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Bertrand Collomb, président de l’IHEST

Allocution d’ouverture

Première université d’été de l’IHEST

Je tiens tout d’abord à féliciter la directrice de l’IHEST pour avoir eu cette idée, avoir choisi ce sujet pour le moins d’actualité, dans ce cadre qui n’est pas sans lien avec notre sujet. Qu’est cette Saline royale, sinon un symbole de l’organisation rationnelle de la production et de l’architecture classique ? On parle souvent du jardin à la française. C’est oublier qu’il existe aussi des manufactures à la française, et parfois une vision de l’économie à la française. Nous sommes donc dans un lieu propice pour penser aux relations entre notre culture et les systèmes économiques.

Allocution d’ouverture
par Bertrand Collomb, président de l’IHEST
5 septembre 2009

Votre introduction, madame la directrice, nous a brossé la créativité méthodologique qui caractérise chaque année le cycle des auditeurs de l’IHEST. C’est cette créativité qui contribue sans doute à faire du cycle national, pour autant que je puisse en juger, une très grande réussite, tous les auditeurs que j’ai eu l’occasion d’interviewer m’ayant fait part de leur enthousiasme. Et les intervenants qui y sont venus ont jugé le cycle national très intéressant. Pour ma part, c’est la première fois que je participe à une telle manifestation. Nous allons donc bénéficier de votre créativité et des méthodes que vous avez utilisées pour animer et créer ce dialogue, qui est l’essence même de l’IHEST.

Mon propos n’aura rien d’une allocution d’ouverture. Je dois avouer que mon rôle, en lançant les débats, est un peu difficile. Et d’abord parce que je ne suis pas économiste. Bien sûr, je suis concerné, comme homme d’entreprise, par l’économie et, comme citoyen, intéressé par cette discipline. Pour autant, comment devais-je approcher la question de l’université ? Je ne me lancerai pas dans un exposé sur la théorie économique, étant sûr que des universitaires, beaucoup plus talentueux que moi, le feront bien mieux. J’aurai pu, puisqu’on s’interroge sur ce que nous enseigne la crise actuelle, vous donner ma lecture de cette crise, telle que je l’ai vécue comme ancien chef d’entreprise et encore administrateur d’entreprise sur les deux continents, en Amérique du Nord et en Europe. A la réflexion, je me suis dit qu’il serait plus intéressant de partir de mes relations avec l’économie, de mes étonnements, de mes interrogations et de vous en faire part de façon anecdotique, sans du tout chercher à construire un système.

Ces précisions étant apportées, j’ai appris l’économie sur le tard. Pour les gens de ma génération, il n’était pas question d’économie dans l’enseignement secondaire – ce qu’on y enseigne aujourd’hui, on le sait, est encore toujours un peu controversé – ni en taupe. Je l’ai donc apprise à l’Ecole Polytechnique, en suivant le cours d’un professeur d’économie, M. Dumontier. S’il avait la réputation d’être un économiste distingué, je dois avouer que son enseignement, très descriptif, ne m’a pas laissé un grand souvenir. Je suis ensuite allé à l’Ecole des Mines, où j’ai suivi les cours de Maurice Allais, le seul prix Nobel d’économie de nationalité française jusqu’à présent. C’était tout autre chose. Ses cours m’ont fait une forte impression, par la rigueur des concepts, de l’appareil méthodologique et de la forte personnalité de l’homme. Maurice Allais expliquait l’économie par des modèles complexes, peut-être pas aussi complexes que ceux construits par certains de ses élèves, Debreu et d’autres. Il s’agissait vraiment d’économie mathématique. Je me rappelle qu’il expliquait la monnaie par une théorie des encaisses désirées, très compliquées, à laquelle je ne suis pas sûr d’avoir compris grand chose. Et il montrait que sa théorie était bonne parce que la corrélation qu’il établissait sur vingt-cinq ans – peut-être même cent ans – entre le modèle et la réalité était époustouflante. Etait-ce parce que ses modèles intégraient suffisamment de variables pour les ajuster à une série historique ? Sans doute pas. Il devait y avoir quelque chose de plus profond, le prix Nobel qu’il a reçu n’étant d’ailleurs pas le fruit du hasard.

