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Ouverture du cycle national 2010-2011

Allocution de Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

Paris octobre 2010

Allocution prononcée le 26 octobre 2010 au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

MP3 - 21.5 Mo
Valérie Pécresse
Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

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Monsieur le Président, cher Bertrand Collomb, Mme la directrice, chère Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader, Mesdames et Messieurs les auditeurs et anciens auditeurs de l’IHEST,

Votre thème de réflexion, rapprocher la science et la société, n’est pas seulement beau. En effet, il est également urgent de travailler cette question. Un sondage récent, que nous avons publié dans le Figaro, révélait que 60 % des français considèrent qu’ils n’ont pas d’intérêt pour la science. Paradoxalement, ils sont pourtant 95 % à penser que la science est utile à la société. Il y a donc un énorme décalage entre la bonne image globale de la science, le souhait d’être un grand pays de science à travers des universités et des organismes de recherche puissants, l’attachement à la figure emblématique du chercheur, et l’absence d’intérêt pour la science. Ce désintérêt me paraît très inquiétant.

Tout d’abord, il témoigne d’une méconnaissance. Or, lorsqu’on ne connaît pas, on peut ne pas comprendre et de fait, avoir peur. Le fauchage d’un essai OGM en plein champ à Colmar, alors même que nous avons voté, il y a deux ans, une loi OGM parmi les plus protectrices du monde, illustre parfaitement ce mécanisme. Alors que les tenants de l’écologie affirmaient que la culture en serre suffisait pour déterminer les propriétés des OGM, l’étude menée par l’INRA commençait à montrer qu’en plein champ, les cultures OGM ne réagissent pas de la même façon qu’en serres. On ne peut donc pas mener une recherche sérieuse sur les OGM sans aller jusqu’à l’étape du plein champ. Pourquoi faisions-nous cette étude ? Parce que nous avons un devoir de recherche dans tous les domaines.

La cinquième puissance mondiale ne peut pas dire qu’elle va importer et consommer des OGM sans chercher leurs effets sur l’environnement et la santé. Ce serait absurde. Nous avons un devoir de recherche, certes encadrée et respectant le principe de précaution, mais nous avons le devoir de faire progresser la connaissance. La confrontation très forte que nous avons connue dans le cas des OGM résulte d’une incompréhension. Il n’est pas question pour nous de lier la recherche avec la production ou la consommation. Il s’agit de faire progresser la connaissance et l’on ne peut pas s’opposer au progrès de la connaissance s’il est encadré.

Nous avons rencontré un problème similaire avec les nanotechnologies. Comme les OGM, les nanotechnologies sont des objets difficiles à définir. De manière générique, il s’agit de technologies qui font appel à l’infiniment petit. Néanmoins, il n’y a rien de commun entre les nanoparticules confinées dans nos téléphones portable ou nos ordinateurs, celles ajoutées à des crèmes de beauté qui se trouveront en contact avec notre peau, et celles qui serviront de vecteurs pour cibler une tumeur cancéreuse et qui donnent aujourd’hui l’espoir de guérir le cancer du pancréas (voir les travaux menés dans le laboratoire de Patrick Couvreur).

Les effets et les conséquences de ces différentes nanoparticules ne sont pas les mêmes. Pour informer la population, un grand débat citoyen national sur les nanotechnologies avait été demandé dans le cadre du Grenelle. Dans certaines villes, les débats ont été perturbés par des agitateurs mais ils ont pu se dérouler. En revanche, ce débat n’a pas pu se tenir dans cinq des plus grandes villes de France parce que des groupes ont interdit l’entrée de la salle. Empêcher ainsi le débat, pour éviter que les chercheurs ne puissent exprimer ce qu’ils avaient à dire, n’est rien d’autre que de l’obscurantisme. Les chercheurs souhaitaient juste indiquer que chaque recherche sur de l’infiniment petit doit être regardée spécifiquement ; qu’il ne faut ni les acheter, ni les rejeter en bloc ; qu’il faut mettre en place des procédures de sécurisation drastiques (c’est d’ailleurs le cas en France, puisque les processus de sécurisation mis en place pour les nanotechnologies sont semblables à ceux élaborés pour les technologies nucléaires ; les installations sont sécurisées de sorte qu’aucune des nanos ne sortent de l’univers confiné dans lequel se produisent les expériences).

Nous n’avons pas pu exprimer ces arguments et je m’érige contre cette espèce de dictature qui consiste à empêcher le débat. Je suis pour les débats, processus éminemment démocratiques, même s’ils tournent parfois à la confrontation. Si l’on ne débat pas des sujets scientifiques, la peur l’emportera car ce sont toujours les arguments simplistes qui remportent l’adhésion en l’absence de débat. Le rapprochement de la science avec la société constitue donc à cet égard un véritable enjeu.
Ces débats conflictuels autour des conséquences sur l’environnement et la santé des progrès de la science sont sous-tendus par un questionnement plus profond sur la science.

