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Recherche, innovation et puissance du Japon

Réflexions de Paul Maitre, conseiller technique à l’IHEST à la suite du voyage d’étude de la promotion Gérard Mégie au Japon.
 
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Recherche, innovation et puissance du Japon 1853-2008

Voyage d’études, avril 2008

Il est d’usage pour la recherche-développement en Asie de se focaliser sur l’évolution de la Chine et de l’Inde ; c’est oublier un peu vite que le Japon est toujours la deuxième puissance du monde.
Cependant après une expansion exceptionnelle des années 1950 à 1990, le Japon est en panne de croissance : crise financière ? épuisement de son modèle économique ? concurrence de territoires mieux positionnés dans l’économie de la connaissance ?
Conscient que ces trois dimensions ont leur part dans cette crise de développement, le Japon a entrepris de profondes réformes de son système financier et industriel ainsi que de l’organisation et du pilotage de sa recherche-développement et de l’enseignement supérieur.
Comment décrypter ce nouveau système qui se met en place, quelle continuité et quelle rupture peut-on y déceler ?
Au moment où l’Europe peine à s’organiser face à une compétition mondiale fortement structurée par l’arrivée de pays émergeants mais aussi par des vagues technologiques remettant en cause les positions acquises, que peut-on apprendre de l’immense effort entrepris par le Japon ?
Cet ensemble de questions guidera les quelques réflexions mûries à la suite du voyage au Japon organisé par l’IHEST (Institut des hautes études pour la science et la technologie), réflexions qui s’appuieront également sur l’idée qu’il existe des trajectoires pour un pays conditionnées par un socle culturel, politique, économique, organisationnel, ...

Un article de Paul Maitre conseiller à l’IHEST
référence à citer : Recherche, innovation et puissance du Japon 1853-2008, Paul Maitre, IHEST, 2008 -http://www.ihest.fr

Une lente perfusion de la science occidentale (1600-1853)

L’origine de la science japonaise se trouve principalement en Chine, mais dès le XVIe siècle le Japon s’ouvre sur l’Occident. Tout d’abord les missionnaires jésuites avant les années 1600 introduisent le christianisme et la science occidentale. Cette période sera interrompue par le shogunat des Tokugawa qui va bannir toute forme de christianisme et engage une politique de fermeture jusqu’en 1854.
Cependant, les Hollandais qui avaient entamé avec le Japon des échanges commerciaux importants sont autorisés à continuer leur activité (mais en restant confinés dans l’Ile de Dijima).
En parallèle à ces échanges commerciaux, vont se développer des échanges intellectuels autour du développement des sciences et des techniques.
Il va ainsi se constituer un véritable réseau des études hollandaises qui va permettre aux élites intellectuelles japonaises de s’initier aux travaux d’un Newton, Lavoisier, ...
Cette initiation demandera un travail non seulement de traduction mais aussi d’invention d’un vocabulaire spécifique. Durant cette période se forge déjà cette osmose entre une culture traditionnelle et un modernisme importé ; osmose que l’on va retrouver tout au long de la marche du Japon vers les plus hauts niveaux scientifique et technique.

Une ouverture à marche forcée (1854-1905)

En juillet 1853, le Commodore Mathew C. Perry se présente dans la Baie de Tôkyô à la tête d’une escadre "les Bateaux noirs", qui font une forte impression. Porteur d’un message du président des États-Unis concernant l’ouverture des ports japonais au commerce avec l’Occident, il revient un an plus tard pour conclure et signer en 1854 ce que l’on appellera "Les Traités inégaux".

Cette humiliation amène le Japon non pas à s’affronter à l’Occident, mais à se donner les moyens de la puissance. Tout d’abord, le Bakafu (régime militaire) prend une série de mesures après d’intenses débats :

  • création d’un centre d’études occidentales,
  • développement des transferts de technologie venant de l’Occident,
  • mise en place de formations pour la navigation en haute mer,
  • envoi d’étudiants à l’étranger.

À partir de l’ère Meiji, le Japon accélère cette ouverture et construit son industrie, un système de formation et de recherche, et se dote d’une armée moderne. Il conduit alors une politique d’expansion territoriale qu’il juge nécessaire à ses besoins, toujours présents, de matières premières et de marchés pour son industrie.

En 1860, la première révolution industrielle basée sur la mécanisation du textile et sur un changement de système énergétique avec l’introduction de la machine à vapeur est en plein développement, en Angleterre d’abord, en Allemagne et en France ensuite.
Le Japon va très rapidement rattraper les pays occidentaux dans cette première phase de la transformation du système technique.