J’ai retrouvé le même Maurice Allais plus tard, en lisant ses articles dans le Figaro, où il prenait des positions sur des problèmes économiques mondiaux, bizarrement sans aucune référence à l’appareil méthodologique et mathématique qu’il avait enseigné. Dans ses articles, il estimait que l’économie libérale était une bonne chose entre pays qui étaient au même niveau de développement, mais que des barrières aux frontières s’imposaient entre les pays émergents et les pays développés. On avait donc bien du mal à raccorder l’appareil méthodologique et mathématique qu’il avait élaboré et ses articles, observation qui est sans doute symbolique de certaines difficultés. On m’a dit – est-vrai ?, je ne l’ai pas vérifié – que les prix Nobel qui ont suivi étaient soit fortement marqués par les mathématiques, soit pas du tout.

J’ai rappelé que je ne suis pas économiste de formation. J’ai tout de même enseigné l’économie, plus précisément la micro-économie à l’Ecole des Mines de Nancy, probablement parce que la tradition voulait que l’ingénieur des Mines en poste à Metz avait la responsabilité du cours d’économie à Nancy. Je faisais un cours d’économie à la Boiteux, avec des concepts simples : actualisation, taux de rentabilité interne et autres notions très robustes qui, finalement, ont traversé toute mon activité future.

Dans le même temps, je travaillais, comme ingénieur des Mines, à la réindustrialisation du bassin charbonnier lorrain, expérience qui m’a conduit à des réflexions qui me reliaient à l’économie. J’y ai rencontré un directeur général des charbonnages de France, Desrousseaux, qui était aussi économiste. Il était l’auteur d’un livre très intéressant, mais tellement difficile à lire qu’avec un autre de mes collègues, Richard Armand, beaucoup plus calé que moi en économie, nous nous sommes mis à passer une demi journée par semaine pendant deux mois pour tenter de le comprendre.
La thèse du livre – un livre d’économie mathématique – reposait sur l’idée qu’un changement économique ou technologique devait être accompagné. Comment le gérer et l’accompagner le mieux possible, étant entendu que tout changement est douloureux, qu’il s’accompagne de difficultés économiques, mais aussi humaines et sociales qui ont un coût ? Desrousseaux se demandait comment optimiser le passage d’un équilibre à un autre pour faire le moins de dégât possible, question qui, personnellement, me paraît extrêmement pertinente et sur laquelle il devait exister d’autres travaux. Reste que le travail de Desrousseaux était tout à fait intéressant. Il construisait des modèles très compliqués d’évolutions dynamiques, sous contrainte de vitesse ou de changement limités, des modèles tellement compliqués qu’on avait bien du mal à les comprendre. Il voulait atteindre l’optimum économique à partir d’une situation donnée qui clairement n’était pas optimale, sans que la vitesse de changement d’un certain nombre de paramètres deviennent excessive. Si la vitesse devenait excessive, les coûts, les souffrances pour la société où les réactions politiques devenaient trop fortes. Très bonne idée, me direz-vous. Mais lorsqu’une telle thèse est défendue par le directeur adjoint des charbonnages de France, qui plus est dans un livre écrit en français, elle ne peut avoir grand écho, et dans les faits, personne n’en a entendu parlé.

Telle est la première réflexion que les charbonnages de Lorraine m’avaient inspirée. Mais il y en a eu une deuxième. Au cours de mon travail d’aide à la réindustrialisation du bassin minier, je voyais émerger des projets d’implantation d’entreprises. Un système d’aide aux entreprises avait été mis en place, de même qu’un commissaire à l’industrialisation, avec lequel je travaillais. J’étais amené à travailler sur des choses qu’on appellerait aujourd’hui des business plan, des choses qui n’avaient pas grand chose à voir avec l’enseignement micro-économique que j’enseignais aux Mines de Nancy. Petit à petit, je me rendais compte que la réalité des entreprises et la façon dont elles prennent leurs décisions étaient différentes, complexes, domaine qui relève de la gestion, qui n’était pas du tout développée à l’époque. C’est cette carence qui m’a amené à étudier dans une université américaine pour y faire un PHD en gestion.

