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Le temps de l’éducation

Le temps et l’éducation

Toute éducation comme projet doit savoir faire quelque chose de la frustration de l’enfant - autrement dit du temps d’attente entre ses désirs et leur satisfaction - et mobiliser sa capacité à élaborer, qui passe par les opérateurs que sont les langues.

L’éducation dans son essence nous fait entrer dans l’expérience du temps.

Dès la naissance de leur enfant, les parents, ses premiers éducateurs, doivent veiller à ce qu’il puisse se projeter dans le futur, insiste Heinz Wismann. Concrètement, il leur faut agir de manière à ce que le bébé accepte progressivement l’existence d’une attente entre ses désirs et leur satisfaction. Cette attente lui permet d’acquérir une conscience vécue du futur. Car il en va ainsi de la condition humaine : nous sommes toujours en train d’espérer quelque chose. « Une éducation bien pensée est une éducation qui s’appuie sur cette initiation précoce à ce temps d’attente » souligne le philosophe, elle ne peut se fonder « sur une illusion première consistant à croire que l’on peut avoir tout, tout de suite ».

Cependant, le fonctionnement de notre société repose largement sur cette illusion car le système économique, la publicité, portent la promesse du « tout, tout de suite », qui a « un effet d’infantilisation » des adultes. Cette exploitation des désirs par la suppression de l’attente, cette instantanéité de leur satisfaction s’accentuent à la faveur des nouvelles technologies, avec les applications sur les smartphones notamment. En ce sens, pour Heinz Wismann, le système économique actuel est bien « la principale menace qui pèse sur l’éducation ».

Dans ce contexte, doit-on greffer l’effort pédagogique sur ce que les parents ont fait en initiant leur enfant aux vertus de l’attente ? Ou doit-on, au contraire, tout mettre en œuvre pour que les enfants obtiennent le plus rapidement et le plus facilement possible les connaissances de base ? « C’est un choix très complexe qui se joue autour de la question du temps d’attente » observe le philosophe pour lequel « toute éducation comme projet doit savoir faire quelque chose de la frustration (l’attente) qui nous accompagne toujours ». Car sur cet effort repose le fondement même de toute culture.

Le temps d’attente est en effet propice à l’élaboration d’un souvenir de satisfaction, explique-t-il : l’enfant mobilise, pour substituer à la satisfaction qui manque, le souvenir d’une satisfaction passée qui maintenant se déroule dans le présent. Pendant qu’il imagine, qu’il fantasme, qu’il essaie de se souvenir de ce qui l’avait comblé, il produit, avec du passé, du présent. Ce présent n’est pas ponctuel, car ce n’est pas de la satisfaction immédiate, mais il s’étend. La madeleine de Proust exprime bien ce devenir présent d’une satisfaction venant du passé.

Or, comme le souligne Heinz Wismann, toute culture naît de ce travail sur une satisfaction, imaginaire ou passée, qu’on élabore pour qu’elle devienne un présent très différent du présent ponctuel. Une succession d’opérations alimentées par le passé deviennent satisfaisantes à la place de ce que l’on attend. C’est par ce processus que l’enfant apprend à lire : en lisant, il va trouver le futur dans le passé et l’articuler dans un récit. « La culture est toujours une mise en dynamique, une forme d’élaboration qui s’appuie sur des expériences passées, réelles ou fantasmées ».

L’extension du temps présent

Heinz Wismann fait référence au livre XI des Confessions de Saint Augustin, qui est préoccupé par le salut de son âme. Comment la promesse d’être accueilli dans l’éternité de Dieu peut-elle être réalisée alors que, vivant dans un temps qui s’écoule, Saint-Augustin considère que son identité, sa mémoire, sa conscience sont totalement déterminées par la finitude ? Le seul moyen de se préparer au salut est de réaliser l’extension du temps présent – la distinctio temporis. L’homme s’inscrit dans un présent d’un autre ordre en étant tourné vers le passé et en remobilisant le souvenir d’une satisfaction réelle ou imaginaire. Selon Heinz Wismann, toute éducation doit viser instaurer cette capacité à produire de la distinctio temporis, à savoir de relier du passé au futur autour d’un présent qui prend de l’épaisseur.

