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La transition énergétique : enjeux et jeux d’acteurs

Les territoires, lieux d’expérimentation pour la transition énergétique

La ville allemande d’Herten, dans le pays minier de la Ruhr, et le Plateau de Saclay, en Ile-de-France, engagent des démarches innovantes pour gérer l’énergie à l’échelle locale.

Penser globalement pour agir localement. Les termes de cette antienne habituelle à la réflexion sur le développement durable peuvent s’inverser. « Aujourd’hui, il semblerait qu’il faut aussi de plus en plus penser localement pour agir globalement » assure Patrick Criqui. La question de la gouvernance locale des énergies et des transports est essentielle dans la transition énergétique. Aucun des objectifs du récent cadre d’action européen en matière de climat et d’énergie ne peut être atteint sans une action locale, assure Anne Houtman en signalant la Convention des maires, un mouvement créé au niveau européen avec des élus qui s’engagent sur des échanges de bonnes pratiques(www.conventiondesmaires.eu). Autrement dit, l’articulation entre les signaux d’une macro-politique et la capacité à dégager des solutions énergétiques au niveau local est nécessaire. Car l’optimisation des systèmes énergétiques se joue aussi dans les territoires qui sont à même de devenir, dans ce domaine, des lieux d’innovation technologique, organisationnelle et sociale. « Les synergies énergétiques en vue de réduire les émissions de CO2 et de valoriser au mieux les énergies sont d’abord des questions locales, note Yves Bamberger, il faut pousser les gens à prendre en charge le système énergétique au niveau local ».

A Herten, en Allemagne

L’expérience de la ville d’Herten, en Allemagne, illustre parfaitement cette volonté de penser localement le futur énergétique. Située dans le Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, dans l’ancien cœur industriel de la Ruhr, cette ville moyenne de 62 000 habitants fut par le passé le plus grand site minier d’Europe. La fermeture des mines s’est soldée par la perte de plus de 15 000 emplois au cours des trente dernières années et une baisse de la population dont 20% est immigrée.

«  Il y a dix ans, nous avons engagé une réflexion sur le futur de la ville et son développement économique, raconte Uli Paetzel, maire d’Herten, nous avons défini un plan, Herten 2020, en misant sur les énergies nouvelles et la participation de la population ».
Pour l’élu, il était important de se baser sur les atouts existants : une tradition de production d’énergie dans la région, une mixité sociale et l’existence d’une compagnie d’énergie locale, la Hertener Stadwerke, propriété de la ville. Cette compagnie a, dès le années 1970, défini un plan énergétique local en favorisant la mise en place d’un réseau de chaleur urbaine pour les habitants et le développement d’un bon réseau électrique et de gaz naturel. Cet exemple illustre une spécificité que les observateurs de l’économie allemande oublient souvent, insiste Babette Nieder, responsable de l’énergie et de l’innovation de la ville. « En Allemagne, les entreprises publiques influencent la définition des politiques industrielle et économique ». Et à Herten, politique énergétique locale et développement économique sont étroitement liés comme le suggère une publicité. Cette campagne explique aux habitants que l’énergie produite localement est distribuée localement et que l’acheter est une manière de participer à la croissance de l’activité économique du territoire.

La Ville et sa compagnie d’énergie locale ont défini un Plan climat en deux étapes, 2020 et 2050, avec l’ambition de développer la part des énergies renouvelables (éolien, biogaz, photovoltaïque et hydrogène), de réduire la consommation d’énergie de 50% et les émissions de GES de 95% d’ici à 2050. La ville est sur la bonne voie au regard de l’évolution des emplois, de plus en plus découplés de la consommation d’énergie. Herten est en effet l’une des dix-neuf communes allemandes choisies par le ministère fédéral de l’Environnement pour tester, au niveau local, la nouvelle stratégie énergétique allemande. La première étape est celle de la transition basée sur des solutions locales existantes, précise Babette Nieder. Toute la production d’électricité de Herten est ainsi fournie par une usine d’incinération de déchets, AGR, gérée par la communauté urbaine de la Ruhr. La ville envisage aussi d’utiliser la chaleur produite par l’usine pour son réseau de chaleur urbaine actuellement alimenté par les centrales thermiques au charbon situées dans des communes voisines. Elle exploite aussi le gaz de mine pour ce réseau.

La deuxième étape du plan reflète l’ambition de la ville de devenir un acteur reconnu dans le développement de l’hydrogène. Le centre d’hydrogène H2Herten a été construit sur une ancienne friche minière avec le soutien du Land et de l’Union européenne. Ce centre réunit la production verte d’hydrogène, le stockage d’hydrogène, la production d’électricité via une pile à combustible et la distribution d’hydrogène pour des véhicules publics (bus, utilitaires). L’hydrogène est produit selon deux procédés : par électrolyse alimentée par une éolienne située sur un ancien terril ; à partir de biomasse. Ce centre est aujourd’hui un lieu de démonstration à double titre, explique Babette Nieder, il est un exemple d’autonomie énergétique dans le bâtiment et il offre la possibilité aux producteurs d’énergie de mener des simulations de systèmes. Herten préside le réseau H2-Ruhr et fait partie du cluster hydrogène du Land. La ville est également partenaire de la plateforme européenne UE-Cleantech.