Je suis donc allé dans cette université américaine, à Austin, au Texas, où j’ai rédigé une thèse sur les modèles de décentralisation. Comment fixer des objectifs d’unités décentralisées pour obtenir le meilleur résultat global ? C’était l’époque où General Motors était le parangon de l’organisation d’une entreprise – les choses ont bien changé depuis. C’était l’époque où l’on ne parlait que du principe d’Alfred Sloan. L’entreprise était alors organisée en divisions totalement indépendantes. Très peu de liens existaient entre Cadillac et Chevrolet, en concurrence sur le marché. Une organisation fonctionnait correctement, malgré les rigidités syndicales, qui ont tué ces entreprises par la suite. On se posait quand même la question de l’intérêt global de la firme. On trouvait bien d’avoir cinq ou six divisions organisées de façon totalement indépendante, mais de temps à autre, il apparaissait pas complètement idiot qu’une pièce soit produite pour deux divisions.
J’ai donc travaillé sur ce type de problèmes et élaboré des modèles très compliqués de programmation non convexes, qui m’ont donné la satisfaction de faire tourner le CDC 6600 de l’université, considéré à l’époque comme une très grosse machine, qui coûtait très cher à mon directeur de thèse – mais ça n’était apparemment pas un problème. Tout cela m’a donné des résultats, qui n’avaient du reste qu’un intérêt très limité, comme la plupart des modèles. C’était une façon de jouer avec les concepts. Une idée m’a cependant inspiré. C’est le doyen de la business school, un ancien fondateur de Teledyne, la grande entreprise, qui me l’a suggérée : « regardez, m’a-t-il dit, une programmation non convexe signifie qu’on ne peut pas passer de façon continue et aisée, par approximations successives, d’un sous optimum sur lequel vous aurez réussi à trouver une solution à un autre, qui serait meilleur. Le seul moyen de passer de l’un à l’autre ? La crise : tout casser pour repartir ailleurs. » Pour le management des entreprises, mais peut-être aussi les systèmes économiques, une telle idée n’est pas sans intérêt, loin s’en faut. En matière de management, en particulier, j’ai maintes fois observé qu’il y avait des périodes où la continuité s’imposait, et d’autres qui exigeaient une crise, pour passer d’une zone où on cherchait la solution la meilleure à une autre, complètement différente.

A la suite de cette expérience, je suis entré chez Lafarge, où j’ai connu le monde de l’entreprise. J’y suis arrivé en 1975, juste après le choc pétrolier. J’y ai connu une succession de crises, de cycles, de périodes de croissance, une ouverture extraordinaire du monde et la globalisation, qui, pour moi, s’est produite avec une vitesse considérable entre 1988 et 2000. Elle a coïncidé avec la chute du Mur de Berlin et l’abandon des systèmes socialistes d’Etat par la plupart des pays émergents. J’ai connu l’émergence, le poids et la complexité de plus en plus grande du monde financier. J’ai aussi connu le développement d’une pensée économique – voire d’une idéologie – simplificatrice qui a vraiment baigné l’ensemble du monde des entreprises mondiales. Je dis bien idéologie, tant cette pensée reposait sur des idées et des convictions fortes autant que sur l’observation des faits et des intérêts immédiats. Cette idéologie se caractérisait par la primauté du marché, des échanges et des transactions sur toute autre considération. Tel était le principe fondateur du succès économique, étant entendu que si des choses apparaissaient ponctuellement meilleures, mais qu’elles mettaient en cause la primauté du marché ou celles des échanges, il ne fallait pas les accepter. Aussi ai-je eu la surprise, notamment lorsqu’on a commencé de parler d’effet de serre ou de marché de droits CO2, de constater que nombre d’entreprises, notamment anglaises, mais aussi continentales, entendaient ne pas toucher au marché, alors que leur intérêt aurait pourtant commandé une position plus moyenne.