Pour cela, il va développer un système de formation construit sur l’importation de compétences.
Analysant les points forts de chaque pays, il fera appel -à l’Allemagne pour la physique, la chimie, la médecine, la pharmacologie, le système d’éducation… ; -à la Grande-Bretagne pour la mécanique, les techniques navales, la sidérurgie, l’exploitation minière… ; -à la France pour les sciences naturelles, l’astronomie, la physique et la chimie, l’architecture, le droit, la santé publique… ; -aux États-Unis pour l’agriculture, les communications, l’exploitation minière…
Ces compétences importées ont permis d’amorcer un enseignement de qualité qui sera le ferment d’un système universitaire abritant des enseignements disciplinaires fondamentaux ainsi que des enseignements techniques (école d’ingénieurs et de techniciens) donnant au Japon des générations d’ingénieurs de tout premier plan.

À ce titre, l’université de Tôkyô, créée en 1877, est exemplaire, création suivie d’une quinzaine d’autres, au fur et à mesure du développement industriel.
Inversement, le Japon enverra à l’étranger 3000 doctorants entre 1869 et 1914 dont deux tiers en Allemagne.

L’appropriation des disciplines de base a été le socle sur lequel s’est bâtie la formation d’enseignants et d’ingénieurs pour l’industrie ; la recherche fondamentale proprement dite restera cependant modeste à cette étape, mais elle se fera remarquer sur telle ou telle discipline, telle la biologie et la fermentation…
L’État va également créer un faisceau de centres de recherche appliquée en géophysique électrotechnique, mécanique, impulsé par divers ministères dont la défense (armée de terre, marine).
Le deuxième volet de la puissance japonaise reposera sur la construction d’une industrie puissante.
Un système double va coexister : -une industrie traditionnelle essentiellement textile (la soie) composée de petites et moyennes entreprises modernisées qui vont être l’élément exportateur principal du Japon du moins jusque dans les années 1914 ; -une industrie lourde : sidérurgie, construction navale et ferroviaire, au service de l’État dans sa composante équipement du territoire ainsi que dans sa composante militaire.
Là aussi, le recrutement d’étrangers sera déterminant ; à titre d’exemples, le développement du chemin de fer à partir des années 1870 s’appuiera tout d’abord sur des ingénieurs anglais, mais par la suite sur des Français (cette collaboration existe encore aujourd’hui). La construction navale s’appuiera principalement sur les Anglais à Nagasaki ; cela semble naturel, mais aussi sur des Français à Yokosuka (ces chantiers seront aussi des centres de formation importants).

Cette industrie n’aura de cesse également de développer des centres de recherche appliquée spécifique.
Ainsi se construit, dès les années 1900, un ensemble cohérent et articulé de formations, recherches publiques et privées, une politique de veille et d’importation de compétences et de technologies au service d’une industrie sur laquelle l’État va impulser une véritable politique industrielle.

À titre d’exemples :

  • l’État promulguera une loi d’associations locales d’industries (1884) qui oblige les industriels à s’associer en coopératives préfectorales afin de fournir un effort commun de recherche pour améliorer leurs produits ;
  • l’État limitera la libre entreprise de façon à favoriser les concentrations industrielles.

Ce système technico-industriel piloté par l’État va perdurer jusqu’en 1945. Son efficacité va se révéler redoutable, notamment dans le domaine militaire.
En 1895, le Japon envahit la Chine et commence à bâtir un système colonial analogue aux pays occidentaux, ce qui lui permet d’accéder aux ressources nécessaires à son développement économique et lui ouvre des marchés qui vont contribuer à son expansion industrielle.
En 1905, à la surprise des experts militaires, le Japon écrase la marine russe. Il accède au statut de grande puissance en moins de 50 ans.

Vers la militarisation totale de l’économie (1905-1945)

Ayant obtenu l’abrogation des "Traités inégaux", le Japon s’insère dans le jeu des puissances mondiales et participe indirectement à la guerre de 1914-1918, en fournissant les Alliés, en matériel militaire notamment.
Cette période sera un accélérateur de son économie et de sa maîtrise des sciences et des techniques. Le Japon, ayant intégré les innovations techniques de la première révolution industrielle va, pour la seconde vague, être aux avant-postes des techniques sur l’électricité, l’électrotechnique, la biologie, les matériaux…
En matière de recherche et développement le dispositif précédent va connaître une expansion considérable.
Le Japon va se doter d’une vingtaine de grandes universités de réputation mondiale et se constituer un corps d’enseignants chercheurs remplaçant les compétences importées dans tous les domaines de la science et de la technique.
La création d’instituts de recherches publiques et privées va s’accélérer notamment après 1935, le nombre d’instituts passera de 700 à 1100 en 1942 où ils emploieront jusqu’à 42000 personnes.
C’est dans cette période que sera créé le RIKEN (physique et chimie appliquée) organisme public de recherche financé pour partie par l’industrie. Notons que le RIKEN comprend une filiale chargée de la promotion industrielle des découvertes en physique et chimie d’où qu’elles viennent et que dès 1900, le Japon s’est doté d’un centre de veille dédié aux technologies importées.
Pour couronner et piloter plus étroitement cet ensemble très avancé pour l’époque, un conseil national de recherche est installé en 1920 auprès du Gouvernement pour promouvoir et coordonner l’effort de recherche (il sera dissout en 1945 par les Alliés).

