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Quelle place pour la science dans le débat public ?

Université d’été 2010 : L’extension des dispositifs de parole consultatifs : une nouvelle occasion de repenser la place de la science dans le débat public ?

Philippe Breton

Université européenne d’été
Quelle place pour la science dans le débat public ?
25-29 août 2010 - Arc-et-Senans
COMPTE RENDU



II. La nature du débat
II.2. La démocratie délibérative - Regards croisés
II.2.1 L’extension des dispositifs de parole consultatifs : une nouvelle occasion de repenser la place de la science dans le débat public ?

Philippe Breton estime que le noyau dur de la démocratie suppose la mise en œuvre de deux principes, au cœur de tout dispositif de parole démocratique, un premier de rupture avec d’autres types de gouvernement, soit l’affirmation d’une manière particulière de prendre des décisions ; un second, interne, de séparation des savoirs, notamment scientifique, leur articulation étant particulièrement difficile à gérer en démocratie.

Mais la démocratie, c’est d’abord l’institutionnalisation d’un dispositif de parole très particulier, marqué par une rupture. Avant d’être une affaire de valeurs – liberté, égalité, puis fraternité – la démocratie est l’institution d’une pratique de la parole, via des dispositifs de parole particuliers. Aussi l’historien Pierre Vidal-Naquet peut-il caractériser la révolution athénienne par un changement fondamental dans le rapport à la parole et qualifier la démocratie de « nouveau régime de la parole. » Avant même toute édification d’institutions ou de valeurs, la démocratie est une nouvelle manière de s’assembler pour prendre les décisions à partir de règles précises.

Ce nouveau dispositif de parole, original et révolutionnaire, fait rupture avec le régime de la parole propre à la tyrannie ou la dictature, où la parole est une. Mais il fait également rupture avec les sociétés du mythe, de la tradition, où les décisions se prennent en référence à un principe transcendant. Marcel Détienne met ainsi en évidence au sein de cultures très différentes – Ochollo, Indiens d’Amérique, monastères japonais du XIIIe siècle – des dispositifs de parole prédémocratique. Il s’agit de se réunir, de prendre la parole à tour de rôle, de respecter un certain nombre de règles de distribution de la parole, avant de prendre des décisions.

Ces dispositifs de parole sont marqués par plusieurs caractéristiques, au cœur de tout dispositif de parole démocratique. Un, ils forment une clôture, une inclusion, sans prétention à l’universalité, clôture qui concerne ceux qui y pénètrent et qui en acceptent les règles. Deux, ils ne sont pas des lieux de palabres, caractéristiques des sociétés traditionnelles, mais des lieux qui visent l’efficacité. Trois, les discussions qui ont lieu en leur sein produisent des décisions. Quatre, ils impliquent que la parole de l’un vaut celle de l’autre, bref, la symétrie. Cinq, ils sont obsédés par la limitation de toute médiation communicationnelle au profit de la parole directe, orale ou gestuelle, devant un public, par l’échange ritualisé d’arguments en face à face. Six, ils supposent qu’on laisse derrière soi tout élément constitutif d’une inégalité, d’une hiérarchie ou d’une généalogie. Sept, ils se caractérisent par le respect des règles, de la procédure, soit le refus de la violence comme mode de prise de décision et d’obtention du changement. Ce sont enfin des dispositifs locaux.


Il faut donc renoncer à l’idée d’une société globalement démocratique au profit de dispositifs locaux et noter que la défiance envers la compétence, notamment celle qui permet de gouverner, est au cœur du paradoxe de la démocratie. Car l’accumulation de compétences va toujours dans le sens de la reconcentration du pouvoir, bref de la tyrannie. Dès qu’elle se met en place, on le voit, la démocratie est donc immédiatement confrontée au problème des compétences et des savoirs différents. Aussi son grand défi est-il d’inventer un registre de compétences spécifiquement démocratiques. C’est un phénomène particulièrement intéressant à observer dans le monde judiciaire, avec la constitution des jurys populaires, les Assises étant le lieu où peut se former une compétence démocratique.

Plus généralement, ces compétences sont la capacité à prendre la parole – on rappellera que 30 % des Français sont incapables de la prendre en public, donnée qui, dans une société démocratique, pose pour le moins problème –, le renoncement à la violence, l’acceptation des règles, la capacité d’empathie cognitive, à mettre en œuvre le doute, à savoir argumenter et se former une opinion, bref, d’exercer une rationalité du jugement. Au fond, la compétence démocratique n’est rien d’autre que savoir faire fonctionner une assemblée intérieure. C’est pourquoi on regrettera que la rhétorique, dont M. Breton brosse rapidement l’histoire, soit devenue une notion péjorative, alors que l’apprentissage de l’argumentation est un enjeu de premier ordre.

C’est à l’aune de cette compétence qu’il faut apprécier la mise en place d’un quatrième pouvoir, consultatif, que d’aucuns appellent de leurs vœux, tels les conseils de quartiers. On s’étonnera que l’incompétence du public soit régulièrement mise en avant pour les discréditer, argument pour le moins surprenant en démocratie, alors que seule une modalité d’organisation des débats, reposant sur la symétrie, peut produire de la compétence. Sur ce point, on notera le grand intérêt de l’audition du technicien par le citoyen, obligeant le premier à reformuler ses idées pour pouvoir être entendu.

Cela dit, force est de constater qu’on ne sait pas bien gérer en démocratie le principe de séparation des savoirs, comme le montre bien un exemple comme celui des conseils d’université, où les instances pour discuter de questions scientifiques et d’autres sur la vie universitaire sont les mêmes. Mieux isoler les règles du débat propre à chaque savoir permettra en outre d’engager un processus de traduction d’un savoir à l’autre. En conclusion, la démocratie impose de renoncer à ce que tout soit démocratique, ce qui doit l’être devant l’être pleinement.


jeudi 7 avril 2011, par Olivier Dargouge