Quelles ont été mes réflexions et mes étonnements pendant cette période ? J’ai parlé de cycles, du choc pétrolier, et des deux récessions, de 1980 et 1982. Comme d’habitude, les économistes ont fait une grosse découverte en 1981, lorsqu’ils étaient persuadés que la reprise aurait lieu en 1982. Dans les faits – c’est le fameux « W », dont on ne sait pas s’il se reproduira pour la crise actuelle – on est retombé dans le trou. Il y a aussi eu la crise de 1991-1992 – d’autres la placent dans les années 1992-1994 ou 1993-1995, du fait de la réunification allemande. Il s’agissait là d’une crise classique : la machine s’emballe, produit de l’inflation et la hausse des taux d’intérêt. Puis il y a eu les crises financières, au Mexique, en Russie, en Argentine et en Asie. J’ai pour ma part été très frappé par leur coût. Lorsque je me rendais en Corée, en particulier, je pouvais constater que la situation des Coréens après la crise asiatique n’était pas brillante. Ces derniers qualifiaient d’ailleurs cette crise de « crise du FMI », persuadés n’en être pas responsables.

Je me disais que si la finalité d’un modèle d’économie optimale était d’utiliser le mieux possible les ressources, il produisait bien du gaspillage dans des situations de fortes dépressions, des dégâts économiques et humains, du chômage, en particulier en France. Ne pouvait-on pas mieux gérer un tel système ? Je me rappelle en avoir discuté avec un gouverneur de banque centrale. « Bah !.., me disait-il, on ne sait pas faire autrement… ». Mon interlocuteur était pourtant un homme très mesuré, sans doute plein de compassion pour les victimes des crises économiques et leur souffrance. Mais il me disait que c’était le prix à payer pour l’économie libérale. Il était persuadé qu’un tel système était le meilleur, et que les crises y sont inévitables.

Cinq ans plus tard, d’autres me disaient que si le PNB de la Corée avait baissé de 20 % la première année, ils aurait largement rattrapé son retard cinq ans plus tard. Où l’on retrouve l’idée de Desrousseaux. Ce qui compte, est-ce aller, dans une certaine durée, d’un état A à un état B sans ce soucier de qui se passe entre temps ? Ou faut-il aller de A à un peu moins bien que B de façon régulière, en évitant, donc, un effondrement suivi d’une forte reprise ?

On parle souvent du caractère inévitable des comportements financiers irrationnels. D’aucuns voudraient discipliner les financiers. Une telle ambition me fait sourire... On peut certes les discipliner par l’obligation. Mais modifier leur comportement en profondeur, je n’y crois pas un instant, et j’ai quelques expériences pour appuyer mon jugement. J’ai été administrateur pendant quinze ans d’une grande banque canadienne. Rien de plus conservateur qu’une banque canadienne… Celle-ci avait de bons résultats. Elle était même quasiment gérée comme un service public, les administrateurs n’ayant pas le droit de détenir d’actions de la banque, de manière à s’assurer de leur indépendance. Les résultats montaient gentiment chaque année. Mais tous les cinq ans, la banque enregistrait un milliard de pertes, à la suite d’abord, de la dette mexicaine, des Savings and Loan américains puis de Canary Wharf. Aussi présentait-on dans les rapports annuels une courbe de résultats qui montait régulièrement, avec une astérisque indiquant « hors éléments exceptionnels »….

Autre expérience du monde financier. J’ai été président de la filiale de biotechnologie de Lafarge, Orsan. Cette société était cotée à Paris, Lafarge en avait le contrôle, et j’en étais le PDG.. Le cours de l’action, fixé à 100, est passé à 700 en sept mois. Pendant cette période, nous avons annoncé le principe d’une augmentation de capital importante. Dans la semaine qui a suivi, l’action a monté de 20 %, nous obligeant à fixer le cours d’émission au niveau le plus élevé à 700. Puis tout s’est effondré, et le cours est retombé à 200 – ce qui, soit dit en passant, n’était pas si mal. J’ai dû, lors des dîners en ville ou des dîners de famille, affronter les réprimandes, notamment de la vieille tante qui m’expliquait qu’elle avait souscrit, parce que son neveu en était le président, des actions Orsan, qui ne valaient plus que 200. J’ai ainsi vécu la situation difficile du président qui trouve que son cours d’action est trop haut, mais qui ne peut pas le dire...

