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La ville au cœur des mutations sociales et technologiques : quels enjeux pour les politiques territoriales ?

Paul Boino - Les villes créatives

PAUL BOINO, professeur, directeur de l’Institut d’Urbanisme de Lyon, responsable de la mention du Master, responsable de la spécialité professionnelle Urbanisme Aménagement

Paul Boino, directeur de l’Institut d’Urbanisme de Lyon, entamera cette discussion. Il a beaucoup réfléchi et écrit sur les politiques territoriales, en particulier dans une perspective de compréhension des dynamiques de l’intercommunalité et de ses effets. Il a également contribué, dans le cadre d’un programme d’observation des grands projets stratégiques urbains menés par le MEDEM, à un travail autour des politiques territoriales lyonnaises. Ce programme visait, en effet, à comprendre comment des politiques territoriales pouvaient se redéfinir en fonction de nouveaux enjeux et de nouveaux objets.

Je partirai d’une question que Richard Florida pose dans son livre sur les classes créatives : Pourquoi les villes, qui n’ont ni groupes de rock ni communauté gay, perdent-elles la course au développement économique ?

La proposition est provocatrice et en cela, assurément séduisante. Elle a toutefois été vigoureusement critiquée dans le milieu scientifique, et cela disons-le, non pour des raisons de bienséance, mais quant à ses fondements empirique et théorique. Cette conjonction est-elle si systématique que cela ? De nombreux exemples montrent que non. Même dans les cas où elle se vérifie, est-ce la simple quantité de ce que R. Florida appelle les classes créatives (architectes, designers, stylistes, cinéastes, auteurs, écrivains, journalistes, etc.) qui suffit à expliquer la créativité et le développement d’une ville ? Là aussi, un certain nombre d’auteurs, comme par exemple Michael Storper, ont pu montrer que ce n’était pas tant la dotation factorielle d’un territoire, et en l’occurrence la quantité de classes créatives qu’il possède, qui explique son développement, mais bien davantage l’intensité des relations entre entreprises d’un même secteur d’activité et de secteurs différents ou plus globalement encore entre les différents groupes sociaux qui la composent. En d’autres termes, ce n’est pas tant la dotation factorielle d’une ville qui engendre mécaniquement sa croissance mais bien davantage son tissu organisationnel qui l’autorise pour reprendre les mots de Pierre Veltz. Ceci, R. Florida l’a admis par la suite.

Le double paradoxe qui est au cœur de l’économie contemporaine permet de saisir la nature et la portée de cet impératif organisationnel.

  • Le premier paradoxe tient à la spécialisation tendancielle des entreprises dans les domaines où elles sont les plus compétitives (ce qui se marque par exemple par la fin des grands trusts typiques des années 60) alors qu’elles sont engagées dans des processus de production de marchandises et de services finaux de plus en plus complexes. Que l’on songe ici à la multiplicité des technologies que nécessite aujourd’hui la production d’une voiture. Les firmes qui participent à la production automobile ont tout à la fois besoin de se spécialiser sur leur cœur de compétence (qui les boîtes de vitesse, qui la sellerie, qui la carrosserie, etc.) et de faire appel à des compétences externes de plus en plus nombreuses pour réussir au final à produire un bien commercialisable.
  • Le deuxième paradoxe découle du fait que le décloisonnement du monde a ouvert aux firmes de nouveaux débouchés commerciaux mais qu’il les a soumises aussi à une concurrence accrue : une concurrence par les prix, qui les confrontent par exemple aux pays à faible coût de main d’œuvre ; une concurrence également par la qualité des produits qui a permis aux consommateurs d’exprimer une demande plus diversifiée et au demeurant signé la fin de la consommation de masse au sens de la deuxième révolution industrielle : « que tout le monde puisse avoir une voiture du moment que ce soit une Ford T noire », pour paraphraser Henry Ford. Cette seconde tension a engagé les firmes à réduire leur coût de production (et en cela souvent à délocaliser ou alors à automatiser) mais aussi, bien souvent, à développer une stratégie d’innovation répétée, pour maintenir une avance technologique par rapport à leurs concurrents. De cela témoigne aussi bien l’industrie informatique jamais avare de nouveaux produits ou à défaut de nouvelles versions d’anciens produits que l’industrie des ustensiles ménagers avec ses tajines électriques, ses autocuiseurs électroniques et autres centrales vapeurs. Dans cette seconde tension, l’ouverture des marchés s’accompagne donc non pas tant de leur massification et de leur stabilisation, que de leur fragmentation (démultiplication des niches) et de leur instabilisation (versatilité de la demande).

Le fait métropolitain, cette concentration des richesses et des activités les plus complexes dans certaines villes seulement, nous montre comment les firmes ont répondu à ce double paradoxe. Elles tendent pour partie à se localiser dans les mêmes territoires car leur co-présence leur permet de nouer des relations que n’autorisent pas les communications à distance. Ceci leur permet en l’occurrence de développer des échanges qui vont au-delà du simple bon de commande : l’interconnaissance sur les réalités et les projets des uns et autres, ce qui permet des relations plus efficaces ; les rencontres aléatoires desquelles naissent bien souvent les innovations ; la fluidité des actifs (utilisations par une entreprise de nombreux prestataires externes ou encore passage des salariés d’une entreprise à l’autre) qui facilite le transfert des savoir-faire d’une entreprise à l’autre et d’un secteur d’activité à l’autre.

