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L’eau en questions-réponses

5-L’eau et l’agriculture

Quelles sont les difficultés soulevées par l’agriculture en ce qui concerne l’eau ?

Le Conseil d’Etat fait l’analyse suivante des difficultés soulevées par l’agriculture contemporaine en ce qui concerne l’eau.
Les agriculteurs se sont comportés en acteurs économiques rationnels au regard de la PAC (politique agricole commune) : pour sécuriser et accroître leur revenu, ils ont augmenté leur production en utilisant engrais et pesticides au-delà des volumes strictement nécessaires et développé l’irrigation, plus rémunératrice que la culture sèche, un consensus politique s’étant établi pour ne pas leur faire supporter le coût environnemental de cette logique productiviste, exclusivement économique.
L’intensification de la production agricole a entraîné une augmentation importante de la consommation d’eau et une dégradation de la qualité de la ressource (ex : pollution des cours d’eau et des eaux souterraines par les nitrates et les pesticides). Les difficultés ont été aggravées par la raréfaction des zones humides. Ces points ont été détaillés dans les quatre premiers chapitres de ce dossier.
Nous présenterons dans ce chapitre le contexte socio-économique et les techniques envisageables pour concilier agriculture et préservation de la ressource en eau.

Références

Quelle a été l’évolution de la profession agricole ?

La charge de travail des agriculteurs augmente et le revenu des exploitations baisse (cf. la figure ci-dessous). En 2011, il y avait en moyenne 1,47 emploi à plein temps non salarié par exploitation (l’exploitant et une aide apportée par la famille).

Evolution du revenu net d’entreprise agricole (RNEA) corrigé de l’inflation (Maurice DESRIERS. L’agriculture française depuis cinquante ans : des petites exploitations familiales aux droits à paiement unique. In L’agriculture, nouveaux défis. INSEE Références. Janvier 2007. p. 27). La courbe en vert foncé correspond à la tendance du RNEA au cours des principales phases de la politique agricole commune.

Les salariés fournissent 30 % du temps de travail annuel dans l’agriculture. Près de la moitié d’entre eux travaillent dans la viticulture (vendanges, préparation de la vigne en hiver) et la culture de céréales (moissons).
Le revenu des exploitants tourne autour de 20 000 euros avant impôt depuis une dizaine d’année. Les subventions apportent en moyenne 80 % du revenu. Ces chiffres cachent une grande instabilité au cours du temps et une très forte disparité des exploitations. Par exemple, 22 % des exploitations avaient des revenus inférieurs à 10 000 euros en 2010 et 46 % en 2009. En 2009, 22 % des exploitations avaient un bilan négatif, les dépenses incontournables (ex : nourriture pour animaux, carburant, engrais) dépassant les recettes et les subventions.

Revenu avant impôt des non-salariés (ex : agriculteur exploitant, aide familiale) entre 2000 et 2010 (RICA 2010. Disparité des résultats et situation financière des exploitations. Commission des comptes de l’agriculture – Session du 20 décembre 2011. AGRESTE Les Dossiers N° 13. Janvier 2012. p. 65).

  • D1 : les revenus sont inférieurs à ce niveau dans un dixième des exploitations ;
  • Q1 les revenus sont inférieurs à ce niveau dans un quart des exploitations ;
  • Me les revenus sont inférieurs à ce niveau dans la moitié des exploitations ;
  • Q3 les revenus sont inférieurs à ce niveau dans les trois quarts des exploitations ;
  • D9 les revenus sont inférieurs à ce niveau dans les neuf dixièmes des exploitations.

Références

Pourquoi utilise-t-on des pesticides ?

Les pesticides sont principalement utilisés pour lutter contre les mauvaises herbes, les maladies dues aux champignons et les insectes, l’ordre des priorités dépendant des cultures.

Cultures% de la surface agricole % de la consommation
totale de pesticides
Remarques
Céréales à paille 24 % 40 %60 % fongicides
35 % herbicides
Maïs 7 % 10 %75 % herbicides
Colza 4 % 9 %
Vigne 3 % 20 %80 % fongicides
Ensemble38 % 79 %

Occupation du territoire et consommation de pesticides pour quelques cultures – données 2000 (J.N. Aubertot, J.M. Barbier, A. Carpentier, J.J. Gril, L. Guichard, P. Lucas, S. Savary, I. Savini, M. Voltz (éditeurs). Pesticides, agriculture et environnement. Réduire l’utilisation des pesticides et limiter leurs impacts environnementaux. Expertise scientifique collective, synthèse du rapport. INRA et Cemagref. 16 décembre 2005. p. 9).

