Accueil > La Médiathèque > Collections > Séances publiques > Ouverture du cycle national 2010-2011 > Science et citoyenneté : quelles relations, quels enjeux ?

Enregistrer au format PDF

Ouverture du cycle national 2010-2011

Science et citoyenneté : quelles relations, quels enjeux ?

par Bertrand Collomb, président de l’IHEST

Intervention prononcée le 26 octobre 2010 au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

MP3 - 19.5 Mo
Bertrand Collomb
Ouverture du cycle national 2010-2011 de l’IHEST



La science et les technologies ont profondément changé nos sociétés. Néanmoins, nos modes de fonctionnement démocratiques s’ajustent difficilement à ces changements. Nous vivons dans un monde de globalité, de communication instantanée, de diffusion de la connaissance, de changements rapides. Mais, nous n’avons rien trouvé de mieux que la souveraineté des États Nations telle qu’elle a été définie par les Traités de Westphalie en 1648, ni de meilleur système de gouvernement que le mode de gouvernement représentatif introduit en Angleterre et perfectionné par les pères fondateurs des États-Unis d’Amérique en 1876 !

Dès la veille de la seconde guerre mondiale, le grand philosophe américain John Dewey notait la nécessité de refonder la démocratie. Au sortir de la grande dépression, il remarquait déjà, qu’à l’âge de la science et de l’industrie, le potentiel en friche n’était plus celui des terres vierges mais celui des potentialités humaines. Je le cite : « Les ressources inutilisées seront humaines plutôt que matérielles ».

Lors de l’université d’été de l’IHEST, organisée en août dernier à Arc-et-Senans, sur le thème de la place de la science dans le débat public, j’ai pu assister à une table ronde rassemblant des philosophes qui cherchaient à redéfinir ce qu’était la véritable démocratie. A ma grande surprise, je les ai entendus redéfinir l’agora athénienne. Dans notre monde global, où la communication à distance s’est tellement développée, il semblait insinuer que les conditions de dialogue, de solidarité, de symétrie, d’égalité, nécessaires à un vrai débat démocratique, ne pouvaient être réalisées que dans une démocratie de proximité de type athénien. Cette conclusion me paraît inacceptable dans la mesure où le retour à l’agora athénienne ne peut s’accorder avec notre monde actuel. Ce débat m’a néanmoins montré combien les développements technologiques ont modifié, sans qu’on le sache et sans que l’on en tire toutes les conséquences, la notion même de démocratie et donc celle de citoyenneté.

JPEG - 34.7 ko
Bertrand Collomb
Ouverture du cycle national 2010-2011 de l’IHEST

La première conséquence du développement de la science et des technologies est probablement la nécessité de l’éducation. On ne peut pas vraiment être citoyen d’une société moderne si l’on n’a pas atteint un niveau d’éducation suffisant. Comprendre le monde dans lequel on vit ne peut plus résulter d’un seul apprentissage sur le tas et de la seule imitation de ceux qui nous ont précédés. Constatation parfaitement évidente qu’il me paraît à peine nécessaire de mentionner. Néanmoins, cette obligation d’éducation dans notre monde actuel n’est pas perçue d’une façon si évidente. Beaucoup de pays ont du mal à donner à l’éducation la priorité qu’elle mérite. Certains pays asiatiques, comme le Japon, la Corée, la Chine, ont construit leur réussite récente sur des efforts et des crédits considérables et réussis. Mais d’autres pays, pourtant en croissance, comme le Brésil et l’Inde, ou même parfois des pays riches, comme les pays pétroliers de la péninsule arabique, ont des systèmes d’éducation totalement disparates, qui sont très loin d’atteindre les objectifs d’éducation de l’ensemble de la population. Même aux États-Unis, qui ont pourtant un système d’enseignement supérieur tout à fait remarquable, on se heurte encore à l’idée que les apprentissages élémentaires, ce que les américains appellent les trois R (Reading, Writting et Arithmetic), doivent suffire pour mener au succès et qu’il n’ait finalement pas la peine d’apprendre beaucoup d’autres choses. Dans cette tradition américaine, entrepreneuriat et initiative suppléent aux insuffisances de connaissances. Quant à la France, notre système, très brillant quand il était élitiste, s’est mal adapté à un enseignement de masse et à l’hétérogénéité croissante des populations. Et l’on constate, dans presque tous les pays industrialisés, que la désaffection pour les études scientifiques se répand malgré les efforts accomplis.

Par ailleurs, le développement des techniques de communication, s’il apporte un potentiel extraordinaire d’accès aux connaissances, peut aussi donner l’illusion que la compréhension des phénomènes est devenue inutile dans la mesure où quelques clics peuvent désormais apporter la réponse à toute question que l’on se pose. Plus inquiétant, la digital device risque d’introduire une division encore plus grande entre ceux qui ont l’accès à cette connaissance automatisée et la maîtrise de ces techniques et les autres.
Il semble évident qu’il est impossible de discuter du changement climatique si l’on ne sait pas expliquer les phénomènes naturels, si le tonnerre est encore compris comme la manifestation du mécontentement des dieux. Mon exemple peut paraître exagéré mais lorsque l’on examine les conditions du débat sur la théorie de l’évolution aux États-Unis, on s’aperçoit que la situation est proche de celle que je viens de décrire. Comment amener nos enfants, non seulement à comprendre en quoi la science et la technique ont modifié notre perception du monde, mais surtout à aimer approfondir les apprentissages scientifiques et technologiques ? Cette question concerne l’IHEST au premier chef. Elle est d’ailleurs mentionnée dans les missions qu’énumère son décret constitutif.

