Accueil > La Médiathèque > Dossiers > Innovation : repères > Quelle est la perception sociale de l’innovation ?

Enregistrer au format PDF

Innovation - repères

Quelle est la perception sociale de l’innovation ?

Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur le fait que l’innovation fascine tout autant qu’elle effraie. Synonyme de plus de bien-être pour les uns, de menace pour les autres, l’innovation se présente comme une notion complexe entretenant une relation parfois ambigüe avec les notions de progrès, d’incertitude et de précaution. Pour mieux comprendre les différentes facettes de la perception de l’innovation dans le public, tournons-nous vers la philosophie et l’histoire des sciences.

L’innovation est-elle synonyme de progrès ?

« Si tout progrès suppose de l’innovation, toute innovation ne signifie pas un progrès ». C’est sur ce constat qu’Heinz Wismann ouvre la réflexion sur l’ambigüité des rapports entretenus par l’innovation avec le progrès (cycle national de formation 2012-2013, session 1). Pour rendre compte de cette dissymétrie, il faut reconstruire la perspective historique à l’origine de l’avènement de l’idée de progrès. Selon Heinz Wismann , l’engouement pour la nouveauté – à l’origine de cette idée de progrès – est né en Europe au XVe siècle du basculement d’un univers stable vers un univers d’où peut émerger du nouveau.

Ce basculement s’est opéré à la faveur de trois événements : le geste de Copernic délogeant la Terre du centre de l’univers, l’impression de textes profanes ouverts à l’interprétation, la découverte du continent américain par Christophe Colomb. Ces trois ébranlements des certitudes admises obligent en effet les européens à trouver un nouvel ancrage, non plus dans le passé et la tradition comme ils l’ont toujours fait, mais dans le futur.
Signe de ce renversement de perspective : l’utopie de Thomas Moore parue en 1516. L’aventure humaine n’a désormais d’autre but que de viser un idéal situé dans un autre lieu du temps. Dans ce monde maintenant orienté vers un but que l’on connaît, la nouveauté peut donc être analysée en termes d’avancées ou de recul. L’idéologie du progrès commence ainsi à voir le jour. C’est d’ailleurs elle qui servira de socle au développement des Lumières. Pourtant, à partir de la fin du XIXe siècle, le divorce entre progrès et innovation semblent s’amorcer et l’innovation pour l’innovation l’emporter progressivement sur l’idée de progrès.

Comment expliquer ce basculement ? Pour Heinz Wismann , si innovation et progrès ne coïncident plus aujourd’hui c’est en raison de la libération du marché. Alors que l’organisation de l’activité économique était subordonnée à une vision de l’avenir dans les sociétés dominées par l’idée de progrès, c’est en effet à la libération du marché que nous devons notre prospérité actuelle. Or accepter l’autorégulation par le marché et retirer à l’Etat sa mission de guide (en lui assignant pour seule fonction de veiller à l’absence d’inégalités trop fortes), c’est en même temps renoncer à l’idéologie du progrès.

Ne pouvant plus être analysée en termes d’avancée ou de recul faute d’idéologies (d’utopies) pour l’orienter, l’innovation se présente donc de plus en plus comme une forme de créativité pure dépourvue de tout critère d’appréciation. Le divorce entre innovation et progrès est dès lors consommé.

Quel rapport l’innovation entretient-elle avec le désir ?

Déconnectée de l’idée de progrès avec la modernité contemporaine, ce qu’Heinz Wismann appelle « l’innovation pour l’innovation » devient aujourd’hui argument de vente dans le monde économique. Comme l’explique le philosophe, c’est en effet sur elle que l’on fait souvent reposer la délicate mission de stimuler la consommation.

Comment ? En suscitant le désir de consommer y compris là où il n’existe pas de besoin. Cette nouvelle mission assignée à l’innovation d’entretenir le désir apparaît clairement dans l’avènement de la publicité. Alors qu’il y a quelques dizaines d’années, la publicité se situait encore dans l’horizon du progrès avec comme principal argument de vente la plus grande performance, aujourd’hui c’est l’absolu gratuité du nouveau qui est en général mise en avant et le plus souvent érotisée. Parfait contrepied des théories du progrès, où l’humanité, sortie du privilège accordé au passé, se tournait vers un but dans le futur, cette fascination pour l’émergence de la nouveauté s’inscrit dans une sorte d’exaltation du pur présent appelé « présentisme ». Mais découpler ainsi l’innovation de l’idée de progrès n’est pas sans conséquence.

En effet, Heinz Wismann montre que la nouveauté constitue une pente dangereuse sur laquelle nous risquons de gaspiller des énergies non seulement physiques mais aussi psychiques. Et que, dans ce contexte, il n’est pas étonnant de voir poindre à l’horizon une épidémie psychique appelée dépression, signe de l’épuisement de notre capacité de désir. En reprenant ce thème de « l’épuisement du désir » largement développé par Bernard Stiegler, Heinz Wismann pointe ce qui selon lui pourrait engendrer un grave problème économique dans notre société de consommation.

Incertitude, risque, précaution : pourquoi l’innovation fait-elle parfois peur ?

Les nombreux débats entourant le principe de précaution sont révélateurs de la frilosité actuelle de notre société face à l’innovation. Plus que la peur du nouveau, ces débats nous apprennent que c’est désormais l’intolérance à l’incertitude qui est sans doute devenue le trait saillant de l’attitude du public à l’égard des sciences. Alors qu’au XIXe siècle, l’innovation ne laissait aucune place à l’incertitude dans la mesure où le terme de l’innovation était fourni au préalable par l’idée que l’on se faisait du progrès, aujourd’hui la donne est tout à fait autre. Le développement de la physique des particules et les travaux de Kurt Gödel en mathématiques ont en effet eu pour conséquence de faire de l’incertitude la nouvelle règle. Or c’est précisément de l’incertitude que nait la crainte actuelle vis-à-vis de l’innovation.

« Nous sommes passés de la crainte d’un petit nombre de dangers presque inévitables (prédateurs, maladies, famines, catastrophes climatiques) à l’appréhension de ceux, innombrables mais incertains, dont nous sommes responsables (accidents de voiture, cancer du fumeur, pollutions graves, etc.) ». [1] Alors, notre société se met à rêver au risque zéro et d’en appeler au principe de précaution. Dans ce contexte dominé par le refus d’une incertitude pourtant omniprésente, rien d’étonnant à ce que l’innovation suscite sinon la peur, du moins une certaine forme de méfiance.

Interventions publiques
L’idée de la science et l’éducation scientifique Heinz Wismann, Cycle 2007-2008, Clôture
La société face aux frontières de la science et de l’innovation : précaution et expertise Bertrand Collomb , Cycle 2009-2010, Ouverture.
Science et citoyenneté : quelles relations, quels enjeux ? Bertrand Collomb, Cycle 2010-2011, Ouverture,
Bibliographie générale
PDF - 44.5 ko
Comment le progres scientifique est-il perçu au bresil ?
Carnet du voyage d’études au Brésil

PDF - 77.3 ko
Perception de la technologie et de la science par les Japonais
La culture japonaise et la perception de la technologie et de la science par les Japonais, le débat autour de la science et de la technologie - Carnet du voyage d’études au Japon

jeudi 18 juillet 2013, par HUCHERY Mélissa