C’était ma première bulle… Il y a en a eu d’autres, puisque j’ai ensuite traversé la bulle Internet. J’ai eu le malheur de dire qu’Internet n’allait pas révolutionner le business du ciment, ce qui m’a fait passer pour un rétro. J’ai même été l’un des rares à le dire, à telle enseigne que, pendant plusieurs années, lorsque les journalistes voulaient citer quelqu’un de rétrograde, ils faisaient appel à moi. Dix ans plus tard, je constate qu’Internet – les emails, Intranet – a révolutionné les façons de travailler, mais pas le business du ciment.

Autre élément d’expérience. J’ai eu l’idée bizarre d’acheter Blue Circle en pleine bulle Internet. Pour cela, il fallait que j’augmente mon capital, m’obligeant à faire un road schow et à trouver des gens pour acheter mes actions. Les gestionnaires de fonds ont trouvé mon projet génial. Ils adhéraient complètement à ma stratégie, mais n’entendaient pas y mettre de l’argent, au motif que leurs investisseurs ne s’intéressaient qu’à Internet. « Regardez, ai-je pu entendre, il y a trois mois, ST Microelectronics était surévalué. Je n’en ai donc pas acheté. Trois mois plus tard, l’entreprise représente dans le benchmark un poids tel que ne pas en avoir acheté m’enlève 2 % de performance sur trois mois par rapport à ceux qui en ont acheté. Je pense que c’est toujours surévalué, mais je ne peux plus tenir : je vais en acheter. A défaut, j’aurai sans doute raison dans un an, mais je n’aurai plus de clients ». Je me suis alors dit – je suis ingénieur de formation – qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark. J’ai ainsi découvert le mimétisme, cher à René Girard, à l’œuvre dans le monde financier, réalité qui change sensiblement la façon dont on doit regarder le marché.
Les autres observations que j’ai pu faire au fil du temps portent sur la difficulté de la gestion du risque, ou plutôt la difficulté de la gestion d’avenirs qui sont incertains. Dans un tel contexte, les modèles que j’avais réalisés à Austin devenaient impossibles. J’ai vécu cette période chez Lafarge en essayant de voir comment on pouvait décrire un projet ou une stratégie d’entreprise. Dans le monde tel qu’il est, un projet sérieux suppose une projection avec deux décimales sur quinze ans. Les mêmes qui affirment que l’incertitude est le caractère fondamental de notre avenir – les banques ou les investisseurs – exigent un modèle où tout est prévu. Dans un futur incertain, pourtant, la seule chose qu’on devrait s’efforcer d’établir, c’est une carte du futur, intégrant des paramètres, notamment ceux auxquels on ne pense jamais, et qui pourraient évoluer. Ce faisant, un projet serait acceptable dès lors qu’il se situe dans une certaine zone, inacceptable, lorsqu’il en sort. Mais dans les faits, une telle carte exigerait un espace à pas moins de vingt dimensions. Pour y pallier, on construit des scénarios. Aussi ai-je demandé à mes troupes d’arrêter de me présenter des budgets à quinze ans et de me construire des scénarios. Le résultat ? On me présentait un scénario central – la même prévision qu’avant – un scénario optimiste, un autre pessimiste, construits de telle façon qu’ils vous ramènent au scénario central…

Quant à la gestion des risques extrêmes, elle est encore pire. Soit on en parle pas, soit on en parle sans en tirer de conclusion. Je vous recommande donc à tous la lecture du Cygne Noir. Le livre est certes un peu long, mais la thèse peut s’énoncer en quelques pages. En bref, les risques extrêmes sont plus importants que les risques centraux. Il est beaucoup plus important de savoir si vous avez une chance sur dix mille que l’ensemble du système se casse la figure, plutôt que de savoir si vous avez 52 % de chance qu’il marche au maximum de ses possibilités. Pour ma part, je n’ai pas l’impression que la gestion des risques, qui est devenue une technique très développée dans les entreprises – les conseils d’administration ne parlent plus que de cela, les comités d’audit encore plus –, ait permis d’améliorer la situation. Au total, donc, la question de l’appréciation de l’incertitude de l’avenir et des risques n’est pas résolue.

