Accueil > La Médiathèque > Dossiers > La transition énergétique : enjeux et jeux d’acteurs > Démarche délibérative et décision publique

Enregistrer au format PDF

La transition énergétique : enjeux et jeux d’acteurs

Démarche délibérative et décision publique

Construire l’avenir énergétique repose sur des choix complexes, marqués par les incertitudes et les risques. Les scénarios sont des outils utiles à la décision.

La formulation des politiques énergie-climat est sensible et elle l’est d’autant plus dans une période de défiance à l’égard de la parole du politique et de l’expert. C’est dans ce contexte que s’inscrit la question posée par Patrick Criqui sur le rôle des scénarios dans les processus de décision. Ce sont, dit-il, « des outils du débat et d’une gestion dynamique de la transition ».

Se basant sur les analyses du professeur Ottmar Edenhofer, co-président du groupe de travail n°3 du GIEC lors les derniers travaux, Patrick Criqui dénombre quatre grands types d’attitude structurant les relations science-société-décision face à un sujet complexe.
L’attitude positiviste-scientiste consiste à dire qu’il y a une bonne solution que seuls les scientifiques sont capables d’identifier. Elle peut conduire à une vision d’un gouvernement par les scientifiques.
L’attitude positiviste-décisionniste considère qu’il y a bien une meilleure solution et qu’il revient au pouvoir politique de prendre la décision de la mettre en œuvre. Le Plan Messmer pour l’énergie nucléaire en France est un exemple de cette démarche. Les deux autres attitudes estiment difficile d’identifier une meilleure solution, dans la mesure où les valeurs sont multiples dans la société et les objectifs différents selon les acteurs.
L’attitude constructiviste-relativiste, dont le philosophe Bruno Latour est un des représentants en France, estime que la science n’a pas de position prééminente en termes de validité de son discours. Autrement dit, la science serait un discours comme un autre…
L’attitude pragmatique éclairée, dont se réclame Edenhofer et que fait sienne Patrick Criqui, souligne qu’il existe plusieurs solutions, dépendant de différentes valeurs, pour des problèmes complexes. Le rôle des scientifiques est d’identifier les problèmes, les solutions, de rassembler des informations, de produire des analyses et de documenter les conséquences des différentes solutions. La référence est le processus d’enquête scientifique de John Dewey.

Dans une telle approche, les scénarios ont toute leur pertinence. Ainsi, les quatre trajectoires identifiées pour le débat national sur la transition énergétique (DNTE) en France (cf. l’article « Changement climatique et futurs énergétiques ») permettent, selon Patrick Criqui, « l’expression des préférences des parties-prenantes et également de lancer les politiques publiques et d’identifier les points critiques, dans une perspective de gestion dynamique de la transition ». On peut cependant regretter le peu d’écho de ce débat dans l’espace public. L’économiste a rappelé les bons mots de Mediapart à ce sujet : « il vous aura sans doute échappé que l’on vient de sortir d’un grand débat sur la transition énergétique » !

Les matériaux préparés ont cependant servi de base à l’élaboration du projet de loi sur la transition énergétique pour la croissance verte. Il est en effet le fruit d’un processus délibératif explique Patrick Criqui en rappelant l’architecture mise en place. Le dispositif comprenait : un comité de coordination ; un conseil national avec des représentants d’ONG, d’associations de consommateurs, de syndicats, d’industries, du parlement, des collectivités territoriales, de l’administration centrale ; un groupe de citoyens et un groupe d’industriels ; un groupe de 45 experts devant produire les matériaux à verser au débat.

Si la mission d’identifier des trajectoires a été réussie, Patrick Criqui reconnaît que la question de l’évaluation de celles-ci reste inexplorée. Car la France ne dispose pas des ressources et des connaissances scientifiques nécessaires pour effectuer une évaluation quantifiée et avec des fondements scientifiques solides des différents scénarios. Aucune institution n’est capable de le faire, déplore l’économiste. Sur une question majeure comme la pollution de l’air en région parisienne par exemple, il n’existe pas encore d’évaluation économique. « Tout le monde aimerait avoir une approche réellement systémique, constate-t-il, mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, nous en sommes très loin ».

Autre déficit à combler pour aider le décideur politique dans la conduite des politiques publiques, la définition de bons tableaux de bord. La décision est en effet multicritères, « on ne conduit pas un avion avec juste un altimètre » dit l’économiste Ignacy Sachs. Patrick Criqui se réfère ici à l’idée du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009 qui préconise la mise en place d’un mini dashboard pour piloter les politiques de développement durable. Ces tableaux de bord pourraient être déclinés à différentes échelles. Ils seraient, estime Patrick Criqui, d’une « extraordinaire pertinence » au niveau local pour la conduite de politiques de développement durable.

mardi 23 juin 2015, par HUCHERY Mélissa