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La ville au cœur des mutations sociales et technologiques : quels enjeux pour les politiques territoriales ?

Michel Philippon - Design et espaces publics

Michel PHILIPPON, responsable du master espace public à l’École d’Art et Design de Saint Etienne

La biennale du design de Saint-Etienne

La biennale du design a été instaurée pour faire le lien entre les professionnels, les étudiants et le grand public autour d’une vision innovante du design. Il s’agit de redécouvrir les processus de production liés à nos modes de vie. Saint-Etienne, qui a souffert de la crise industrielle, s’appuie sur sa tradition réelle et profonde du design en créant la cité du design. Cela suffira-t-il ? L’institution veut insuffler de la créativité. Je crois que cela fonctionne assez bien. Toutefois, il me semble manquer deux choses :

  • La non mise en œuvre d’une vision multipolaire des villes en Rhône-Alpes. Saint-Etienne reste enclavée à cause d’institutions parcellaires, de pôles de décision, d’auto-conception, de vision de soi-même sur des périmètres trop restreints. La liaison physique Saint-Etienne / Lyon est tout de même une aventure assez extraordinaire, que ce soit en train ou en voiture.
  • La deuxième chose est plus difficile à décrire. Saint-Etienne pourrait être un petit Berlin à la française. Elle a un avantage : l’espace. Vous pouvez y trouver demain de grands appartements ou des ateliers à des budgets attractifs. C’est important. Paris ou Londres, en comparaison, sont des villes asphyxiées. Malgré cet atout, se pose la question de savoir comment attirer cette vie créative à Saint-Etienne ?

Master sur l’espace public : quelques exemples de réalisation

Le master sur l’espace public, dans lequel j’enseigne, a la particularité d’être interdisciplinaire. Il est partagé entre l’école d’architecture, l’école supérieure d’art et design et l’université Jean Monet (faculté de sociologie). Malgré les difficultés institutionnelles à croiser ces trois structures, la collaboration entre sociologues, architectes, designers et artistes sur les mêmes thématiques ouvre de nombreuses possibilités. Je vais donc vous relater quelques exemples de travaux d’étudiants les plus inhabituels.

  • Dans le cadre de la création d’un atlas des espaces publics, une étudiante avait travaillé sur une petite place de Saint-Etienne. Son travail avait consisté à filmer avec beaucoup de soins cette place du lever du jour à la nuit. Grâce à un dispositif accéléré parfaitement réglé, son film permettait de voir se développer, en 6 ou 7 minutes, la vie complète de cette place. Cette simple vision d’une jeune artiste nous éclairait beaucoup.
  • Un étudiant, dont les travaux portaient sur l’étude des lieux publics en déserrance de Saint-Etienne, a émis l’idée de transformer les friches industrielles en friches végétales. Même si cette idée de laisser pousser des végétaux dans les entrepôts semble a priori irréaliste, cette proposition d’artiste peut nous poser des questions qui mériteraient d’être étudiées et organisées autrement.
  • Un étudiant dont les travaux portaient sur une zone de grandes barres de logements, a proposé de créer des salons de voitures sur les parkings situés au pied des barres. Pourquoi cette idée ? Parce que les voitures sont finalement très peu utilisées ! On imagine la difficulté à mettre en œuvre un projet pareil. Néanmoins, cette provocation, visant à aller vers un être ensemble, me semble intéressante.
  • Dans mon atelier art et design, suite aux grèves des éboueurs, un étudiant a proposé de transformer une rue en pente en rivière de poubelles. En discutant, nous sommes arrivés à des choses très intéressantes. Il touchait à la question de l’environnement et de la gestion des déchets (40 % de la pollution vient du traitement des déchets humains). Son idée de créer un lieu, où les déchets seraient laissés jusqu’à leur putréfaction totale, est parfaitement insupportable pour nous tous mais intéressante. Je ne pense pas que l’art soit pédagogique mais il joue un rôle dans notre conscience du monde. Il apporte un nouvel éclairage sur les choses.

Les recherches sur l’espace public de mon agence MP production

Dans mon agence, nous avons développé un jeu vidéo de création d’espace. Il s’agit pour le joueur de créer sa communauté d’amis ou de collègues et le lieu où ils vont s’installer. On retrouve donc les fondamentaux de la vie sociale et de la vie sur le territoire. Pour créer leur espace, les joueurs prennent des petits carrés (qui correspondent aux pixels) orientés dans les trois directions de l’espace. On peut créer tous les espaces que l’on veut, à supposer que le logiciel soit assez puissant, à partir de petits modules. Le joueur rencontre d’autres joueurs, par des combats, par des échanges verbaux, il gagne ou il perd et se fait ou non des amis. Nous nous sommes aperçus que ce jeu posait des questions assez fondamentales sur la vie sociale et le territoire. Au-delà, nous avons remarqué que ce jeu ne générait pas de conflits parce que, étant dans le virtuel, il n’y a pas de limites territoriales. La définition de leurs propres limites ou « infini » est probablement un intérêt des ce type de jeux.

Je vous cite cet exemple de réalisation car l’industrie du jeu vidéo est aujourd’hui plus importante que celle du cinéma, et que nombreux sont les jeux vidéos qui portent sur les conquêtes territoriales et les échanges sociaux.

Espaces virtuels et réels

A propos des réseaux sociaux et des limites, je me pose une question. Comment ces espaces virtuels, qui ne sont pas illimités, mais néanmoins mondiaux et massivement partagés, se superposent-ils avec nos territoires, nos villes ? Vont-ils faciliter le développement d’une vie sociale ou l’introversion ? Vont-ils contribuer à créer des non lieux ? En effet, le fait d’avoir une vie à distance ou abstraite peut conduire à moins s’intéresser aux lieux où l’on vit. Je pense à des villes banlieues. Nous avons tous pu voir des gens devant d’immenses écrans de télé dans des intérieurs épouvantables, parce que ces personnes ne font plus tellement attention à leur vrai réel. Je fais un saut audacieux. Je pense aux réflexions de Rem Koolhaas, architecte qui travaille en Asie et réfléchit beaucoup sur les mégalopoles et leur développement. Il parle de ville « générique » trahissant une inquiétude de créer des villes abstraites, des villes banlieues, des villes au mètre. Risque-t-on de créer des non lieux ? Michel Lussault disait que la mondialisation, l’intensification des réseaux créaient une immense diversité. C’est sûrement une note d’espoir.
L’utilisation de ces réseaux va-t-elle nous aider à moins communiquer pour « avoir », à sortir d’un système qui nous mène à posséder, à consommer, à produire pour aller vers un système d’être avec, de vivre ensemble, de partage ?

Remarque sur la pauvreté

L’observation des sociétés les plus pauvres dans les mégalopoles est intéressante en partie car les pauvres vivent ici et maintenant, au présent, certes largement dans la souffrance, mais ils ne sont pas dans des tours verticales, dans un monde plus froid et plus abstrait où les choses se font à distance. Il me semble que nos modèles d’être avec, d’échanges, devraient plus s’appuyer sur des sociétés modestes et pauvres que sur des parties hyper développées de nos sociétés et de fait en danger.

vendredi 9 janvier 2015, par HUCHERY Mélissa