J’en viens à l’étrangeté des modèles financiers construits sur les théories économiques. Il existe, on le sait, deux hypothèses économiques fondamentales – la concurrence parfaite et l’efficience des marchés – à partir desquelles les financiers construisent des modèles. La concurrence parfaite ? Les économistes nous expliquent que c’est le système le plus efficace pour des industries à rendement décroissant. Mais dans beaucoup de situations concrètes – et dans mon expérience de cimentier- on a des rendements croissants, et la même théorie conclue dans ce cas à l’efficacité du monopole ! La théorie de la concurrence parfaite n’est donc guère éclairante pour l’acteur, mais il faut reconnaître que les théories de la concurrence imparfaites existent et sont utiles, avec des modèles que l’on peut utiliser dans la pratique industrielle.
Par contre, l’hypothèse de l’efficience des marchés est une véritable catastrophe pour les modèles financiers. L’exemple caricatural est la valorisation des options, qui fait appel à la célèbre formule de Black et Scholes, dont l’un fut prix Nobel. Qu’est-ce qu’une option d’achat ? Je vous vends le droit d’acheter une action Lafarge à 100 euros dans un an. Comme elle est actuellement à 60, la question est de savoir combien elle vaudra et la valeur de l’option dépend de la probabilité que l’action d’atteingne le prix de l’option. Quelle est donc la probabilité que Lafarge monte à 100 euros dans un an ? Et combien d’argent me donnez-vous en échange de cette option ? Black et Scholes, il faut leur rendre cette justice, ont développé idées leur formule pour des options à trois mois. Leur idée de base est d’affirmer que le marché étant parfait a toute l’information. Conclusion : il n’y a aucune raison que le cours monte plutôt qu’il ne baisse. A défaut, ce serait intégré dans le prix du marché. Puisque le marché a toute l’information, il y a équiprobabilité que le cours monte ou qu’il descende. A trois mois, un tel modèle marche ne pas mal, à telle enseigne que les traders s’en servent tous les jours sans provoquer de catastrophes. Mais que dire lorsqu’il il s’agit de valoriser des options à huit ou dix ans – ces horribles stock options, totalement immorales et excessives, qui le deviennent un peu moins dès lors qu’on les donnent aux cadres et pas seulement aux dirigeants ? Les comptables ont décidé de valoriser les options en suivant Black et Sholes. Me dire que le marché a toutes les informations sur le cours de Lafarge dans dix ans et qu’il n’a aucune raison qu’il monte ou baisse ? C’est parfaitement idiot. D’abord, du seul point de vue mathématique, les hypothèses du modèle ne sont pas vérifiées, ce que ne manque pas de railler Pierre Louis Lions, académicien des sciences. Mais surtout, c’est parfaitement absurde. Restent que les comptables et les financiers vous font savoir qu’ils ne disposent pas d’autre méthode, du moins des méthodes qui ne supposeraient pas des jugements, ce à quoi ils se refusent.

J’en termine par la mesure de succès de l’économie. En la matière, mes réflexions trouvent leur origine dans l’idée de développement durable. J’ai été président de la commission de l’environnement du 13ième Plan, au moment de Rio. Cette commission était composée de gens très divers, du monde de l’entreprise, de l’administration, de l’écologie et des économistes. Les difficultés ? Je les ai rencontrées non pas avec les écologistes, mais avec les économistes. L’environnement ? Très simple : il suffit, disaient-ils, d’internaliser les coûts externes. Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Aussi recommandent-ils de fixer des prix sur les pollutions, par exemple sur le CO2. J’avais alors le réflexe pavlovien des entreprises contre les impôts et les taxes. J’étais contre, avec de bonnes ou de mauvaises raisons, la taxe CO2 n’étant pas forcément une idée idiote. Cela dit, réduire le CO2 uniquement par la taxe supposerait de monter la taxation à des niveaux tels que les consommateurs seraient amenés à changer leur comportement d’automobilistes et à construire des logements selon des normes beaucoup plus écologistes. Mieux vaut donc combiner des standards de construction, des normes de consommation imposées aux fabricants de voiture, ou des incitations de bonus-malus, avec un prix du CO2 quelque part.
Mais promouvoir une autre croissance suppose de disposer d’indicateurs. Or, dans les faits, nos indicateurs n’intègrent pas l’environnement. Peut-on donc disposer de meilleurs indicateurs de comptabilité nationale de croissance ? J’avoue mon scepticisme initial, car je ne voyais pas comment les intégrer au niveau des agents économiques. Remplacer le produit national brut par bonheur national brut en comptabilité nationale ne signifie pas grand chose sans traduction pour les agents économiques eux-mêmes. Cela dit, j’ai eu la surprise, participant à l’élaboration des normes comptables internationales d’être interpellé en Inde pour que notre organisation se penche sur une comptabilité écologique. Je me suis dit que ce n’était pas si idiot que cela, la comptabilité étant une question de convention. Rien n’interdit ainsi de développer des conventions en valorisant et mesurant le capital humain. L’économie peut-elle intégrer une telle perspective ? J’ai été sceptique, mais la question a du sens.

