole dominante ou véhiculée par les autorités. Plus un individu est régulièrement connecté, plus il maîtrisera le média, plus il lui fait confiance. Les organisateurs de débat public essaient aujourd’hui de penser internet comme un lieu de débat et de discussion « alternatif », complémentaire, le débat hors ligne restant encore l’apanage d’experts, de catégories d’acteurs extrêmement impliqués. Les compétences nécessaires à l’expression devant le public constituent un barrage important. Aussi le débat en ligne permet-il d’échanger de l’information, sans être soumis au regard qu’on peut avoir de la part d’un public exigeant et parfois perturbé. Le débat en ligne est ainsi un lieu de discussions alternatives, qui permet à des gens déjà impliqués de s’impliquer autrement

Ceux qui sont actifs dans le débat hors ligne veulent se faire entendre autrement, pour y dire des choses qu’ils n’ont pas forcément le temps de dire ou qu’ils ne sont pas autorisés à dire, ou y développer des registres argumentatifs différents et faire circuler de l’information. C’est aussi un lieu de contournement de certains effets de domination, liés à l’organisation de la prise de parole, un lieu d’organisation des relations naissantes entre les acteurs.

Cela étant, force est de constater que la plupart des débats publics ont souvent des contenus scientifiques très complexes, ce qui pose de façon particulièrement aigue la question des compétences. Aussi observe-t-on une montée en compétence avec internet, en particulier chez les jeunes, et la mise en place d’interfaces pour prolonger les débats, et travailler l’hybridation entre le hors ligne et le en ligne.

Internet permet-il à ceux qui disposent d’un bagage scientifique et technique moins important d’entrer dans le débat ? L’information facilite l’appropriation des contenus scientifiques et techniques des débats. Les gens qui vont en ligne viennent chercher de l’information, maîtrisant moins les tenants et les aboutissants du débat pour lequel ils viennent consulter un site. Un tel résultat de recherche milite pour faire participer ces individus en ligne et les faire discuter, en multipliant les formats d’information et de diffusion de l’information scientifique sur les sites internet. Sont donc valorisées sur internet des compétences d’expression numérique. Reste que la motivation est ici un point central.

Quant à l’évolution des rapports entre le citoyen, l’association et l’expert, on observe de nouveaux acteurs de la médiation scientifique et technique, qui sont liés en particulier à l’explosion des formats de publication scientifique. Aussi faut-il bien prendre la mesure du bouleversement que constitue le développement d’internet dans la pratique de la recherche scientifique et la publication, en particulier en archives ouvertes, des résultats de la recherche. Certains maîtres de conférences ou des professeurs qui ne sont pas de grands publiants, ont ainsi une forte activité de publications en ligne. Du coup, ils ont un auditoire assez différent de celui, classique, des pairs. Cette mobilisation se traduit par une montée en expertise et en compétence sur ces sujets complexes. Du coup, cela accroit la discutabilité sur toute une série de sujets qui, il y a une dizaine d’années, ne donnaient pas forcément lieu à des discussions. Elle participe véritablement à cette ouverture et élargit les répertoires d’arguments. Aussi constate-t-on une déstabilisation dans les débats publics de l’expert et l’expertise alimentée par l’utilisation d’internet. Internet, et ce n’est pas le moindre de ses intérêts, irrite les formes traditionnelles du pouvoir et en redéfinit un certain nombre de frontières.

Comment la science peut-elle être communiquée ?

Michel Alberganti distingue trois grandes catégories de journalistes, les experts spécialistes, de moins en moins nombreux, les journalistes qui ne connaissent rien au sujet dont ils rendent compte, et ceux qui s’efforcent d’acquérir un minimum de connaissances du domaine qu’il traite. Cela dit, les difficultés particulières liées à la communication de la science sont de plusieurs ordres : absence de culture scientifique des responsables de médias et des décideurs, capacité de vulgarisation pour le moins limitée des scientifiques, mais aussi politisation de la science, la science n’évoluant plus, comme par le passé, dans une tour d’ivoire.

Trois exemples récents témoignent particulièrement bien des évolutions dans ce domaine. Premièrement, les nanotechnologies. Force est de constater que le débat public qui vient d’avoir lieu sur le sujet a été exclusivement marqué par des considérations politiques, mettant en évidence qu’il y avait un débat politique à mener sur une question scientifique. Et c’est un fait qu’avec les nanotechnologies, on passe directement de la découverte scientifique à l’application. Cette incapacité à se projeter dans un projet politique qui intègre une nouvelle technologie est du reste un réel problème pour le journalisme scientifique.
S’agit-il de relayer un discours scientifique, au risque d’être accusé d’être un relai aveugle de la science ? Imagine-t-on, à l’inverse, un journaliste devenir le militant d’une cause ? A aucun moment, donc, ne s’est développée une réflexion politique, de choix de société sur ce sujet, à telle enseigne que le débat fut inexistant.

Deuxième exemple : le changement climatique. Il s’agit d’un débat également marqué par l’importance du politique dans la chose scientifique, les deux principaux acteurs du climatoscepticisme – MM. Allègre et Courtillot – étant des politiques, qui plus est ayant une grande aisance dans le débat public. Ce sont aussi deux scientifiques qui défendent les mêmes idées, situation particulièrement difficile à gérer. Comment en effet organiser un débat équilibré entre ces deux personnalités et les scientifiques du GIEC, les deux premiers prenant systématiquement l’ascendant par leur aisance oratoire ? Une telle situation milite pour intégrer la prise de parole à la mission des scientifiques, tant le talent oratoire est important dans un débat.

Troisième et dernier exemple : la grippe A, débat qui a fait intervenir le public, les scientifiques et les politiques. Dans cette affaire, on a pu constater que le public a refusé de suivre les directives des scientifiques et des politiques, et que sa gestion donnait pour le moins à réfléchir sur l’articulation entre la science et la politique.

Ces trois exemples illustrent de façon complémentaire les problèmes de relations entre la politique et la science. Pour l’orateur, on ne pourra avancer que par le développement d’une culture politique distincte de la culture scientifique, ces derniers ne pouvant plus faire l’économie d’une prise en compte de l’impact de la science sur la société. Ils devront sortir de leur tour d’ivoire dans laquelle ils étaient confortablement installés depuis des siècles. Quant aux journalistes, s’ils ne peuvent se substituer aux scientifiques, du moins peuvent-ils contribuer à organiser le débat et relayer des travaux sur lesquels les scientifiques auront consentis un effort de vulgarisation.


jeudi 7 avril 2011, par Olivier Dargouge