À partir de 1931, la militarisation du Japon s’accélère, la recherche et l’industrie sont mobilisées en vue des guerres qui vont se déclencher. Dans l’industrie, tout ou presque devient stratégique ; ainsi, le développement des techniques aéronautiques et des transports terrestres, la sidérurgie, l’électrotechnique, la construction navale, la chimie, l’optique, etc.
Cette mobilisation des techniques s’accompagne d’une intervention croissante de l’État dans le pilotage de l’économie, d’un financement axé sur le long terme et centré sur une banque principale pour les entreprises et d’une généralisation de la sous-traitance pour tout ce qui concerne équipement et machinerie industrielle. Tout cet ensemble sera poursuivi et généralisé dans l’après-guerre et sera un des éléments du "modèle japonais".

Ce qui va suivre est connu ; on peut l’interpréter en termes de nationalisme et d’impérialisme mais aussi en termes économiques : le Japon avait atteint une telle puissance industrielle qu’il se devait de conquérir de nouveaux marchés ainsi que les ressources nécessaires à son développement.
De plus, la structure industrielle extrêmement concentrée était composée de grands ensembles dominés par un petit nombre de familles pour la plupart habitées par un nationalisme fervent.

La reconstruction (1945-1950)

Vaincu par une puissance industrielle et scientifique supérieure, le Japon se voit imposer des conditions de redditions qui ont pour objectif de mettre à bas le modèle d’avant-guerre c’est-à¬dire la mobilisation conjointe de la recherche, de l’enseignement supérieur, de l’industrie et de la sphère militaire pilotée par un état stratège qui a su conduire le Japon vers le plus haut niveau scientifique et technologique.

Pour contrer cela, les États-Unis ont imposé :

  • un rééquilibrage de l’enseignement supérieur public par un nombre important d’universités privées échappant à la tutelle de l’État ; -une diminution de l’effort de recherche publique notamment fondamentale ainsi que ses liens avec l’Allemagne (ce qui la rendra dépendante de celle des États-Unis) ;
  • une interdiction d’investir en recherche ou en réalisations technologiques sur des secteurs sensibles comme l’aéronautique, le spatial, le nucléaire (du moins jusqu’en 1955 pour le nucléaire) ;
  • une dislocation des grands ensembles industriels (les Zaibatsu).

Cependant, le début de la guerre froide amènera les États-Unis à aider massivement le Japon à se reconstruire et à l’enrôler dans sa géostratégie.
En 1950, la guerre de Corée amènera le Japon à devenir un fournisseur important de matériel pour les États-Unis, ce qui relancera son économie et lui permettra de recouvrir sa production industrielle d’avant-guerre vers 1952.

L’expansion et la conquête des marchés internationaux (1950-1980)

À partir de cette date, le Japon va reconstituer dans le domaine civil la même combinaison des facteurs qui l’avaient propulsé au plus haut niveau scientifique, économique et militaire.
L’enseignement supérieur est mobilisé avant tout vers la production d’ingénieurs et de
techniciens de haut niveau pour l’industrie civile. La recherche fondamentale est a minima pour reproduire le corps enseignant et former des chercheurs capables de capter les progrès scientifiques.

La recherche appliquée s’effectue essentiellement dans les grandes entreprises mais aussi dans certains centres publics très liés à l’industrie, telle l’AIST (Advanced Industrial Science and Technology).
L’industrie se reconstruit dans un premier temps autour de l’industrie lourde, de la sidérurgie, de la construction navale, de l’industrie ferroviaire, de la chimie, etc. Mais à partir des années 1960, l’industrie japonaise va également commencer à se déployer dans les domaines en pointe du développement technologique c’est-à-dire l’électronique, l’informatique et la robotique. Parallèlement, se redéveloppe un réseau de petites et moyennes entreprises sous-traitantes qui vont servir d’amortisseur aux variations conjoncturelles. Contrairement à la période précédente, la grande entreprise est le fer de lance des exportations surtout après les années 1970.

Si l’on veut préciser ce qui se met en place en termes d’acteurs et de répartition des rôles,
on dressera le paysage suivant : L’État investit peu en recherche (20 %) mais coordonne et oriente beaucoup, il est omniprésent.