La science ne donne pas simplement au citoyen l’obligation de faire un effort pour en saisir le potentiel et ses conséquences. Elle donne à l’humanité des possibilités de contrôler son environnement et l’espèce humaine elle-même, pour le meilleur et pour le pire. L’homme ne peut plus se contenter de vivre localement en se préoccupant de ce qu’il voit et de ce qu’il ressent directement. Son action locale aura des conséquences globales sur les équilibres généraux de la planète qui parfois sont instables ou menacés. Au-delà, elle va lui donner une possibilité de création du vivant jusque là inconnue. C’est tout le sujet de la biologie synthétique qui sera évoquée dans le programme de ce cycle. Enfin, elle va lui permettre d’influer sur sa propre création et sur l’évolution de sa propre espèce. Or, la science si elle répond aux questions du quoi et du comment, ne répond pas aux questions du pourquoi et du jusqu’où.

JPEG - 33.8 ko
Bertrand Collomb et Marie-Françoise Chevallier Le Guyader
Ouverture du cycle national 2010-2011 de l’IHEST

Et si nous voulons éduquer le citoyen, ce n’est évidemment pas pour qu’il devienne un instrument au service d’une puissance dont le contrôle lui échapperait mais, pour qu’il puisse décider individuellement et collectivement, comment, au service de quelles finalités et dans quelles limites, utiliser ce nouveau potentiel. Ce débat collectif est très difficile, en témoigne le débat sur les nanotechnologies en France. Notre université d’été visait justement à examiner la façon dont le débat sur la science et sur ses utilisations pouvait être conduit. Des exemples américains et anglais qui nous ont à cette occasion été présentés semblent indiquer que des débats moins centralisés, plus spontanés et davantage éclairés par des travaux universitaires préparatoires, s’avèrent plus efficaces sur ce sujet que notre belle construction étatique et rationnelle du grand débat public. Il faudra que nous tirions mieux parti de ce benchmarking. Plus généralement, tirer profit de ce que nous pouvons observer dans notre pays ou d’autres constitue également un thème de travail important pour l’IHEST.

Si la légitimité du citoyen à débattre et à décider collectivement des utilisations de la science ne peut être remise en cause, il n’est pas évident que le citoyen soit seul légitime à décider de la science elle-même, voire à interrompre et à empêcher le progrès de la connaissance scientifique.
Certains estiment que la science est un fait social comme les autres qui est soumis aux influences et aux différences de culture des sociétés. Par conséquent, ils tendent à nier qu’il puisse exister une vérité scientifique qui s’impose en dehors des déterminants culturels ou en dehors des enjeux de pouvoir du moment.

Certes, la réflexion des scientifiques n’est pas toujours indépendantes des idées philosophiques voire religieuses de leur époque, ces dernières pouvant orienter les directions dans lesquelles ils cherchent, la façon dont ils décrivent les phénomènes (et en particulier la partie qu’ils n’expliquent pas). Il suffit de lire des textes scientifiques d’époques différentes pour s’en rendre compte. Néanmoins, la connaissance scientifique elle-même, par la confrontation qu’elle impose entre une idée et une réalité observable, échappe en principe à ce caractère relatif. Elle crée une réalité objective qui s’impose à tous quelle que soit leur culture ou leur croyance. C’est d’ailleurs pour cela que la science a toujours été une occasion de rapprochement entre des gens d’horizons et d’opinions différents.

La communauté scientifique des spécialistes d’un domaine transcendent les limites nationales ou les antagonismes. Cela est vrai depuis toujours comme en témoignent les échanges entre scientifiques grecs, arabes et européens. Cela a été vrai pendant la guerre froide où, à travers le rideau de fer les scientifiques dialoguaient, dans la mesure où le pouvoir politique ne les en empêchait pas. C’est encore plus vrai maintenant. On ne doit pas oublier que l’internet a été développé d’abord pour les besoins des universités, et non pas des entreprises ou du grand public. Dans une entreprise internationale comme Lafarge, que je connais bien, la technologie (la capacité de résolution des problèmes et le déplacement des limites qu’elle permet) est un puissant facteur d’unité, de dialogue, d’intégration entre ingénieurs de pays très différents.

