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Ouverture officielle du cycle 2012-2013

Le temps, l’incertitude et l’avenir du progrès

jeudi 11 octobre 2012

Claude HURIET, président de l’Institut Curie
Allocution de bienvenue


Monsieur le président, Madame la directrice, Mesdames et Messieurs les auditeurs et anciens auditeurs,
Vous avez beaucoup de choses à apprendre en peu de temps et je ne voudrais pas rendre l’exercice plus difficile. Néanmoins, je me dois de vous accueillir au nom de l’Institut Curie. L’institut Curie rassemble plus de 3 000 personnes (2/3 de soignants, 1/3 de chercheurs CNRS ou INSERM) et est implanté sur trois sites (le site historique de la rue d’Ulm, l’antenne protonthérapie à Orsay et depuis 2010 un centre de lutte contre le cancer à Saint-Cloud).

J’ai été très impressionné par l’ambition du programme. Son intitulé, « Le temps, l’incertitude et l’avenir du Progrès », met l’eau à la bouche et rend en même temps perplexe celui qui est amené à participer à vos travaux. Mon intervention n’est qu’un point de vue par rapport à une vision panoramique. Je ne parlerai pas des progrès en santé mais présenterai quelques considérations personnelles sur la recherche et l’innovation en médecine. Mieux vaut parler de choses que l’on connaît plutôt que de s’aventurer à parler de choses que l’on ne connaît pas, même si c’est une tendance assez répandue.
Je n’aborderai pas les progrès en santé parce qu’ils ne sont pas exclusivement le fait des progrès en médecine. On a trop tendance à faire apparaître les progrès en santé, particulièrement dans les pays émergents, comme une réussite des progrès de la médecine. Si les progrès de la médecine y participent pour une part, vous savez que les progrès en santé tiennent aussi au développement de la culture, aux progrès de l’hygiène, à l’éducation, bref, à tout un ensemble de facteurs d’amélioration d’une société, parmi lesquels la médecine et l’innovation ont une place. Il existe bien d’autres facteurs du progrès des sociétés que les progrès médicaux et l’innovation.

Mon propos portera sur la recherche et l’innovation en médecine envisagées sous l’angle des attentes du citoyen. Je montrerai ensuite l’ambivalence du citoyen avant de conclure par une allusion à une actualité qui éclairera mon propos.
Les citoyens attendent de la médecine d’être en bonne santé et de ne pas souffrir. Au fil du temps, la médecine a pu répondre avec plus ou moins de succès à cette attente même si pendant longtemps, la mort et la maladie sont apparues comme une évolution fatale à laquelle l’homme ne pouvait pas apporter de réponses.

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Les attentes en matière d’innovation médicale correspondent à trois aspirations profondes de l’Homme. Je propose une approche de l’innovation en médecine :

  • Procréer puisque l’Homme veut se perpétuer à travers sa descendance. C’est l’objet de la médecine procréative.
  • Connaître son destin et si possible le maîtriser à travers le développement de la génétique. C’est la médecine prédictive.
  • Retarder l’échéance de la mort, tendre vers l’immortalité. C’est la médecine régénérative. Ces rapports entre la médecine et l’innovation ont au moins le mérite de faire coïncider les domaines dans lesquels on innove avec les attentes des citoyens.

Dans le domaine de la médecine, comme dans d’autres, les exigences citoyennes sont contradictoires et ne peuvent de ce fait être pleinement satisfaites. Les citoyens sont ambivalents dans la mesure où ils sont animés de motivations contraires. On voit par exemple de plus en plus revendiquer un droit à l’innovation, même si ce droit n’est pas encore inscrit dans le droit positif. Les médias reflètent ce droit à l’innovation.
Que nous apprennent-ils ? Que ce droit doit être assorti d’une condition : l’innovation sans risque. Telle est la première contradiction des ambitions citoyennes. Le citoyen voudrait bénéficier du progrès tout en pouvant le dénoncer et désigner des responsables en cas de difficultés. Or, dans le cas de l’innovation, il n’est pas possible de dénoncer l’auteur des insatisfactions sans par là-même rendre hommage à sa contribution. Autre exemple de contradiction : le rapport entre innovation et principe de précaution.