De nouveau, un conseil scientifique est créé en 1949 auprès du Gouvernement pour l’assister
sur la recherche et le développement. Le MITI (Ministry of International Trade and Industry) est créé en 1949 ; c’est lui qui va orchestrer la politique de recherche appliquée et la politique industrielle du Japon.
Le MITI coordonne également la récolte d’informations sur tous les secteurs technologiques : c’est ainsi que sur les marchés émergents il sert de think tank pour tous les acteurs de l’industrie en matière de stratégie.

La doctrine du MITI peut être schématisée par la formule : peu importe d’où viennent les découvertes et inventions ; ce qui compte, c’est leur traduction en innovation sur des marchés ciblés, souvent des niches mais à l’échelle mondiale (le lancement des 4x4).
Le paysage ne serait pas complet si on ne mentionnait pas la recherche continue de la qualité à partir des années 1960 (cercle de qualité) ainsi que l’amélioration continue de la productivité au moyen de la technologie ; par exemple, la robotisation, mais aussi les systèmes organisationnels innovants, tels le juste-à-temps, les stocks zéro…

Le système financier accompagne ce développement rapide de l’industrie en permettant un endettement élevé des firmes et en finançant les investissements à long terme. Il faut mentionner à ce niveau la technique qualifiée par la concurrence de dumpings, qui consiste à anticiper une baisse des coûts de production par accumulation d’expériences, ce qui permet de prendre des positions dominantes sur les marchés. Il faut aussi signaler que le MITI joue un rôle déterminant dans l’orientation des investissements de l’industrie ; en effet, en liaison avec le système financier, il conditionne l’obtention de prêts aux entreprises au suivi de ses directives en matière stratégique.
Résultat : le système industriel, au moyen d’une recherche appliquée très importante (80 % des dépenses nationales totales à partir des années 1970), va surfer sur la vague technologique liée à l’électronique et à l’informatique.

Les produits issus de ce secteur vont, non seulement s’exporter massivement, mais aussi diffuser largement dans les process de production.
Cette course, programmée aux produits à forte valeur ajoutée, explique en partie que le Japon sera peu touché par le choc pétrolier de 1973.
On peut le dire autrement : face à cette crise, le Japon avait les moyens institutionnels technologiques et industriels pour, non seulement l’amortir, mais l’utiliser pour accélérer son positionnement.
En conclusion de cette description, on peut avancer l’hypothèse suivante : le système technico-industriel qui s’est reconstruit est du même type que celui d’avant-guerre. On est en présence d’une concentration des forces venant de la formation, de la recherche publique et privée et de l’industrie sur des technologies produit/marché étudiées conjointement par le MITI et l’industrie. Il ne s’agit plus de conquérir des territoires mais les marchés avec des produits dont la base technologique est souvent importée et adaptée.
L’efficacité de ce système est amplifiée par un taux de change très avantageux. Le Japon devient alors la troisième puis la deuxième puissance mondiale.

L’industrie américaine et européenne se trouve alors dans une position défensive vis-à-vis de la progression de l’industrie japonaise. Les milieux économiques font alors pression sur les politiques et les médias pour réagir. C’est dans cette période que l’on commence à voir des réactions très agressives sur le Japon : il est accusé par les médias de vouloir conquérir le monde, de pratiquer des méthodes de concurrence déloyale et un protectionnisme plus ou moins déguisé et de vouloir prendre sa revanche sur la défaite de 1945.

C’est alors que commencent les négociations entre différents pays sur les taux de change, négociations qui aboutiront aux accords du "Plaza" en 1985 ; en ce qui concerne le yen, sa parité passera de 260 ¥ pour un dollar à 150 ¥.
Cette réévaluation va engendrer, jusque dans les années 90, une euphorie financière et économique mais parallèlement une bulle spéculative va se développer et éclater entraînant le Japon dans une crise financière puis économique.

Les années 1990 ou les années perdues ? Pas si sûr

L’analyse de cette crise est assez complexe, on peut l’aborder sous différents angles :

financier  : la négociation des nouveaux taux de change va, certes, permettre au Japon de doper son économie et lui donner une puissance financière qui s’ajoute à sa puissance industrielle et technologique (ce qui était espéré par les dirigeants japonais). Cela lui donnera les moyens d’amplifier l’acquisition d’entreprises et les délocalisations, tournant ainsi les barrières douanières, mais freinera la compétitivité des industries implantées sur son territoire. Une bulle financière engendrée notamment par la montée des taux d’escompte éclatera dans les années 1990 et stoppera l’élan économique du Japon.

économique  : la dérégulation de l’économie japonaise à partir des années 1980 lui permet de mieux s’insérer dans une économie mondialisée, mais met à mal ce qui faisait sa force, c’est-à-dire l’économie de ses grandes entreprises fondées sur des stratégies de long terme et les modes de coordination entre l’État et l’industrie.