Tout cela m’amène à poser quelques questions et à m’étonner que certaines approches n’aient pas été davantage développées. Un, la théorie de l’équilibre aide-t-elle vraiment à comprendre la gestion des déséquilibres ? Deux, la théorie des marchés parfaits aide-t-elle à comprendre les marchés imparfaits ? Trois, quel est le coût des chocs, des bulles et des cycles ? Quatre, peut-on vraiment modifier les critères de mesure du succès économique au niveau macro et micro ?
Un doute sur la capacité de l’économie scientifique à traiter ces questions débouchera sur la tentation d’abandonner toute théorie universelle de l’économie et d’aller vers une économie qui décrira des processus, des affrontements entre groupes, une économie politique, une économie institutionnelle ou une socio-économie. Si une telle perspective se vérifie, j’avoue mon inquiétude, car cela signifierait qu’on a définitivement abandonné l’idée que les processus économiques peuvent être ou ne pas être efficaces. L’idée géniale de Pareto, que je sache, c’est de reconnaître qu’il y a des affrontements entre groupes, que certains peuvent devenir plus riches ou plus pauvres. Mais il existe aussi des cas où tout le monde peut être plus riche ou plus pauvre. Une telle analyse vaut, du moins je l’imagine, pour l’environnement. Dans certaines situations, on peut être plus riche sur le plan économique et sur le plan environnemental ; dans d’autres, on sera plus mauvais sur toutes les dimensions. Se borner à affirmer que tout se vaut et que l’important est le résultat d’un processus ? C’est abandonner toute ambition scientifique. Où l’on retrouve la question de l’acceptabilité des sciences, sujet majeur de l’IHEST. Considérer que la vérité scientifique est un leurre et que le choix doit être le résultat d’un processus démocratique ? Ce peut être satisfaisant pour résoudre des conflits, mais absolument pas sur le plan du progrès scientifique. Le processus suivi ne saurait à lui tout seul légitimer le résultat.

Je terminerai par deux questions aux économistes. Je suis étonné qu’on ne décrive pas davantage l’économie en termes cybernétiques. Qu’est-ce qu’un marché financier, en effet, sinon un système cybernétique ? J’aimerais entendre parler de boucles de régulations, de systèmes qui entrent en résonance et d’amortissement du signal. La cybernétique devrait être une des clés, notamment pour la stabilité des systèmes financiers. Car ce qu’en disent les financiers est d’une indigence accablante. Ensuite, pourquoi ne pas remettre à l’honneur l’Industrial dynamics de Forester, qui consistait à décrire un processus industriel non pas par son équilibre, mais par une succession de déséquilibres ? Un processus se passe, entraîne une réaction, avec un délai, qui entraîne une troisième réaction, et ainsi de suite, le processus finissant toujours par se boucler. Il me semble que l’économie offre de pareilles situations.
Telles sont les réflexions dont je voulais vous faire part en démarrant cette université d’été.

Bertrand Collomb, président de l’IHEST, 5 septembre 2009, Arc et Senans



photos ©IHEST/O. Dargouge

samedi 5 septembre 2009, par Olivier Dargouge