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Ouverture officielle

Techno-imaginaire et innovation technologique

Pierre MUSSO, professeur de sciences de l’information et de la communication, chaire Modélisations des imaginaires, innovation et création, Télécom ParisTech et université Rennes 2

Pour aborder la question du numérique, je vais vous parler de techno-imaginaire et d’innovation technologique. L’objet technique, le smartphone par exemple, est une construction sociale et culturelle. On peut appréhender les imaginaires à l’œuvre dans l’objet technique comme on regarde les sédimentations dans une carotte de glace. Gilbert Simondon, philosophe sociologue, soulignait que la genèse d’un objet technique fait partie de son identité.
Je vous propose quatre réflexions : tout d’abord, la définition des trois notions clés que sont celles de technique, d’imaginaire et d’innovation en examinant leur relation voire leur hybridation ; ensuite, j’examinerai quelques techno-mythes contemporains, ce qui me permettra de prendre une distance critique avec cette notion de numérique si centrale dans les discours contemporains. J’aurais donc peut-être une conclusion décevante pour les amoureux du numérique.


Pierre MUSSO - Techno-imaginaire et innovation... par IHEST

Définition de la technique

Je préfère parler de techno-imaginaire, mot que j’emprunte à Georges Balandier, sociologue anthropologue, plutôt que de la technique stricto sensu. En général, on ne voit dans la technique qu’un aspect. On est borgne : on voit la fonctionnalité, l’instrumentalité (à quoi et à qui cela sert) mais pas la dimension imaginaire. Les travaux de François Caron, historien des sciences et des techniques, ont mis en évidence trois révolutions industrielles : celle de 1760-1820 liée à la machine de Watt et au chemin de fer ; celle de 1860-1900 liée à l’électricité, au téléphone et au pétrole ; celle des années 1960-2000 liée à l’informatique et à sa fusion avec les télécommunications. Les sociétés occidentales ont empilé trois macro-systèmes techniques qui ont été construits sur trois grandes infrastructures de transport : d’abord les réseaux de chemin de fer, ensuite les réseaux d’électricité et aujourd’hui les réseaux de téléinformatiques. Au cours de la formation de ces trois grands macro-systèmes techniques, se sont développées différentes familles de technologies, toujours plus sophistiquées et qui ne se substituent pas mais plutôt s’empilent ou se combinent entre elles. Pour les appréhender, on peut s’appuyer sur une classification des techniques proposée par Michel Foucault : les techniques de production, qui aident à transformer la nature et à manipuler les objets ; les techniques de systèmes de signes, qui permettent le maniement des signes, des sens et des symboles et qui sont centrales aujourd’hui ; les techniques de pouvoir, qui visent à conduire les individus et à les soumettre à un certain nombre de finalités (dans notre économie de la contribution des utilisateurs, la captation de l’attention est centrale pour le marketing, le management ou les médias) ; les techniques de soi, du corps, des conduites, des comportements (importance des techno-biologies jusqu’au rêve du jeunisme éternel, de la performance permanente, voire d’immortalité).

Il faut rappeler deux caractéristiques essentielles de la technique. D’une part et cela vient de la Grèce antique, la technique élargit, augmente et amplifie l’action humaine. Elle crée ce que Bergson appelle un homme agrandi ou ce que François Dagognet, philosophe matiériste, appelle un accroissement d’être. Donc le numérique augmente ; il ne remplace rien. Il augmente les activités, les rencontres, les projets. D’autre part, la technique crée un monde artificiel ; elle métamorphose un monde naturel. Les Grecs parlaient à son propos de « machination » dans la mesure où ils voyaient en elle une ruse qui trompe la nature et la détourne de ses lois. L’objet technique est d’abord une construction sociale et culturelle. L’objet technique fait partie de la culture ; il n’est pas extérieur. Il appartient à ce que Bertrand Gille appelle un « système technique », à savoir un mixte de culture, de vision du monde et de production d’objets techniques qui eux-mêmes appartiennent à un ensemble. Il n’y a pas de techniques qui n’appartiennent pas à une culture. Arrêtons l’extériorité technique/culture ! La technique est inscrite dans la culture. L’objet technique est la cristallisation d’une culture. Je pourrais vous faire la démonstration de l’épaisseur culturelle d’un smartphone. C’est un système de représentation sociale. Dagognet rappelle que « n’importe quel objet, même le plus ordinaire, enferme de l’ingéniosité, des choix, une culture ». On peut même lire une civilisation à travers ses objets techniques, ce que fait l’anthropologie. Yves Stourdzé, sociologue, avait pu se livrer à une « autopsie mécanique » d’une machine à laver. Il y décelait des « panoramas d’imaginaires ». Il voyait même dans la machine à laver une tutelle morale, c’est-à-dire une injonction qui fondait l’acceptabilité et l’usage de la technique.