Cette crise financière très importante qui sera suivie par d’autres crises en Asie, est-elle la seule cause de la panne de croissance du Japon ?
Le professeur Yoshikawa Hiroyouki, président de l’Université de Tôkyô, dans son rapport "Made in Japan", analysera cette période en émettant l’hypothèse de causes structurelles tout aussi importantes au niveau du système de recherche, d’enseignement et d’innovation.

On peut résumer ses conclusions de la façon suivante :

1) La recherche universitaire, notamment fondamentale, s’est découplée de la sphère éco¬nomique et des besoins sociétaux.
2) La recherche appliquée, surtout concentrée dans les entreprises pendant toute la période des années 1960 à 1985, a habilement absorbé les inventions et technologies extérieures pour les transformer en innovation ciblée (ce qui ne veut pas dire que la recherche industrielle n’avait pas sa dynamique propre).

Dans cette dualité recherche propre et technologies importées, le Japon a atteint ce que Philippe Aghion et Élie Cohen (économistes) ont appelé la frontière technologique vers les années 1980. Conscientes de cela, les entreprises commencent dès les années 1985 à investir sur des recherches dites fondamentales, c’est-à-dire des recherches à long terme et à risques, mais dont les potentialités économiques sont grandes ; cette inflexion peu commune comparée à l’Europe est aussi conditionnée par la faiblesse de la recherche publique en la matière, mais cela n’a pas suffi à éviter la crise des années 1990.

3) Le Japon a bâti avec succès son développement économique sur des industries manufacturières, certes très performantes, pour la fabrication d’objets à fort contenu technologique, mais n’a pas su anticiper suffisamment les valeurs ajoutées du futur qui se déplaçaient vers les industries du logiciel et des services accompagnant les produits.

4) À la sortie de la guerre, le Japon avait interdiction de s’investir dans les grands programmes militaires, spatiaux, nucléaires, etc. Cette situation a progressivement changé, mais a entraîné un retard que le Japon n’a que très lentement et partiellement rattrapé. En conséquence, il n’a pas bénéficié des retombées scientifiques et technologiques de ces programmes ; il n’a pas non plus bénéficié de leurs retombées financières, au contraire et il était devenu techno-dépendant des États-Unis.

5) Contrairement aux pays les plus avancés, le Japon a sous-investi dans l’enseignement supérieur (comme la France) et dans la recherche publique. Au-delà de ces aspects financiers, l’université ne s’est pas positionnée au cœur du système de recherche et d’innovation, ce qui s’est traduit par un déficit de transfert de savoir, de technologies, de création de startups et une très faible mobilité des chercheurs. À l’intérieur même de l’université, les thématiques de recherche n’ont pas évolué en phase avec les profondes évolutions scientifiques et techniques de l’époque ; ceci s’explique en grande partie par l’organisation assez rigide de la recherche universitaire. Autre facteur, la désaffection des jeunes pour les études scientifiques, ce qui n’est pas spécifique au Japon, mais n’a pas été compensé par l’apport d’étudiants étrangers de haut niveau. En définitive, la crise financière dans ses aspects conjoncturels et structurels a croisé un autre ensemble de tendances structurelles du système de recherche et d’innovation.
Cette vision, partagée par l’ensemble des acteurs publics et privés, va permettre d’engendrer, à partir de 1995, une profonde réforme de la recherche et de l’université ainsi que les modes de régulation par l’État.
Nous n’aborderons pas ici ce qui relève de l’assainissement financier, de la politique économique et industrielle.

En ce qui concerne la sphère de la recherche et de l’innovation, la vision qui a prévalu dans les années 1990, est que le monde a connu et va continuer à connaître des vagues technologiques que le Japon a pu suivre des années 1960 à 1980, non comme on l’a vu en étant à la pointe de la production de connaissances, mais agile en terme d’assimilation et diffusion de l’innovation. Les prochaines vagues sur les nanosciences et les nanotechnologies, les biotechnologies et dans une certaine mesure sur l’énergie, sont d’une telle ampleur que les coûts de rattrapage ou d’adaptation risquent d’être exorbitants si le Japon n’est pas positionné sur les recherches amont. La continuation du modèle précédent induirait une dépendance extrêmement importante vis-à-vis des grands centres de recherche essentiellement concentrés aux Etats-Unis, en Europe et plus tard en Chine et en Inde, notamment en termes de propriété intellectuelle et plus généralement de maîtrise des savoirs technologiques.