Cette thèse défendue par le philosophe le conduit à considérer que l’essentiel de l’éducation ne doit porter sur rien de ponctuel (les connaissances factuelles) mais sur une élaboration qui suppose un savoir-faire culturel constitué par les langues (entendues au sens large, dans toute leur diversité, du langage pictural jusqu’à la langue des mathématiques ; cf. l’encadré « De l’importance des langues – et des langues mortes »). « Fondamentalement, toute éducation repose sur une manière de faire du temps vécu quelques chose que l’on peut modeler ensuite grâce aux opérateurs que sont les langues ».

L’éducation doit donc s’occuper du temps avant de mettre en œuvre les temporalités liées aux techniques éducatives. Or, nous glissons depuis longtemps vers une offre pédagogique préjudiciable à la culture de l’enfant et qui s’apparente à la satisfaction instantanée. Faire glisser le contenu de l’enseignement vers des connaissances factuelles (le fait, la date) est une grave erreur. Une réflexion sur l’éducation et son rapport au temps doit envisager comment favoriser l’inscription dans le temps d’expériences qui authentifient le savoir. Car un savoir qui n’est pas porté par l’expérience d’un savoir-faire peut être externalisé.

Il convient de valoriser tout ce qui relève du savoir-faire, de la compétence et de la mise en œuvre. C’est là le cœur de l’éducation. « Si l’on ne mobilise pas la capacité à élaborer, ce qui suppose des langues sous toutes les formes, des compétences, prévient Heinz Wismann, les faits et les connaissances ne valent rien dans la mesure où l’on ne saura rien en faire »

De l’importance des langues (et des langues mortes)

Au moment où le débat sur la réforme du collège bat son plein*, les propos d’Heinz Wismann sur les langues ont une résonance particulière. L’apprentissage des langues, y compris des langues mortes comme le latin, défend-t-il, est fondamental pour élaborer le savoir-faire culturel. Elles sont « des opérateurs » pour acquérir des compétences, découvrir des manières d’êtres, des univers, et « elles nous préparent, à travers la frustration de [leur] acquisition, à des échanges infiniment plus approfondis que le tac-au-tac que l’on enseigne de préférence ». L’accès instantané aux connaissances, la possibilité de trouver rapidement une information ne seront utiles que dans la mesure où l’on n’aura pas négligé ce versant de l’acculturation – la faculté à élaborer des choses – qui ne peut se faire qu’avec l’aide des langues. Faire tout ce travail grâce au langage et acquérir des moyens d’expression permet de canaliser la violence du désir, remarque Heinz Wismann pour lequel la pauvreté du langage (le fait de manquer de mots) est un ingrédient de la violence dans les quartiers défavorisés.

Apprendre le grec et le latin est un immense avantage, à condition de s’y intéresser dans leur rapport à la langue maternelle, précise le philosophe. L’apprentissage d’une langue morte permet en effet l’élaboration d’une pensée dans le temps, à l’inverse d’une langue parlée contrainte par l’échange et la « précipitation ». Le latin habitue peu à peu à la frustration de l’attente. Il a l’avantage de nous faire prendre conscience du mode de fonctionnement de notre langue maternelle. Le fait de n’avoir pas besoin de le parler établit un rapport de distanciation qui permet une attention particulière à la langue que l’on parle. Le latin a ainsi l’avantage paradoxal d’apprendre l’effort nécessaire à la maîtrise d’une autre langue ; il nous place dans « une logique langagière dans laquelle on ne subit pas cette pression de la nécessité de la compréhension immédiate ». Le mathématicien Laurent Lafforgue explique qu’il est entré dans les mathématiques par la porte du latin car cela le libérait d’un rapport au langage instrumentalisé par la nécessité de l’échange réussi ou rapide.

Ce témoignage montre par ailleurs que « pour faire de la science, il faut passer par une langue naturelle qui donne envie de faire de la science ». Les langues techniques sont univoques ; leur mérite est de ne pas avoir de double sens et donc de ne pas induire en erreur. On ne peut pas en faire l’économie. « Vouloir exclure de la culture la science et la technique serait une aberration » souligne le philosophe. Mais pour faire des sciences, « il faut passer par les langues, ces langues dans lesquelles on peut dire pourquoi on aime une chose et grâce auxquelles on peut, dans une société démocratique, discuter pour savoir si on fait bien ce que l’on fait ».

* Sur la réforme du collège : http://www.education.gouv.fr/cid88073/mieux-apprendre-pour-mieux-reussir-les-points-cles-du-college-2016.html

jeudi 22 octobre 2015, par HUCHERY Mélissa


Mots clés : Education