Pour ne pas être borgne, il faut considérer que l’objet technique est à la fois fonctionnel et fictionnel, à la fois un instrument et un imaginaire, d’où le terme de techno-imaginaire. Ce techno-imaginaire, notamment dans des périodes d’innovation intensive comme on les vit aujourd’hui, prend deux formes : le techno-messianisme (sur le numérique, les promesses techno-messianiques sont quotidiennes) ou le techno-catastrophisme. Cette dualité de la technique a été soulignée par tous les grands anthropologues de la technique. Pour Claude Lévi-Strauss, si l’on veut définir l’homme total (celui qui n’est justement pas borgne), il faut le définir par ses productions et par ses représentations. André Leroi-Gourhan soulignait aussi que le propre de l’homme est de créer non seulement des techniques mais aussi des symboles. C’est un double processus d’extériorisation et d’objectivation. L’homme, dit-il, fabrique des outils concrets et des symboles. Gilbert Simondon, philosophe sociologue, va plus loin en affirmant que l’essence de la technique est d’inclure la religiosité. La relation de l’homme au monde s’est dédoublée en technicité et en religiosité qui forment un couple, la technicité exigeant en permanence d’être équilibrée par un autre mode de pensée ou d’existence sortant du monde magique et religieux. On pourrait analyser sous cet angle le smartphone et la stratégie d’Apple.

Je vous soumets rapidement cinq hypothèses sur la technique :

1/ La technique est toujours du techno-imaginaire.

2/ La technique est moins un objet qu’un rapport social cristallisé et même réifié (c’est ce que dit Philippe Roqueplo). Derrière l’objet, il y a toujours une culture, un système qui l’a engendré et qui lui donne son sens.

3/ La technique demeure toujours un choix, un possible, une bifurcation. Il n’y a pas de déterminisme technique, comme s’il fallait isoler dans toute société un de ses éléments pour expliquer la totalité de la société. Manuel Castells dit qu’Internet fait le capitalisme informationnel. Pur déterminisme techniciste car on isole un élément de la société et on en fait la cause explicative du tout social. C’est du déterminisme et a fortiori du progressisme technologique. Il n’y a aucune linéarité du développement technologique. Ce sont des choix. Des sociétés, notamment la Chine, connaissaient l’imprimerie et la poudre à canon mais ne les ont pas développées à la même vitesse que l’Occident.

4/ La socialisation des techniques. Aujourd’hui, on a une suraccumulation et une innovation intensive. En permanence, on a des innovations mais ces innovations appellent la multiplication des fictions, des récits, des imaginaires, voire des propagandes industrielles, non seulement pour leur promotion commerciale mais surtout pour donner du sens aux usages. Il faut même construire des univers imaginaires pour inscrire l’usage de la technique présente ou à venir.

5/ La technique prend valeur totémique. Notamment en Occident et dans les sociétés post-industrielles, elle est érigée en symbole de la modernité. Si l’on veut définir le futur, on va tout de suite évoquer les techno-biologies, le numérique, l’internet des objets, etc. au nom d’une révolution technologique éventuellement numérique.