La décennie des années 1990 n’a donc pas été vraiment perdue et ceci pour au moins deux grandes raisons :

1. L’industrie japonaise a continué à se développer dans les hautes technologies et à exporter des produits à forte valeur ajoutée y compris en relocalisant ce qui était le plus stratégique, notamment en ce qui concerne la recherche et la conception. Les exportations ont ainsi continué à croître, et le Japon à demeurer un des plus grands créditeurs du monde (on vient de le constater dans la crise actuelle où des banques japonaises assainies rachètent des banques américaines.
2. L’économie japonaise se repositionne sur une économie et une société de la connaissance avec les moyens correspondants.

Le temps des réformes des années 1995 à 2011

Trois plans vont se succéder ; nous n’analyserons pas le détail de chaque plan, mais ferons un essai de décryptage sur l’ensemble.

Les principes qui sous-tendent ces plans ont pour objectif de rendre capable le Japon de produire des savoirs scientifiques et techniques générant le prochain cycle d’innovation, de diffuser les connaissances dans le tissu économique et social et de créer des conditions favorisant les innovations de rupture.
Pour cela, ces réformes vont s’attacher à rebâtir l’ensemble du système de recherche et d’innovation publique ainsi que de ses liens avec l’économie. On distinguera ce qui relève des structures du système, c’est-à-dire de ces fondations, de son fonctionnement, du pilotage et de l’évaluation.
Des choix stratégiques vont progressivement être définis pendant ces trois plans et structurer l’ensemble du système de recherche public et privé.

Les fondations
• Le budget de l’État pour la recherche est progressivement doublé pour remettre à niveau les infrastructures (immobilier, instrumentation mais aussi fonctionnement). Ceci doit être apprécié dans un contexte de crise économique et d’endettement (180 % du PIB).
• Les subventions octroyées ne financent qu’une partie du budget des établissements car le financement par projet est généralisé au moyen des agences.
• Le statut des institutions de recherche, des universités et de certaines agences, est radicalement changé. Ils deviennent des établissements publics totalement autonomes contractualisant avec l’État et les régions. Les salariés de ces institutions ne sont plus fonctionnaires mais ont des contrats de droit privé. L’objectif est de favoriser mobilité et productivité. Le mode de gestion de ces institutions est clairement rapproché de celui du privé.
• Un budget spécial est débloqué pour embaucher 10000 post-doctorants sur cinq ans (de 1995 à 2000) pour favoriser l’embauche de nouveaux talents. Plus généralement, l’embauche de chercheurs de haut niveau (d’où qu’ils viennent) est encouragée et favorisée par la mise en concurrence des établissements de recherche et de formation.
• Une politique d’ancrage territorial est affirmée au moyen des centres d’excellence rassemblant les universités et les instituts de recherche et au moyen de pôles de compétitivité ciblés.

Fonctionnement et pilotage

Trois niveaux sont bien distingués :

L’échelon politique et stratégique
La création du CSTP (Council for Science and Technology Policy), bien dans la tradition japonaise, reprend en les amplifiant les missions du précédent conseil. Le CSTP, placé auprès du premier ministre, non seulement conseille le Gouvernement, mais il est l’instance où s’élaborent la politique scientifique, les priorités thématiques et l’allocation des budgets. Les ministères, en particulier le MEXT (Ministry of Education, Culture, Sports, Science and Technology) et le METI (Ministry of Economy, Trade and Industry), vont décliner les choix du CSTP. Les frontières entre ces deux ministères sont d’ailleurs redéfinies et clarifiées ; elles étaient source de rivalités et de conflits. Le MEXT pilote la recherche de base et le budget correspondant (66 % de la recherche publique). Le METI pilote la recherche industrielle, l’énergie non nucléaire et l’environnement (14 % de la recherche publique).

On pourrait en conclure que contrairement à la période antérieure, le MEXT est devenu le ministère dominant dans la recherche japonaise. La réalité est beaucoup plus complexe car le METI reste le ministère clé pour tout ce qui concerne l’articulation et la coordination entre recherche publique et privée ainsi que pour la veille concurrentielle, la politique industrielle et la recherche orientée sur les besoins de la société.
Certains analystes vont jusqu’à dire que son influence s’est accrue.
L’échelon agence de moyens Les deux principales agences de moyens sont le JEST, prolongeant l’action du MEXT, et le NEDO (New Energy and Industrial Technology Development Organization), celui du METI (d’autres agences existent).

L’échelon réalisation
La réalisation des recherches est effectuée par les instituts de recherche et les universités dont l’autonomie les place dans une situation de compétition et de coopération, la gestion de la recherche par projet étant la règle. Au sujet de la gestion par projet, notons que contrairement aux apparences, il existe, concernant les choix des programmes de recherche, un équilibre entre le Botton Up et le Top Down suivant qu’on est proche de l’exploration de nouveaux domaines prometteurs ou suivant que l’État fixe des roadmaps en fonction d’objectifs stratégiques. Dans tous les cas, il existe de nombreux lieux de discussions et de négociations sur l’ensemble de la chaîne de décision.

