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Le temps de l’éducation

Le numérique dans l’éducation

C’est par l’expérience numérique que l’école formera les jeunes aux qualités humaines et aux compétences requises pour vivre et travailler dans la société de demain. Dans le domaine de la formation continue, le CNAM expérimente l’évolution des pratiques pédagogiques liée au numérique.

C’est dans un moment de « prise de risque réel », voire « d’égarement et de panique » de l’institution scolaire, selon les termes de Sophie Pène, que se pose le sujet du numérique dans l’éducation. Dans le contexte de la polémique sur les nouveaux programmes, le défi n’est pas mince car « autour du numérique se joue la redéfinition au 21ème siècle de ce qu’est apprendre ». Cet enjeu, par-delà les nombreux préjugés à l’œuvre et les ambigüités des acceptions même du numérique, soulève beaucoup d’interrogations parmi les acteurs du monde éducatif. Dans une école restée « extrêmement verticale malgré un renforcement de l’autonomie des établissements », les professeurs ne sont pas prêts à accepter une école atelier, coopérative et faisant une large place à l’expérience qui pourrait se développer avec le numérique. Et comme le reconnaît Sophie Pène, ils ont une bonne raison, le type d’organisation actuel de l’école, pas très compatible avec cette ambition. Sans compter les inquiétudes des éditeurs face à la montée en régime des ressources gratuites co-construites par des communautés de professeurs. Conséquence : il existe un repli très fort du ministère sur les modèles open source…

Le poids de la tradition n’est pas étranger à cette situation. Dans l’histoire institutionnelle de l’éducation, l’informatique est depuis toujours « ce qui dérange tout le monde », explique Sophie Pène. Le numérique se retrouve donc considéré comme un dossier à part, confié à des spécialistes. La composition de la Direction du numérique éducatif, créée dans le cadre de la loi Peillon pour la Refondation de l’école, est ainsi majoritairement composée d’informaticiens, certes très compétents en termes de sécurité, de réseau mais avec une culture web « pas vraiment entrée dans l’économie de la contribution et du savoir ».

Bâtir une école 3.0 créative et juste - pour paraphraser le titre du rapport du Conseil national du numérique Jules Ferry 3.0. Bâtir une école créative et juste dans le monde numérique (www.cnnumerique.fr) - requiert de ne pas s’en tenir aux usages instrumentaux du numérique. Cette conviction conduit l’universitaire à « refuser d’interpréter la technologie comme la généralisation d’un pur présent ». A tous les observateurs qui redoutent l’immédiateté des réponses avec Google, la disponibilité des contenus, le copier-coller, la baisse de l’effort et de l’esprit critique, l’utilisation de Wikipédia, ... dans les pratiques pédagogiques, Sophie Pène oppose une temporalité différente. Prenant l’exemple de Google, elle souligne que « toute question est l’amorce d’une recherche ; c’est sur cette énergie de la question que l’on doit construire une nouvelle façon d’apprendre par la recherche et l’enquête personnelles que l’on peut produire et accompagner ». Il est ainsi possible de retrouver le temps long de l’étude et de la formation.

Usages et effets sociaux

La question du temps renvoie aussi à celle de la spatialité, car le numérique introduit des machines qui font entrer de nouveaux acteurs dans l’école. Lors des enquêtes menées dans le cadre du Conseil national du numérique, les interlocuteurs soulignent l’extraordinaire capacité du numérique de rendre visibles des choses qui ne se voyaient pas. « Le numérique a permis à de nombreux professeurs de montrer à l’extérieur en quoi ils étaient éditeurs, inventeurs, créateurs et partageurs de ressources. Cela a mis en visibilité des phénomènes de créativité pédagogique très forts  » observe Sophie Pène en citant l’exemple de l’initiative d’un professeur de géographie au collège Albert Samin à Roubaix. Le travail d’enquête réalisé par les collégiens dans le cadre d’un module sur la découverte de l’habitat, avec la publication de leur blog sur Internet, a revalorisé leur quartier à leurs yeux et leur a permis de comparer leur environnement à celui de Detroit. Ce travail a eu un effet d’entraînement sur les autres professeurs et désormais ce collège, situé dans une zone peu valorisée, est devenu très recherché par les populations locales. Cet exemple illustre l’importance des effets sociaux liés aux usages du numérique. L’universitaire aime citer une définition recueillie lors des enquêtes : « l’informatique c’est les technologies informatiques du réseau, le numérique, c’est la traduction sociale des transformations induites par l’informatique ».