La science est-elle toujours positive ? Il est vrai que, par le passé, une certaine opacité de la science a pu nourrir la méfiance. Nous devons être transparents, donner l’information, nous ouvrir. C’est pour cette raison que nous avons mis des représentants d’ONG dans les conseils d’administration des organismes de recherche. Par exemple, des défenseurs de la cause animale siègent désormais au conseil d’administration de l’INSERM afin qu’ils aient un regard sur les conditions dans lesquelles se font les expérimentations animales en France. Ces conditions sont parmi les plus draconiennes du monde. Il faut que vous sachiez que l’on ne peut pas piquer une souris devant une autre souris alors que l’on peut piquer un être humain devant un autre être humain ! Nous avons des protocoles très contraignants en expérimentation animale qui témoignent d’une vraie réflexion sur ce sujet. Nous ne considérons pas ces questions comme accessoires et nous nous y confrontons vraiment.

Sur l’expérimentation animale, je tiens néanmoins à redire (car j’ai encore entendu un débat télévisé qui m’a ulcéré) que si nous ne testons pas les médicaments sur les animaux, il faudra les tester directement sur l’homme. Et je prends mes responsabilités en vous disant que les animaux ont certes le droit d’être traités dignement mais que ce ne sont pas des êtres humains. On ne peut pas faire l’économie de certaines étapes dans la recherche. Il faut que nous ayons des positions et du courage sur ce type de questions qui peuvent mettre en danger la science française. Nous devons défendre la science française, qui est une science responsable et animée par des chercheurs ayant une vraie fibre humaine.

Au-delà de ces sujets, il faut également considérer la dimension éthique de la science. J’imagine que vous l’aborderez. Cette année, cette dimension sera mise à l’honneur à travers les débats sur la loi de bioéthique (avec en particulier la question du travail sur les embryons surnuméraires). Il est évident que l’on essaie de faire évoluer au maximum la science pour ne pas détruire des embryons inutilement. Néanmoins, nous avons aussi à peser le pour et le contre en matière d’avantages pour la santé humaine. Peut-on travailler sur des embryons qui sont voués à la destruction ? Nous aborderons ce type de questions dans le cadre du débat sur la loi de la bioéthique. Cette question de l’éthique (pas de science sans conscience) est évidemment très importante pour nous.

J’aborderai maintenant un sujet plus léger : la diffusion du progrès scientifique et la connaissance de la science par le grand public. Comment créer des vocations scientifiques ? Comment rendre la science populaire ? Comment convaincre les français que tous les budgets que nous mettons sur la recherche sont des budgets utiles ? Alors que nous sommes en pleine période de contraction budgétaire, de diminution des crédits, le budget de la recherche continue d’augmenter et nous allons mettre 22 milliards d’euros de grand emprunt national sur l’enseignement supérieur et la recherche. N’est-ce pas un peu fou de faire cela à un moment où l’on devrait se serrer la ceinture et diminuer tous les budgets ? Pourquoi le fait-on ? D’où la nécessité de populariser les progrès scientifiques.

Si nous ne popularisons pas les progrès scientifiques, pourquoi demander à des français déjà très endettés de repayer encore 22 milliards d’euros pour des équipements d’excellence, des cohortes de population, des instituts hospitalo-universitaires, des laboratoires et des universités d’excellence ? Quel est le but ? Il me semble donc très important que l’on popularise ces progrès. Je vais moi-même m’y atteler. On voit bien qu’un travail doit être mené sur les média et la manière dont ils peuvent relayer l’information. En France, nous n’avons pas de grande chaîne thématique science et les grandes émissions populaires scientifiques sont rares. J’ai été très choquée par l’absence de médiatisation de la mort de Benoît Mandelbrot, le père des fractales. Aucun média n’en a parlé alors que ce français était l’un des plus grands scientifiques de notre temps ! Ceci est révélateur d’une situation qui ne peut plus durer et sur laquelle nous devons travailler.