La stratégie
La politique scientifique et technologique du Japon est décrite avec précision par le professeur Yuko Harayama, (CSTP). La stratégie du Japon consiste à concentrer les efforts ¬attitudes classiques au Japon-sur quatre domaines en matière de recherche amont ; ces domaines ont pour objectif de pouvoir surfer sur les prochaines vagues d’innovation.
Il s’agit des sciences de la vie, des nanosciences et nanotechnologies, des nouveaux matériaux et des technologies de l’information et de l’environnement. Ces choix sont complétés par des secteurs-clés pour le Japon : l’énergie, les technologies de process, les infrastructures sociales, l’espace et les océans. De plus, des mesures sont mises en place pour stimuler les échanges interdisciplinaires, sources d’innovation.

L’innovation
L’ensemble de la réforme a pour ambition principale de relancer l’innovation de rupture et de s’affranchir de la dépendance scientifique vis-à-vis des États-Unis et de l’Europe. Afin de reprendre l’avantage dans la compétition internationale et en particulier de conserver et même de creuser l’écart avec les pays voisins comme la Chine, il a pris quelques mesures d’accompagnement. Notons à titre d’exemple :

  • la loi sur les brevets à l’instar du Bay-Doyle Act, -la création de centres de transfert de technologies régionales (LTO), -le renforcement des partenariats public-privé. -des mesures encourageant la création de startups, -un nouvel élan dans la coopération internationale toujours utilisée comme instrument de veille.

L’évaluation
Pas de pilotage sans évaluation ; le système mis en place se décline à plusieurs niveaux : évaluations des politiques, des institutions, des programmes, des laboratoires et des individus. Ce dispositif complet mais complexe mériterait une étude en soi pour nourrir notre réflexion sur le sujet.

Conclusion

Au moyen de cette mise en perspective historique, on aperçoit de grandes continuités dans la politique de formation et de recherche. On distingue aussi quelques ruptures.
Dans la continuité

Premières constatations : il y a toujours une politique d’ensemble de la formation et de la recherche couplée avec une politique de l’innovation dans le domaine industriel. Ce couplage, piloté au niveau central privilégie une concentration des forces en fonction de stratégies de positionnement analogues à celles d’une grande entreprise, l’entreprise Japon. Ceci n’est pas sans lien avec les concepts de stratégie militaire et de conquête de territoires, réels avant 1945.
Ce pilotage d’ensemble est effectué au sein d’une élite restreinte située dans la sphère de l’État, mais également dans les grandes entreprises industrielles et financières, élite sortant d’un petit nombre d’universités, ce qui facilite négociation et consensus.
L’innovation est toujours la finalité première du système de recherche.
En matière d’évolution
Le changement de statut des institutions de recherche et d’enseignement supérieur ainsi que celui des salariés rattachés est une profonde rupture, certes atténuée par des garanties de sécurité de l’emploi.
La dialectique compétition/coopération entre organismes publics, générée par la généralisation de la gestion par projet, devient la règle. Les coopérations public-privé sont encouragées et favorisées ; ceci tranche avec la période précédente où les universités s’étaient coupées de la sphère économique et vivaient sur des rentes.
L’inscription des centres d’excellence et des pôles de compétitivité dans les territoires pour renforcer leur attractivité est une profonde transformation du système centralisé. Cependant, il faut nuancer cela par la permanence d’un pilotage stratégique toujours aussi centralisé.
Ce dualisme état/région n’est pas sans rapport avec ceux qui existent aux États-Unis et en France, mais avec la spécificité japonaise qui privilégiée les stratégies globales et les visions à long terme ainsi que des modes de régulation particulier de type MITI.
Le modèle qui s’instaure maintenant a donc mis la recherche, qu’elle soit publique ou privée, au centre du dispositif d’innovation. La coopération public-privé à cet effet devient primordiale, la compétitivité des territoires également, l’économie de la connaissance et la société de la connaissance deviennent les maîtres mots fédérant la vision du futur. Après les années de politique économique libérale alignant le Japon sur un modèle anglo-saxon, on assiste à un renouveau d’un modèle hybride où des modes de coordination sont de nouveau en place mais beaucoup plus en amont du secteur industriel et financier.
Si la notion de modèle japonais était déjà délicate à manier, on observe dans les réformes en cours de nombreux points communs aux grands pays développés mais avec la spécificité japonaise : c’est-à-dire un pilotage stratégique de la recherche et de la technologie au plus haut niveau de l’État.