Le recours massif aux pesticides est nécessaire dans l’agriculture productiviste conventionnelle. Une raison majeure est la très faible diversité des cultures, allant jusqu’à la monoculture. Comme rien ne change d’une année sur l’autre, les mauvaises herbes, les maladies et les ravageurs finissent par proliférer
Le système est rentable tant que les pesticides pèsent peu dans les coûts de production (les frais de personnel sont généralement prépondérants) et que la commercialisation dégage une marge suffisante. Il présente en plus l’avantage d’être simple à mettre en œuvre et de ne pas nécessiter de compétences particulières. La France est le quatrième consommateur européen de pesticides (par hectare de culture) derrière le Portugal, les Pays-Bas et la Belgique.

Références

Un recours massif aux pesticides est-il évitable avec l’agriculture productiviste ?

Oui, on peut réduire les pesticides si le système de production limite les risques phytosanitaires. On parle alors de production intégrée. Il faut notamment diversifier les cultures et planifier correctement leur rotation. La production intégrée nécessite une forte compétence technique.
L’exemple du Danemark montre que la production intégrée est compatible avec une agriculture productiviste. Au début des années 1990, ce pays a mis en place des mesures strictes de régulation des pollutions d’origine agricole en taxant les pesticides et en limitant le recours aux engrais. Au bout d’une dizaine d’années, un quart des surfaces cultivées était en production intégrée. Malgré cela, les rendements français et danois sont comparables, et même généralement supérieurs au Danemark.

Références

Peut-on limiter les apports de nitrates sans nuire à la production agricole ?

Il est difficile de calculer l’apport minimal de nitrates nécessaire aux plantes car il dépend de la succession des cultures au cours du temps. De plus, les nitrates sont facilement entraînés par l’eau. Au bout du compte, on épand généralement plus de nitrates que ce qu’absorberont les cultures. Ceci explique que les agriculteurs danois n’ont pas le droit d’utiliser plus de 90 % du dosage d’engrais préconisé après une analyse chimique des besoins.
L’eau entraîne les nitrates loin des champs. L’ampleur de la pollution dépend des pratiques agricoles. Le pire est de laisser le sol nu en automne et en hiver. Une solution est de semer des plantes qui consomment les nitrates en attendant les nouvelles cultures. On parle de « Cultures Intermédiaires Pièges à Nitrates » (CIPAN). Certaines espèces (moutarde…) sont particulièrement efficaces. Non seulement elles piègent une grande partie des nitrates en excès, mais elles empêchent la croissance des mauvaises herbes et elles servent de plantes hôtes aux animaux qui se nourrissent des ravageurs des cultures.
L’apport d’engrais est nécessaire pour compenser l’appauvrissement de la terre au fur et à mesure des récoltes. Il génère une importante augmentation du rendement. Par exemple, le rendement du blé passe de 47 quintaux à l’hectare sans apport de nitrates à 82 quintaux à l’hectare si on apporte des nitrates.

Références

Pourquoi irrigue-t-on ?

L’irrigation ne concerne que 6 % de la surface agricole et une exploitation sur sept. Elle est principalement localisée dans le Sud-Ouest, la Beauce, la Provence et l’Alsace.

L’irrigation en 2000 (dernière statistique disponible) (L’irrigation du maïs mise à mal par les sécheresses. Agreste Primeur. Mai 2007.).

Il y a plusieurs raisons pour irriguer :
• L’irrigation est indispensable pour les arbres fruitiers et les légumes.
• L’irrigation augmente le rendement. Pour le maïs-grain l’augmentation est d’environ 30 % une année normale et elle atteint 50 % une année sèche. Le rendement du maïs-grain sans irrigation est trop faible pour qu’une petite exploitation en vive.
• L’irrigation augmente la régularité des revenus en limitant l’effet des sécheresses.
• L’irrigation augmente la qualité des produits (qualités gustatives, présentation, calibre). Les cahiers des charges de l’industrie et du marché peuvent imposer l’irrigation (ex : culture de la pomme de terre en Picardie).
• Les cultures irriguées bénéficient d’une aide spécifique dans le cadre de la politique agricole commune (PAC).
La moitié des surfaces irriguées sont consacrées au maïs-grain. Ce n’est pas parce qu’il consomme plus d’eau que les autres céréales (il faut dans tous les cas 500 litres d’eau pour produire un kilogramme de farine) mais parce qu’il en a besoin en été. Le maïs-grain sert à l’alimentation animale (volaille, ovins, porcs) et à l’industrie amidonnière. Sa production a doublé en 40 ans.