C’est la prise en compte de cette densité relationnelle qui a permis à Michael Storper d’expliquer pourquoi Los Angeles s’était plus rapidement et plus fortement développée en matière de NTIC que Boston alors que ces deux villes avaient au départ des dotations factorielles équivalentes (mêmes équipements, même profil de population active). Il a montré qu’à Los Angeles, le tissu était composé de firmes de tailles différentes qui entretenaient de nombreuses interactions entre elles. En revanche, à Boston, on trouvait de grandes firmes monolithiques et relativement autistes.

Si les thèses de R. Florida ont donc fait débat dans le milieu scientifique, si elles doivent être nuancées, elles ont rencontré en revanche, un écho extrêmement fort dans les milieux politiques. Les édiles et leurs techniciens s’en sont saisis, non pas pour impulser de nouvelles politiques, mais pour donner du sens aux politiques qu’ils ont mises en œuvre depuis les années 1990. Au cours de cette décennie, soit dix ans avant la publication de l’ouvrage de Florida, des politiques non plus strictement économiques comme autrefois la politique des industries industrialisantes, mais des politiques parfois d’apparence classique se sont en effet développées. Cherchant à améliorer le cadre de vie (embellir la ville), à développer l’animation de la cité (événementiel, nouveaux équipements culturels, …) ou encore les relations entre différents secteurs ou groupes sociaux, leur but avoué n’est pas de répondre aux seuls besoins des populations locales, mais aussi de servir à améliorer l’attractivité de la cité dans une course à l’internationalisation sur fond de concurrence interurbaine croissante. A bien des égards, elles ne cherchent pas seulement à accroître la dotation factorielle de leur ville, en captant en l’occurrence des entreprises High-tech et des actifs hautement qualifiés, mais aussi et de plus en plus souvent, à renforcer leur tissu organisationnel en développant des structures coopératives tout azimut (collectivités locales – recherche – entreprises, par exemple) voire de nouveaux lieux sensés favoriser les échanges entre groupes sociaux et entre secteurs d’activité : quartier de créateurs, cité de l’innovation, etc.

Allant dans le sens préconisé par Michael Storper et Pierre Veltz, parfois comme monsieur Jourdain, ces nouvelles politiques d’amélioration des villes pour les rendre attractives connaissent plus ou moins de succès. Pourquoi ces différences ?
Une première explication met en avant la qualité des personnes qui dirigent les villes. Telle ville réussirait mieux parce que son maire serait un meilleur gestionnaire. Ce type d’explication nous laisse sur notre faim. Est-ce toujours le cas ? Est-ce du fait qu’il y ait eu un bon maire que la ville s’est développée ? Telle ville ne se serait-elle pas de toute façon développée ? Impossible de répondre avec certitude. Par ailleurs, le fait d’attribuer le développement d’une ville à la seule qualité de son maire n’aide en rien les autres villes (le mercato des maires n’existant pas encore !).

Une deuxième explication se fonde sur le génie des lieux. Elle m’agace car je n’ai jamais rencontré de « génie des lieux » si ce n’est dans les films de Walt Disney ! Elle m’agace aussi, surtout, car cette explication est en dernière analyse déterministe, si ce n’est fataliste. Si le génie des lieux existe, pourquoi agir ? Et comment expliquer aussi les retournements de tendance comme entre Boston et Los Angeles pour reprendre le même exemple ? Si Michael Storper a pu montrer en effet la prééminence de la seconde sur la première en matière de NTIC au cours des années 1990, la situation s’est aujourd’hui inversée. Le génie des lieux serait-il en définitif nomade ?

Si les différences de succès ne peuvent s’expliquer, par le génie d’un seul, fusse-t-il maire, ou le génie des lieux, elle tient sans doute davantage à la « portée » des politiques mises en place. En la matière, si toute vise à améliorer le cadre de vie, l’animation urbaine, la culture, la créativité et l’innovation pour gagner la course à l’internationalisation, une frontière se dessine cependant entre celles qui soutiennent le dynamisme de leur cité, comme la corde soutient le pendu – c’est-à-dire l’étrangle – et celles qui la sous-tendent.

Certaines sont en effet tellement dirigistes qu’elles font des choix à la place des gens, des choix qui hypothèquent aussi l’avenir. Elles décrètent qu’ici, maintenant et pour toujours, l’innovation et l’attractivité de la ville naîtront de tel ou tel style musical, de tel ou tel art plastique, de tel ou tel équipement, telle ou telle forme d’espace public, de tel ou tel secteur d’activité au risque de passer à côté des croisements inhabituels qui donnent naissance aux innovations, au risque d’étouffer dans l’œuf celles qui seraient nées en dehors des pistes qu’elles ont balisées.

A l’opposé, on trouve des politiques qui cherchent à soutenir la formation de villes que j’appelle 2.0, à l’image du monde interactif du web. En effet, le web propose une infrastructure à partir de laquelle ses utilisateurs peuvent soit consommer soit apporter des choses, mais aussi naviguer de façon aléatoire ou au gré de leurs envies et de leurs besoins. Dans certaines villes (Berlin par exemple avec ses quartiers interactifs), des politiques sont menées dans cette perspective non pour obliger et contraindre mais pour autoriser et faciliter la diversité d’expressions culturelles et des métissages. C’est sans doute davantage ce type de politiques publiques assez permissives qui favoriseront les villes créatives de demain.

vendredi 9 janvier 2015, par HUCHERY Mélissa