JPEG - 41.4 ko
Bertrand Collomb
Ouverture du cycle national 2010-2011 de l’IHEST

Je cite de nouveau Dewey : « La connaissance des choses telles qu’elles sont est la seule base solide de communication et du partage. Toute autre communication entraîne la suggestion de certaines personnes aux opinions d’autres personnes. » J’entends bien que la connaissance scientifique, même la mieux établie, a toujours un caractère provisoire car une théorie qui rend compte de la réalité à une certaine échelle et dans un certain cadre peut toujours être remise en cause plus tard. Certains en déduiront que la théorie était fausse et qu’il n’y a donc pas de vérité scientifique. Pourtant, peut-on dire que Newton avait tout faux parce qu’Einstein a fait entrer plus tard la théorie de la relativité ? Les lois, qui régissent la chute de la pomme, restent valables pour celui qui la reçoit sur la tête même si, dans un autre cadre, elles deviennent plus complexes.

Ces débats me semblent montrer qu’on ne peut pas saisir la nature de la vérité scientifique si l’on ne s’attache qu’aux résultats. L’idée de la connaissance scientifique « internet », selon laquelle un clic suffit pour obtenir le résultat, ne fonctionne pas car on ne peut saisir la nature de la vérité scientifique sans en comprendre la démarche. On ne peut pas apprécier la portée et la valeur de la science sans avoir fait un bout de chemin avec elle. Il serait, à ce titre, très important d’enseigner non seulement l’état de la science du moment mais aussi l’histoire des sciences. C’est probablement un important progrès à accomplir dans nos systèmes éducatifs.

Cette contestation de la vérité scientifique et l’affirmation de son caractère relatif ont conduit certains à considérer que seuls les processus d’une société démocratique permettraient d’établir la vérité du moment. Ils proposent donc de substituer au processus scientifique un processus social démocratique. Il me semble qu’il y a là une confusion très grave qui nous ramènerait aux temps de l’obscurantisme. En effet, les processus sociaux, même dans une démocratie, sont soumis aux croyances collectives et aux intérêts divers. Faire de ces processus les arbitres de la connaissance scientifique nous ramènerait donc plusieurs siècles en arrière.

Les citoyens sont légitimes à décider de l’utilisation de la science et de la technologie dans une société donnée. Ils ne sont pas légitimes à décider de ce qu’est la connaissance scientifique à un moment donné. Il ne peut y avoir de démocratie de la connaissance scientifique que dans le sens où cette connaissance doit être démocratiquement accessible au plus grand nombre mais pas dans le sens où la connaissance scientifique résulterait d’un processus social ou culturel. Cette conclusion (qui peut être désagréable pour les absolutistes de la démocratie) ne devrait pas être sans conséquences sur l’organisation des institutions scientifiques lorsqu’on entend les organiser sur un mode démocratique. Elle rend d’autant plus nécessaire que l’accès à la connaissance scientifique ne soit pas réservé à quelques-uns et que la communauté scientifique ne s’enferme pas dans un splendide isolement. Les scientifiques qui refusent de dialoguer avec les non initiés, en disant qu’ils n’y comprennent rien, ont tort autant que ceux qui prétendent décider de la science à leur place. C’est bien sûr le propos même de l’IHEST que de favoriser ce débat et cette connaissance spécifique.

Sur un autre plan, la nécessité opérationnelle de protéger la propriété intellectuelle, pour que la recherche puisse continuer à être financée en partie par des sources privées, ne doit pas non plus priver le citoyen de l’accès à la connaissance scientifique. Nous devons prendre très au sérieux le risque que le progrès scientifique n’accroisse et ne crée des inégalités beaucoup plus graves que les inégalités économiques car touchant au potentiel humain lui-même, dont Dewey parlait comme étant la source essentielle de progrès.

JPEG - 19.4 ko
Bertrand Collomb
Ouverture du cycle national 2010-2011 de l’IHEST

Dernière question que je souhaiterais aborder : si le citoyen ne peut pas être, semble-t-il, l’arbitre de la science, peut-il malgré tout décider d’en arrêter le développement ? Peut-on, individuellement ou collectivement, décider que les conséquences négatives ou en tous cas les risques du progrès de la connaissance scientifique sont trop importants et qu’il vaut mieux arrêter le film ? Telle est la position des Amish dans certains états américains, des adversaires des OGM qui veulent interdire la recherche et donc arrêter le développement de la connaissance au besoin en imposant leur choix personnel par la violence.

La réponse à cette question ne peut être que philosophique ou résulter d’un choix entre visions optimiste et pessimiste des capacités humaines d’utilisation de la science. Entre ceux qui voient dans l’histoire moderne les destructions, les violences et les crimes qui ont été, en quelque sorte, industrialisés par les technologies modernes et ceux qui retiennent l’allongement de la vie humaine, l’amélioration de l’éducation et des conditions de vie, le dialogue est souvent difficile. Je pense, quant à moi, que depuis qu’Adam et Ève ont cueilli le fruit de l’arbre de la connaissance, c’est la dignité mais aussi le risque de l’homme que de progresser dans cette connaissance. L’homme ne pourrait renoncer à cette capacité de progrès sans renoncer à lui-même. Ce fait impose aux scientifiques et aux responsables politiques de faire comprendre et apprécier le potentiel de la science aux citoyens, tout en prenant les mesures nécessaires à la gestion des risques technologiques. Je ne parlerai pas de « précaution », terme qui nous engagerait dans un autre débat.

jeudi 25 novembre 2010, par Olivier Dargouge