Références

Peut-on diminuer la consommation d’eau de l’agriculture irriguée ?

Une diminution de 20 à 30 % de la consommation d’eau de l’agriculture irriguée est envisageable avec les techniques actuelles.
Les réseaux sont souvent vétustes et mal entretenus. Les pertes entre l’origine de l’eau (ex : station de pompage, retenue) et son utilisation aux champs peuvent atteindre 40 %.
L’interdiction d’arrosage pendant les heures chaudes est difficile à appliquer et ne semble pas de nature à diminuer notablement la consommation d’eau. En revanche, une diminution de la consommation allant jusqu’à 20 % est possible avec un entretien correct et un réglage du matériel aux champs. L’adoption des techniques économes en eau (ex : goutte à goutte) pose un problème financier. Elles doublent ou triplent l’investissement par rapport au classique canon à enrouleur.
Le pilotage informatique de l’irrigation en fonction des besoins des plantes n’est pas envisageable actuellement car il nécessite des installations coûteuses (ex : mesure de l’humidité du sol).
Pour les agriculteurs, le critère pertinent est moins la consommation d’eau que la consommation d’énergie, le coût de fonctionnement sur dix ans représentant 84 % du coût total de l’irrigation.

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Stocker de l’eau pour l’irrigation est-il une solution ?

L’idée est simple : stocker l’eau lorsqu’elle est abondante pour l’utiliser en été. Mais la mise en œuvre soulève de nombreuses questions.
Faut-il privilégier des installations rustiques (ex : des petits étangs appelés aussi retenues colinéaires) ou de gros barrages ? Depuis quelques années, c’est la seconde solution qui est retenue bien qu’elle coûte plus cher (3 à 4 euros le mètre cube contre 1 à 2 euros pour les colinéaires). Les agences de l’eau ne financent plus les retenues colinéaires.
Existe-t-il des sites favorables à l’installation de gros barrages ? Les régions Aquitaine et Midi-Pyrénées, sont déjà largement pourvues de retenues dans les sites les plus faciles à équiper. La construction de nouveaux réservoirs se heurte à des obstacles techniques, environnementaux et sociétaux. Les sites favorables sont déjà utilisés en Adour-Garonne et ils ont toujours été rares en Loire-Bretagne.
S’agit-il d’opérations d’utilité publique ? Le Conseil d’Etat considère que la balance des intérêts en présence ne penche pas nécessairement en faveur des installations de stockage.
Qui va payer ? Les pouvoirs publics envisagent d’augmenter les capacités de stockage de 40 millions de mètre cube (soit 10 % des besoins exprimés par les irrigants) pour un coût prévisionnel de 120 millions d’euros. Les irrigants estiment qu’ils n’ont pas les moyens de participer au financement de ces investissements, ne serait-ce que partiellement.
N’est-ce pas une incitation à l’irrigation ? De fait, l’augmentation des capacités de stockage en Adour-Garonne s’est accompagnée d’une extension de l’irrigation.

Références

Une modification des pratiques agricoles résoudra-t-elle les problèmes liés à l’eau ?

Personne ne croit que les efforts entrepris permettront de réduire significativement les déséquilibres entre les ressources en eau et les besoins des agriculteurs. En effet, les pratiques actuelles répondent à une logique claire : sécuriser et accroître le revenu agricole sans augmenter le temps de travail.
Le Conseil d’Etat suggère une solution : renforcer le régime d’assurance récolte et y inclure une assurance sécheresse. C’est pour lui la seule voie pour prévenir les prélèvements excessifs d’eau pour l’irrigation et pour limiter le recours aux engrais et aux pesticides.
Autrement de nombreuses raisons poussent au statu quo. Par exemple :
Les agriculteurs continueront à privilégier la culture du maïs-grain car la demande internationale augmente régulièrement.
L’augmentation prévisible du coût de l’irrigation (ex : coût de l’énergie, redevance de prélèvement) est insuffisante pour influer sur la consommation. Et une forte augmentation semble exclue (ex : participation au financement des installations de stockage d’eau).
Les pouvoirs publics ne se sont pas dotés d’outils économiques efficaces pour peser sur la consommation d’eau par les agriculteurs (ex : marché des droits avec des quotas d’eau).
Les pouvoirs publics manquent de données pour établir de façon peu contestable le niveau de la ressource disponible sans compromettre les intérêts des autres usagers et le bon état des milieux aquatiques.

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vendredi 16 mars 2012, par Olivier Dargouge