Définition de l’imaginaire

Malebranche, en déclarant au XVIIe siècle que l’imagination était la folle du logis, a survalorisé la pensée rationnelle et scientifique alors que toute l’histoire des sciences montre le lien étroit entre la pensée rationnelle et la création. Il a fallu attendre Kant pour avoir une réhabilitation de l’imagination. Au XXe siècle et aujourd’hui, l’imagination et l’imaginaire ne sont plus incompatibles avec l’approche rationnelle. Il faut même penser l’imaginaire non pas comme antirationnel ou a-rationnel, anti-réel ou a-réel, mais plutôt comme un complément obligé du réel et du rationnel. L’imaginaire n’est pas simplement le produit de l’imagination. C’est d’abord un langage fait de narrations, de récits, d’images, de formes dynamiques et qui ont une certaine cohérence. C’est un langage intermédiaire et médiateur entre le concept et le percept ou, pour le psychanalyste, entre le symbolique et le réel. Cet ensemble que constitue le langage de l’imaginaire, cet ensemble d’images de textes et d’expériences sensibles, est constitutif de représentations structurées et stabilisées dans des mythes, dans des chaînes, dans des archétypes. Pour simplifier, j’emploie l’acronyme TIC (Texte Image Corps) afin de désigner le langage de l’imaginaire. L’imaginaire peut être structuré. Une école française, qui a commencé avec Bachelard et s’est poursuivie avec Gilbert Durand et d’autres, a montré que ce langage de l’imaginaire possède une logique propre, une logique alogique. C’est ce qu’a montré Freud avec le rêve. On peut décrypter un rêve mais le rêve n’obéit pas au principe de non-contradiction. On accepte, dans le rêve et dans le désir, la contradiction, le paradoxe, l’oxymore. L’une des lois de l’imaginaire est qu’il fonctionne dans l’ambivalence. On peut par exemple dire que le numérique est merveilleux et à l’inverse qu’il est catastrophique. A partir du moment où l’on est dans l’imaginaire, on s’est débarrassé du principe de non-contradiction. Gilbert Durand invitait à construire une science de l’imaginaire. Dans notre chaire, nous nous employons modestement à en déceler au moins la grammaire.

Autre élément important, et c’est celui qui nous intéresse le plus, l’imaginaire est inséparable de sa réalisation. Un imaginaire se réalise. Tous ceux qui opposent réel et imaginaire ne comprennent absolument pas l’enjeu de l’imaginaire. Tout imaginaire se réalise dans des œuvres mentales mais surtout matérielles (des œuvres d’art, des objets techniques). Dans toute son œuvre, Paul Ricœur a montré qu’il n’y avait pas d’action sans représentation. Qu’est-ce qui constitue le propre de l’humain par rapport à d’autres êtres vivants ? Sa capacité à accompagner son action d’un système de représentations. Aujourd’hui, avec l’innovation intensive, non seulement l’imaginaire se réalise dans des objets, des œuvres et des techniques, mais nous avons produit des techniques qui elles-mêmes sont productrices à leur tour d’imaginaires. Je pense aux logiciels, aux vidéos, aux systèmes de simulation, aux univers virtuels, etc. On a créé des nouveaux mondes techniques qui eux-mêmes génèrent des imaginaires, des possibles, que l’on peut en plus matérialiser. Les industries contemporaines multiplient la fabrication de dispositifs qui vont permettre d’explorer les possibles (c’est pour cela que l’innovation est si intensive) et de les projeter (par le biais de la simulation, du virtuel ou d’autres techniques). Il n’y a qu’à voir le développement des robots, clones, avatars et autres êtres artificiels.