Une telle évolution réclame une évaluation à la fois globale et de chacun des maillons du système pour pouvoir l’ajuster au fur et à mesure, souligne Babette Nieder, pendant une décennie encore, Herten poursuivra une double démarche, celle conduite autour de l’usine d’incinération, celle orientée sur les solutions de demain, qui nécessitent des aides pour devenir viables et compétitives. Le territoire montre ainsi sa capacité d’être un lieu d’expérimentation, permettant d’approfondir la connaissance de la technologie hydrogène, de renforcer l’expertise des acteurs et de débattre des initiatives avec la population.

Ce futur énergétique se construit en effet avec la participation des habitants, insiste Uli Paetzel. Un fonds a été créé pour inciter les citoyens à rénover leur logement et à privilégier de nouvelles installations utilisant les énergies renouvelables. Tous les deux ans, la ville organise les Journées du climat ; la prochaine édition aura lieu fin octobre 2015 sur le thème de la « Production et distribution énergétiques », un sujet sur lequel Herten a un réel retour d’expérience !

A Saclay, en Ile-de-France

De l’autre côté du Rhin, à 500 km à l’ouest d’Herten, une autre approche locale innovante est menée en Ile-de-France, sur le Plateau de Saclay, par l’Etablissement public d’aménagement du Plateau de Saclay (EPPS), créé par la loi sur le Grand Paris. « Le travail sur la question énergétique s’intègre à une réflexion stratégique plus large sur les enjeux de développement durable du projet de Saclay » souligne Ghislain Mercier. L’EPPS a bâti une stratégie éco-territoire qui repose sur l’idée suivante, formulée en ces termes par le géographe : « le territoire du Plateau de Saclay met tout en œuvre pour accueillir un grand pôle scientifique et technique (il regroupe aujourd’hui 15% de la recherche française, publique et privée), en retour la recherche et l’innovation doivent aider ce territoire à faire face à ses enjeux propres de développement durable ».

Dans cette stratégie, la transition énergétique a une place prioritaire. Tout d’abord, le projet d’aménagement s’intéresse inévitablement à l’approvisionnement énergétique du site mais surtout, il y a deux atouts à exploiter. « On a avec le campus urbain un projet de très grande échelle, avec un effet de levier très fort, explique Ghislain Mercier, et il existe sur le Plateau un gros potentiel de recherche sur les questions énergétiques ». EDF va y implanter son centre de recherche et de développement fin 2015 et plusieurs instituts pour la transition énergétique, créés par le Programme Investissements d’avenir (PIA), seront présents sur le plateau : l’Institut Paris-Saclay Efficacité énergétique, qui travaille notamment sur la mise en relation des installations industrielles avec les zones urbaines, l’Institut du Photovoltaïque français, l’Institut VéDéCom qui s’intéresse au véhicule et à la mobilité décarbonés. Il s’agira d’intégrer ces acteurs de la recherche à la dynamique d’aménagement du campus. C’est un réel défi pour l’aménageur qui doit concilier le temps long de l’aménagement et la possibilité d’ajuster les projets en fonction de l’avancée des programmes de recherche.

Un projet-phare est d’ores et déjà lancé au sud du campus avec la mise en place d’un réseau de chaleur et de froid pour l’approvisionnement énergétique du site. Cette boucle d’eau tempérée à 28°C utilise le potentiel géothermique de la nappe de l’Albien. Elle permet le chauffage des bâtiments grâce à des pompes à chaleur et la production d’eau chaude sanitaire. Les calories excédentaires dans certains bâtiments sont récupérées et transférées vers d’autres bâtiments. « C’est une boucle d’échanges énergétiques et une réponse collective aux enjeux de la transition, observe Ghislain Mercier, il ne s’agit pas de penser en termes d’autarcie énergétique de chaque bâtiment mais de permettre un pilotage dynamique en réseau couplant chaleur et électricité ». La première phase de réalisation de ce réseau représente un investissement estimé entre 40 et 50 millions d’euros.

Ce projet est la première brique d’un réseau électrique intelligent, le LiveGrid* Paris-Saclay qui sera un programme de recherche et d’expérimentation sur la gestion intelligente de l’énergie. L’EPPS a choisi de lancer une consultation pour sélectionner un opérateur pour exploiter le réseau de chaleur en ayant recours à un CREM (contrat de conception, de réalisation, d’exploitation et de maintenance) de sept ans. A l’issue de cette période, le réseau sera rétrocédé à la collectivité locale, la communauté d’agglomération du Plateau de Saclay, qui pourra passer une délégation de service public pour son exploitation. Cette phase intermédiaire, au cours de laquelle un aménageur fait exploiter une infrastructure énergétique, est une approche originale et unique en France à ce jour, remarque Ghislain Mercier. Sur les territoires, les innovations suscitent aussi des solutions nouvelles de gouvernance et d’organisation.

* Le consortium LiveGrid a répondu en mars 2015 à l’Appel à manifestations d’intérêt (AMI) pour la « Mise en place sur des campus universitaires d’un réseau électrique intelligent expérimental – plateforme d’innovation ».

mardi 23 juin 2015, par HUCHERY Mélissa