Dans cette optique, l’idée du continuum scolaire - selon laquelle l’école est partout, avec une communauté éducative élargie, comprenant la famille, les amis,… - devrait être favorisée. Des nouvelles activités périscolaires ont été pensées comme un dispositif d’ouverture, avec la volonté de Vincent Peillon de transformer le système par les marges. Malheureusement, le numérique a été très peu promu dans ces activités, en raison notamment du manque de formateurs, remarque Sophie Pène.

La vision instrumentale d’un numérique au service de la pédagogie doit être dépassée car l’enjeu est d’une toute autre envergure, insiste-elle, il s’agit de savoir quelle école bâtir pour la société numérique, une société qui pourrait devenir plus horizontale, plus ascendante, plus participative, plus solidaire. L’institution scolaire doit être capable d’entraîner les élèves à des rapports sociaux qui demandent davantage d’esprit critique, de circonspection, de créativité, de goût d’entreprendre et de responsabilisation. « Ce que l’école doit apprendre aux élèves ce sont les soft skills, autrement dit l’empathie, la curiosité, l’altruisme, la capacité à l’interaction (…). Ce sont finalement les qualités humaines les plus liées à l’humanisme et à la vie sociale qui vont avoir dans le futur une valeur très importante, avec ce paradoxe que c’est par l’expérience numérique qu’on s’y formerait aujourd’hui dans l’école ».

L’exemple de la formation continue au CNAM

« Il était évident qu’il nous fallait prendre le virage du numérique » souligne Philippe Dedieu. C’est « un moyen fantastique » pour le CNAM de se projeter vers un public difficilement disponible (des actifs disposant d’un temps contraint pour se former) et vers les régions. Il répond pleinement à la mission du CNAM, enseigner à tous et partout (plus de 500 unités d’enseignement à distance), et s’inscrit dans la continuité du Conservatoire qui a veillé à développer des dispositifs d’enseignement à distance, les cours du soir restant des modes d’apprentissage difficiles. « Je dis sous forme de boutade que c’est le CNAM qui a inventé les MOOCs au milieu des années soixante » avec la diffusion des cours à la télévision, note Philippe Dedieu en rappelant qu’une plateforme d’enseignement pédagogique a été mise en place dans les années 2000.

Le numérique contribue à faire évoluer les pratiques pédagogiques, obligeant « à imaginer des services plus variés et plus riches que la traditionnelle plateforme et à réfléchir à d’autres types d’outils » ; il offre l’occasion « d’agir de façon plus immédiate, ouverte et libre ». La mise en place de MOOCs (12, 170 000 inscrits environ) a montré la capacité des apprenants à détourner les dispositifs ; « une forme d’intelligence collective » se met en place indépendamment des propres projets de l’établissement. Les enseignants considèrent que leur cours ne représente que 40% de ce qui se passe dans les MOOCs. « Le plus intéressant a été de constater que nos élèves se donnaient rendez-vous physiquement pour échanger sur le cours, raconte le directeur, nous avons été sollicités par une municipalité souhaitant organiser des projections publiques des MOOCs dans une salle des fêtes ». Une belle illustration des effets sociaux du numérique soulignés par Sophie Pène ! L’un des objectifs des MOOCs est de donner envie du retour en formation ; ce n’est pas simplement la poursuite du téléenseignement par d’autres moyens massifs et ce mode d’apprentissage ne doit pas venir remplacer les autres. Il ne faut pas négliger l’importance des cours en présentiel. Comme le souligne Jean-Claude Ruano-Borbalan, être présent dans la salle favorise les apprentissages informels, essentiels dans une formation ; au CNAM, les auditeurs en présentiel affichent un taux de réussite bien meilleur que ceux qui suivent les cours à distance. Les auditeurs tiennent d’ailleurs aux moments de regroupement, qui sont ceux de la transmission, du partage et du questionnement.

La mise en place des outils numériques mérite une très grande analyse que le corps enseignant ne mène pas suffisamment, selon Jean-Claude Ruano-Borbalan. Dans son équipe pédagogique et son enseignement, le professeur note quatre types de rapport au numérique. Le premier est la formation à distance classique « assez frustre » - le cours est filmé – et traditionnelle. Le deuxième est « extrêmement performant » avec la participation des apprenants à des travaux collaboratifs (une production médiatique par exemple comme la revue en ligne La Lucarne). Le troisième est une forme de « classe inversée » autour de la visio-conférence qui suppose une ingénierie que le professeur souhaiterait mettre en place. Le quatrième, à venir, se ferait en coopération avec l’association Les petits débrouillards pour « bâtir une forme qui intégrerait de la co-construction [du savoir et de l’apprentissage] autour du numérique  ». Avec celui-ci, il est essentiel, comme le remarque Camille Pène (lire l’encadré « Futur en Seine, un dispositif éducatif »), « d’encourager des modalités d’enseignement et d’appropriation des connaissances complètement différentes, dans des Fablabs, dans des ateliers, en programmant des robots, en travaillant ensemble. Nous sommes convaincus que c’est ainsi que nous pourrons aider les jeunes d’aujourd’hui à devenir les ingénieurs de demain ».