Des techno-mythes sont associés à ces objets techniques. Les techno-mythes sont toujours bâtis sur des ambivalences (miracle/promesse ou plaie/frayeur). Par exemple, pour les techniques d’information : soit ces techniques vont apporter la liberté, soit l’aliénation ; soit elles vont faire circuler, soit elles vont nous surveiller ; soit elles vont apporter l’intelligence collective avec ce fameux cerveau planétaire et les agents intelligents, soit elles vont abêtir ; soit elles vont tout mémoriser, soit elles rendent tous les supports obsolètes ; soit elles égalisent les chances, soit elles accroissent le fossé, d’où la fracture numérique ; soit elles créent des communautés, soit elles isolent ; soit elles permettent l’ubiquité et une accélération, soit elles favorisent l’immobilité voire la lenteur.

Il faut parler de l’imaginaire de façon ambivalente mais aussi au pluriel, en raison des multiples acteurs ayant des imaginaires. Les acteurs de l’innovation, les entreprises, les littérateurs, les publicitaires, les organismes d’études, les pouvoirs publics s’emploient à former des macro-représentations sociales (société de la connaissance, société de la communication, société du numérique) afin de produire un contexte englobant pour la société. Dans ces macro-représentations sociales, le numérique (ou la société de communication) est associé à des promesses de démocratisation et de transparence, de dématérialisation, de libération des contraintes spatio-temporelles, d’hyperchoix du cyberconsommateur, de société fluide voire liquide, de grande vitesse, de haut débit et leurs inverses puisque ces promesses sont accompagnées d’autant de menaces.

Définition de l’innovation

Dès que l’on aborde ce terme, on pense à Schumpeter qui l’a introduit en économie avec sa fameuse formule de la « destruction créatrice ». Il définissait cinq cas d’innovation : la fabrication d’un bien nouveau, l’introduction d’une nouvelle méthode de production, la réalisation d’une nouvelle organisation, l’ouverture d’un nouveau débouché et la conquête d’une source de matière première ou de produit. Dans tous les cas, l’innovation est toujours l’exécution de combinaisons nouvelles. Je la résume avec mes partenaires industriels à travers une équation simple i = e + p (innovation = exploration + projection). Il faudrait ajouter à ces définitions de Schumpeter : l’innovation ordinaire (sur laquelle insiste Norbert Alter), l’innovation de tous les jours, celle qu’apportent les astuces des utilisateurs ou des employés par exemple ; l’innovation incrémentale, qui améliore des fonctionnalités ; l’innovation de rupture qui apporte un nouveau produit ; l’invention, qui vient bouleverser un système technique au sens de Bertrand Gille. La grande invention, dans laquelle nous sommes, n’est pas le numérique mais l’ordinateur. Nous vivons donc beaucoup plus l’informatisation du monde et de la société plutôt que sa numérisation.

François Caron, dans son livre sur l’innovation technologique sorti en 2010 chez Gallimard, insiste sur le fait que science et technique se confondent aujourd’hui dans la techno-science. Il est très difficile de garder cette classification selon laquelle la technique serait l’application de la science. Il y a une fusion, une confusion de la techno-science. Lucien Sfez, sociologue, dit que « cette fusion est si forte que l’on ne peut plus distinguer innovation et invention » et propose de parler d’innovention. Aujourd’hui, on n’est plus sur le modèle techno-push, le modèle linéaire des ingénieurs et des centres de recherche, ou sur le modèle market pull, développé dans les années 60 à partir du marketing. On est dans un modèle holiste, interactif, presque sphérique, ce que les chercheurs américains appellent la 4e génération de la R&D. Cette innovention est en plus partagée. Elle devient co-innovention puisque les utilisateurs deviennent co-concepteurs, co-acteurs de ce processus avec une innovation ascendante, en particulier venant des réseaux sociaux.

Les techno-mythes et le numérique

Si l’on observe la dynamique de longue période de socialisation des innovations techniques, on voit émerger l’importance de l’imaginaire et des représentations sociales. On a un modèle en couches où l’on peut distinguer trois moments dans la socialisation d’une technique. Je vous donne un exemple : la perspective est un artifice créé par les mathématiciens et les scientifiques. Elle constitue une grande mutation culturelle, beaucoup plus importante que l’imprimerie. Dans cette mutation a été inventé le paysage. Or, nous voyons en perspective et nous voyons des paysages. Ce sont des constructions techniques mais socialisées et naturalisées. On ne peut pas ne pas voir en perspective depuis la Renaissance.