Deuxième élément de conclusion
Revenons aux années de crise 1990 : l’objectif des responsables politiques était d’en sortir notamment par une profonde réforme du système de production des connaissances et d’innovation et au moyen d’investissements exceptionnels montrant que le Japon veut continuer à parier sur l’avenir malgré la crise et son endettement. Le paradoxe d’un tel plan est que l’on pourrait penser qu’il ne peut être efficace qu’à moyen ou long terme alors que le Japon est condamné, selon Patrice Geoffron (professeur de sciences économiques à l’Université Paris-Dauphine) à voir apparaître très rapidement des résultats dès maintenant. Il leur faut en effet retrouver un sentier de croissance de 3 à 4% pour éponger la dette et faire
face aux charges sociales qui s’annoncent. Le Japon "perd" depuis 2003 un million d’habitants par an du fait du faible taux de fécondité (1,29 en 2003).
La pertinence d’une telle politique se juge également par rapport aux compétiteurs du Japon.
À ce titre, on pense immédiatement à la Chine et à l’Inde.
Pour ce qui concerne la Chine, grand partenaire économique du Japon, son effort de recherche, de développement et d’innovation est difficile à chiffrer, 30 milliards de dollars officiellement, 136 millions en faisant appel à la parité du pouvoir d’achat.
Cela situe l’effort de la Chine à 1,3 % de son PIB (3,25 % au Japon). Cet effort, consenti par la Chine, est considérable (environ 20 % d’augmentation par an), mais il est plus concentré sur la recherche industrielle que sur la recherche fondamentale. De plus, l’avancée scientifique du Japon sur la Chine est encore considérable : le nombre d’articles publiés par le Japon, entre 1997 et 2007, est deux fois plus important, et l’indice de citations internationales des articles japonais est également le double.
D’après Jean-Luc Domenach*, la Chine est dans une situation de rattrapage analogue à celle du Japon il y a vingt ans (mais la Chine évolue très vite).
Par ailleurs, en janvier 2006, la cinquième édition du Tableau de Bord européen de l’Innovation montre que le Japon creuse de nouveau l’écart avec les USA et l’Europe.
Il est donc sans doute un peu tôt pour enterrer le Japon, car dans le passé ce pays a souvent su utiliser les défis auxquels il était confronté pour rebondir.

Troisième élément de conclusion
Quels enseignements pour la France et l’Europe ? Vaste sujet que nous ne ferons qu’effleurer.
Concernant la France, beaucoup d’éléments la rapprochent ou plutôt la rapprochaient du Japon.
Après les années 1945, un bloc puissant s’est également constitué en France, réunissant sur de grands programmes civils et militaires (nucléaire, spatial, télécommunication,…) l’État, l’industrie et la recherche pilotée conjointement de façon quasi stratégique et animée par les grands corps d’ingénieurs.
Ce modèle n’a pu se diffuser dans d’autres secteurs (échec du plan calcul...) et s’épuise en grande partie du fait du développement de logique économique européenne et mondiale.
Tout se joue donc au niveau européen et les questions qui se posent alors seront à la fois politiques, économiques, organisationnelles mais également culturelles.
Questions politiques : comment se forger une vision commune sur le long terme de la société et de l’économie européenne dans une compétition et des contraintes fortes ? Comment faire converger les acteurs politiques et économiques sur cette vision ?
* directeur de recherches à Science Po (conférence IHEST, Arc-et-Senans, 2008)
Questions économiques : comment favoriser, au-delà des règles strictement libérales de concurrence, que ni les États-Unis ni le Japon n’appliquent totalement, des dynamiques industrielles telles qu’elles existent au Japon où l’on observe une relocalisation de certains centres de recherches et d’industries à haute valeur ajoutée ?
Questions organisationnelles : comment forger les outils d’un pilotage stratégique, au niveau européen, de la recherche, de l’industrie et des organismes financiers en vue d’objectifs conjointement réfléchis ?
De façon plus circonscrite, il est également très instructif d’observer le Japon sur deux domaines que l’Europe devra traiter : en premier le vieillissement de la population qui pourrait entraîner l’Europe et le Japon dans le déclin, en second les questions énergétiques et environnementales.

Ces interrogations pourraient conduire à une vision "pessimiste" sur l’Europe. Aussi, il faut mentionner au moins un atout parmi d’autres, selon Patrice Geoffron : "C’est le faible endettement collectif des Européens (par rapport aux Japonais) qui laisse aujourd’hui plus de marge de manœuvre pour avoir une politique ambitieuse et faire des paris sur l’avenir, par exemple en investissant massivement dans l’éducation, la recherche et l’innovation". Cela suppose, pour que ces investissements soient efficaces, de profondes réformes (souvent en cours) de notre système de production de connaissances, mais aussi un dialogue entre la société et la science qui permette à l’Europe de se forger une vision du futur s’appuyant sur ses fondements culturels.

jeudi 4 décembre 2008, par Olivier Dargouge