Numérique à l’école : débat et postures

« Officiellement tout le monde est favorable à l’introduction du numérique à l’école » assure Sophie Pène. Selon elle, les grandes lignes de clivage recoupent deux principales « postures ». La plus soutenue par les inspections générales se réfère à l’éducation aux médias. Elle considère Internet comme un média, essentiellement sémiotique : en se formant à l’étude critique des sémiologies complexes et multiples d’Internet, on en saurait assez pour développer son pouvoir critique. On n’aurait pas besoin d’entrer dans la technique pour être éduqué aux médias. Cette idée de définir Internet comme un média est une spécificité en France, observe Sophie Pène, « je pense pour ma part que c’est autre chose ».

La seconde posture est liée à la question de la formation à la programmation. Elle compte plusieurs positions. Celle de l’Ecole 42 défend que « le code est un art ». Système de pensée et d’écriture du monde, il permettrait aux adolescents d’aujourd’hui d’être en connivence avec leur monde. La position de l’INRIA (Institut national de recherche en informatique et automatique) consiste à dire « programme sinon tu seras programmé ». Autrement dit, il faut former les jeunes à comprendre un algorithme, une instruction à une machine, un langage de programmation. Simplon, une autre école de formation, mise sur l’inclusion de populations en difficulté par le web en insistant sur leur capacité à innover.

La réalité des marchés de l’emploi et de l’économie est invoquée par ceux qui mettent l’accent sur de nouveaux métiers, inconnus dans les lycées alors qu’ils pourraient relancer l’intérêt des adolescents pour les études. Les jeunes qui suivent des parties de video-gaming estiment que You Tube est leur premier professeur…
Enfin, d’autres insistent sur le fait que l’informatique représente le début d’une école-atelier, d’un apprentissage par le faire, de pair à pair, par l’expérience, l’essai et l’erreur. « L’informatique serait ainsi le makerspace où, en rétablissant les synergies entre la programmation et le monde des objets, on pourrait réconcilier énormément de gens, jeunes et professeurs, avec l’apprentissage » explique Sophie Pène. Cependant, introduire un Fablab ne suffit pas pour changer les choses, il faut que « les gens s’y retrouvent et que naisse entre les individus un désir de travailler ensemble à un projet ».

« Futur en Seine », un dispositif éducatif

Pour la deuxième année consécutive, le CNAM est un des trois lieux, avec la Gaité lyrique et le NUMA, à accueillir Le Village des Innovations du festival Futur en Seine, qui a lieu du 11 au 21 juin 2015 à Paris (www.futur-en-seine.paris). Se trouver dans un site initialement créé pour maintenir l’excellence de l’industrie française fait sens pour un festival d’innovation numérique célébrant l’industrie numérique nationale, observe Camille Pène. La directrice du festival précise que celui-ci est en soi un dispositif éducatif. Créé en 2009 par Cap Digital, pôle de compétitivité pour la filière numérique, il a pour objectif de diffuser l’innovation numérique auprès du plus grand nombre et de montrer qu’elle n’est pas seulement « une affaire de start-ups ou d’industriels ». « Tout le monde doit s’emparer de ces technologies en en faisant l’expérience » insiste Camille Pène en notant que le festival offre la possibilité de tester les innovations. L’idée est de « développer un usage critique, ludique, éclairé des technologies ». Futur en Seine propose différents formats pédagogiques : des conférences, des moments de rencontre entre professionnels, de nombreux ateliers destinés aux enfants à partir de quatre ans.

L’éducation au numérique et par le numérique est une priorité pour Cap Digital, autour de trois principaux enjeux : créer et accélérer le développement des pépites numériques de demain ; accompagner les grandes entreprises dans leur transformation numérique ; contribuer au développement du territoire francilien. Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat chargée du numérique, a confié au président du pôle de compétitivité la mission de créer une grande école numérique. Des actions sont conduites avec la Région Ile-de-France ; c’est le cas par exemple d’Educalab, qui ouvrira au sein de la Maison des sciences de l’homme sur le campus Condorcet. Ce futur lieu accompagnera les entreprises qui développent des services et des outils numériques pour l’éducation et il s’attachera à mettre en relation les acteurs du secteur.

jeudi 22 octobre 2015, par HUCHERY Mélissa