Le premier temps dans l’innovation technique est un moment où il y a des discours prophétiques et catastrophistes, souvent accompagnés par la science-fiction. Le deuxième temps est la diffusion éventuelle de l’innovation (notamment avec les pionniers) rapidement accompagnée d’une phase de désillusion. Le troisième temps est celui de la banalisation, de l’appropriation, de la socialisation et de la stabilisation des usages qui peuvent entraîner éventuellement un changement social. On a bien vu ces trois moments dans le développement d’internet en France. Vers 1993-94, on a eu les fantasmes (cette innovation américaine est un gadget ; c’est la grande révolution économique et culturelle). Vers 1996-2000, il y a eu le développement très rapide de l’internet, considéré comme le nouvel Eldorado, la nouvelle économie, l’annonce d’un changement de civilisation et aussitôt la désillusion avec la crise économique qui a d’ailleurs d’abord frappée l’économie d’internet. Enfin dans la dernière décennie, on a assisté au développement rapide de l’internet, des usages, des serveurs, des réseaux sociaux, donc à une stabilisation de l’innovation technique. Ceci dit les imaginaires associés à une innovation technique demeurent toujours instables même si l’on peut montrer qu’ils suivent une certaine logique sur la durée. Un des enjeux est de baliser l’espace des usages possibles pour accompagner éventuellement l’insertion sociale d’une innovation technique. Tel est l’intérêt de travailler de façon concrète sur les imaginaires.
La caractéristique de notre époque est que l’innovation technique est devenue hyperrapide alors qu’avant on mettait des décennies, voire des siècles, à digérer une innovation technique. Il faut 4 siècles pour que la société digère l’imprimerie et toutes ses potentialités. Aujourd’hui, les innovations se succèdent sans cesse. On est dans une période d’accélération de l’innovation. Il ne faut pas confondre cette temporalité avec celle de l’appropriation sociale et culturelle qui est beaucoup plus lente. Dans l’innovation technique, le maillon faible est l’homme.

Une troisième temporalité sur très longue durée, souvent multiséculaire, est celle que travaillent les mythes, les archétypes. Ils sont comme un inconscient collectif qui opère de façon souterraine. Abraham Moles, philosophe sociologue, avait identifié quelques uns de ces techno-mythes :

  • le mythe de Gygès, qui consiste à voir et à surveiller sans être vu (les drones) ;
  • le mythe de l’ubiquité, qui autorise à être partout à la fois (slogan des opérateurs de télécom « to be connect everywhere ») ;
  • le mythe de Babel, qui consiste en la recherche de langage et de bibliothèque universels (google, wikipédia, etc.) ;
  • le mythe de la recréation à l’identique, qui consiste en la recherche de la haute fidélité (son numérique soit disant parfait ou haute définition) ;
  • le mythe du Golem qui consiste à créer des êtres artificiels (assistants, avatars, agents autonomes) ;
  • le mythe de l’androgyne ouvrant au choix de son identité grâce aux techno-biologies ;
  • le mythe du magasin universel (ebay, amazon, etc.). Ces techno-mythes travaillent toutes les phases d’industrialisation que nous avons connues depuis plus de deux siècles.

Conclusion : regard critique sur le « numérique »

Le numérique est d’abord un adjectif (voire un substantif) attrape-tout
 : la révolution numérique, l’homme numérique, la fracture numérique, l’entreprise numérique, le conseil numérique, la politique du numérique, etc. On numérise le social comme on pasteurise les aliments. Le numérique est devenu une notion valise qui ramasse tous ces techno-mythes dans leurs versions prophétiques ou menaçantes : la liberté, l’intelligence collective, la connexion permanente, la réduction des inégalités, la création de communautés, la prospérité économique, la réindustrialisation de la France.