L’innovation est bâtie sur des hypothèses et des incertitudes. Toute recherche vise non seulement à découvrir et à innover mais aussi à apprécier la part de risques et de bénéfices et à lever l’incertitude, les interrogations et les doutes. L’incertitude est inscrite dans la nature même de l’innovation mais elle est rejetée par le citoyen qui demande l’application du principe de précaution. Malheureusement inscrit dans la constitution, ce principe est également présent dans la vie quotidienne et désormais, dans les recours au juge.
De plus en plus souvent, des recours sont fondés sur la non application du principe de précaution. Le citoyen doit être éclairé sur la part de risques que comporte une innovation. Il doit savoir que ce risque ne peut pas être immédiatement appréhendé. A mon sens, le principe de précaution occupe une place exagérée. D’autant plus que la loi Barnier de 1995 a établi clairement la distinction entre précaution et prévention. L’application du principe de précaution, qui porte sur des incertitudes, prévaut sur l’application de la prévention, qui porte elle sur des risques avérés. On devrait logiquement (mais la logique n’est pas le facteur premier dans les choix citoyens et parfois dans ceux du législateur) déplorer de ne pas avoir pu bénéficier du principe de précaution et regretter de ne pas avoir suivi des démarches de prévention. Il n’en est rien ! Nous considérons la prévention d’un risque avéré comme banale. Nous y croyons plus ou moins et pensons qu’elle ne nous concerne pas. C’est ainsi que l’on continue de fumer tout en connaissant les désastres que provoque le tabagisme ! Cette contradiction est déplorable quant à ses effets en matière d’innovation et de santé.

Pour terminer, je souhaite faire mention débat sur les OGM qui vient d’être de nouveau ouvert par l’étude très médiatisée du Pr Séralini. Cette actualité me permet de conclure sur la nécessité, mais également les limites, de l’expertise en matière d’innovation. On met aujourd’hui en cause l’expertise pour des raisons à mon avis discutables. Le politique doit bien asseoir ses décisions sur des expertises mais lesquelles ? Prenons l’exemple des observations, faites naguère, des effets de la vaccination contre l’hépatite B. On suspectait que cette vaccination ne déclenche dans certains cas des scléroses en plaques. Bernard Kouchner, ministre de la santé à l’époque, avait interrogé des experts. Ces derniers n’étaient pas d’accord. Cela arrive, surtout dans les domaines innovants où l’on manque d’éléments de comparaison. Les bénéfices de la vaccination contre l’hépatite B étaient peu apparents mais certains. Les risques : la vaccination pouvait peut-être entraîner la survenue d’une maladie neurologique grave, ce qui n’a pas été avéré. Résultat : le politique a décidé de suspendre l’obligation vaccinale. Ayant à choisir entre deux avis opposés d’experts, le politique a pris cette décision que l’on paie depuis quelques années par la survenue plus fréquente d’hépatites chroniques, avec évolution vers la cirrhose ou le cancer du foie. Face à des expertises contradictoires, le politique ne fait pas toujours le « bon choix ».
Aujourd’hui, des experts contestent la validité scientifique de l’étude Séralini. Le citoyen, les médias et les politiques ont tendance à écarter tout risque potentiel en écartant les bénéfices d’une innovation. Cette contradiction profonde est aggravée par la suspicion de conflits d’intérêts. Dans le domaine de l’innovation, les experts sont rares. En effet, pour être expert en la matière, il faut avoir contribué à l’innovation. Un chercheur ayant travaillé avec un industriel sur un projet innovant sera suspect. On devra donc faire appel à des experts qui connaîtront mal le sujet et dont l’avis risque de fonder la décision politique. On accuse de conflits d’intérêts les experts qui contestent la méthode scientifique de l’étude Séralini, d’où des incertitudes qui déroutent et inquiètent le citoyen.
Je ne suis pas certain d’avoir apporté une contribution à votre thème mais j’ai eu beaucoup de plaisir à vous accueillir à l’Institut Curie. Merci.


vendredi 12 juillet 2013, par HUCHERY Mélissa