Que désigne le terme numérique ? Tout simplement, un langage pour les machines, qui représente l’information par un nombre fini de valeurs discrètes. Il se définit par opposition à l’analogique et est constitué de 0 et de 1. C’est un code inventé pour enregistrer les informations et pour que les machines (pas les cerveaux) communiquent entre elles. Il ne faut pas confondre les cerveaux et le réseau !
Du point de vue technique et scientifique, le numérique est déjà une vieille révolution. Le numérique est toujours présenté comme la révolution actuelle et à venir, mais c’est une vieillerie. Premièrement, c’est le vieux rêve de la Grèce antique de mettre le monde en nombre. Deuxièmement, c’est accompli depuis le XVIIe siècle avec la science moderne qui a mis le monde en équation. Troisièmement, du point de vue strictement technique, c’est une vieille révolution accomplie dans les années 1960 par Paul Baran à travers la commutation par paquets, qui marque la rencontre de l’informatique et les réseaux de télécommunication.

Les imaginaires du numérique sont de vieux imaginaires qui annoncent un vieux futur. Il y a un trop plein de techno-mythes. J’en identifie trois. Le premier est la figure centrale du réseau, assimilé bien souvent au système nerveux et au cerveau. Le réseau a un imaginaire très riche : horizontalité vs pyramide, connectivité vs isolement, circulation vs contrôle, intelligence collective, etc. Le deuxième est la figure cyberspatiale, très puissante inventée par William Gibson et mise en scène par la trilogie Matrix. Dans cette figure cyberspatiale, le grand techno-mythe est la dématérialisation. Avec le virtuel, le numérique et le cyberespace, on élimine tout ce qui gène : le corps physique au profit du seul cerveau, le territoire physique au profit d’un territoire virtuel ou numérique et toutes les structures verticales de pouvoir, à commencer par les États. Il y a donc un techno-mythe libéralo-libertaire versus les États, les structures verticales ou les grandes firmes. Ainsi, on produit ce que Zygmunt Bauman, sociologue, appelle la société liquide, une société liquéfiée par la transformation des atomes en bits. Le troisième est la figure de la révolution numérique identifiée à la table rase : table rase de l’école, du service collectif, des profs, des médecins. La nouvelle économie, la modernité, l’avenir, tout est frappé du simple sceau du déterminisme technique qui réduit le social et la culture au technique et qui aplatit toute la complexité du social sur l’innovation technique.

Le numérique est pour moi un « bâillon sonore » (formule de Sartre). Il empêche de comprendre où se produit réellement la grande transformation. Je vous propose de remplacer le mot « numérique » par « informatisation » et de passer d’un mot emblème à la compréhension d’un processus profond : l’informatisation de nos sociétés et de nos économies, une informatisation comparable à l’industrialisation ou à la mécanisation dont on parlait pour appréhender le processus du XIXe siècle. Il faut appréhender le processus global à l’œuvre aujourd’hui avec deux mutations de très longue période :

1/ Il y a augmentation et élargissement des activités, des objets et des êtres. Cette extension, cette augmentation n’est pas un phénomène simplement lié à l’information. Il n’y a nulle substitution et nulle table rase.

2/ Le numérique empêche de penser la grande transformation, qui est marquée par la télé-informatisation et l’automatisation, et donc de voir un processus qui n’est pas simplement technologique mais qui est aussi anthropologique. Balandier nous invite à explorer les « nouveaux nouveaux mondes ». En 1492, on découvrait un nouveau monde qui existait dans la nature mais était inconnu de l’Europe. Aujourd’hui, les « nouveaux nouveaux mondes » sont ceux qui sont issus de la civilisation, c’est-à-dire ceux que nous produisons. Il faut à la fois produire ces mondes artificiels et les explorer. Cette exploration ne peut être qu’industrielle, heuristique et esthétique. C’est pour cela que l’imaginaire peut être un guide extraordinaire pour explorer et s’aventurer dans ces « nouveaux nouveaux mondes ».

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jeudi 27 février 2014, par HUCHERY Mélissa