Autre exemple : j’ai visité l’autre jour un laboratoire qui venait de faire une découverte majeure en matière de recherche sur la leucémie. Cette découverte a été annoncée en prime time sur la BBC. En France, elle n’a fait l’objet que d’une dépêche AFP !
Ayant résolu un lemme fondamental, Ngo Bao Chau, un mathématicien d’origine vietnamienne, a su qu’il était l’un des favoris pour recevoir la médaille Field cette année. Il a demandé en urgence la nationalité française pour que ce soit la France qui soit récompensée à travers son parcours (parce qu’il a appris les mathématiques en France). Voilà un beau geste. Quand il rentre au Vietnam, des milliers de gens l’acclament dans la rue. En France, je ne suis même pas sûre que vous connaissiez son nom. Heureusement, le deuxième médaillé Field, Cédric Villani, est un porteur de message extraordinaire. Il participe en ce moment à de nombreuses émissions de télévision, où il porte la parole des mathématiciens.

J’ai cité ces exemples parce qu’ils révèlent le fait que notre pays ne place plus la science au cœur de son projet collectif. Nous devons nous battre pour que la science soit mieux médiatisée. Je souhaite que, dans le cadre des 22 milliards du grand emprunt, de nombreux portraits de chercheurs soient faits. C’est la figure du chercheur, ce qu’il découvre et qu’il apporte, qui sera importante.

Pour terminer, je voudrais revenir sur un exercice intéressant que nous avons mené au ministère depuis 3 ans. Lorsque je suis arrivée en poste, nous n’avions pas de stratégie nationale. Nous avions voté, en 2007, une loi recherche qui stipulait la nécessité d’une direction de la stratégie au ministère afin de définir une stratégie nationale, mais cette stratégie n’avait pas encore été définie à mon arrivée. Nous avons fait un exercice qui s’est avéré fondateur même si nous l’avons mené rapidement. Pendant 6 mois, nous avons placé des chercheurs publics, privés, des ONG, des porteurs d’enjeux dans des groupes de travail. Au terme de ces 6 mois, ils nous ont remis un document intitulé Stratégie nationale de recherche et d’innovation définissant nos priorités, c’est-à-dire les verrous scientifiques et technologiques en lien avec les grands enjeux sociétaux (alimentation, bien être, vieillissement, communication, environnement, développement durable, nouvelles énergies, etc.) que la science doit lever. Si les intitulés des axes ne sont pas très originaux, en revanche, les développements listent tous les verrous technologiques, toutes les filières industrielles qu’il faut développer, et la manière de faire des liens et des passerelles entre les thématiques.

Je ne vous donnerai que quelques exemples. Le premier concerne la voiture de demain. Notre pays dispose d’une grande industrie automobile (100 000 emplois directs). Nous nous accordons tous sur le fait que la voiture électrique est l’un des enjeux du futur. Nous disposons par ailleurs d’une filière de physique qui est l’une des meilleures du monde, en particulier dans le domaine des batteries. Nous avions donc deux mondes excellents mais qui ne se rencontraient pas. Résultat : les batteries électriques étaient fabriquées en Corée, au Japon et en Chine.
Rapprocher science et société, c’est rapprocher deux mondes : le monde de la science fondamentale (parce que nous sommes un grand pays de science) et le monde économique (parce que nous sommes un grand pays industriel et de services).

Un deuxième exemple qui m’a énormément marqué : un million de personnes seront atteintes d’Alzheimer dans les 10 ans qui viennent. Lorsque nous sommes arrivés au gouvernement, nous avons fait un état des lieux de la recherche sur cette maladie. Nous nous sommes alors aperçus que nous avions autant de chercheurs qui travaillaient sur Parkinson que sur Alzheimer, alors que Parkinson touche dix fois moins de personnes qu’Alzheimer. Nous avons donc décidé de réorienter les forces sur Alzheimer en lançant des appels à projet européens Alzheimer et en investissant 200 millions d’euros. La recherche sur Alzheimer ne se résume pas à la recherche médicale.

Elle concerne aussi les sciences humaines et sociales : Comment accompagner un aidant qui voit l’un de ses proches perdre la tête ? Quel est le mode de vie d’une personne qui, petit à petit, perd la mémoire des gestes du quotidien ? Comment former les personnes pour aider ? Dans le cadre de notre appel à projets recherche Alzheimer, nous avons donc lancé des appels à projet en sciences humaines et sociales. Ils n’ont pas été soumissionnés. Pourquoi ? Parce que nous avons une université trop fractionnée où les sciences humaines sont dans les universités de sciences humaines, la médecine dans les universités médicales et où les gens ne se rencontrent pas. L’enjeu de la stratégie nationale de recherche et d’innovation est de permettre aux chercheurs de travailler ensemble. C’est aussi tout l’enjeu de la réforme de notre système d’enseignement supérieur et de recherche. En effet, la réforme de notre système d’enseignement supérieur et de recherche, les financements du grand emprunt visent à rapprocher toutes les disciplines de la recherche et à répondre à des enjeux cruciaux de la société.

Venant de la société et travaillant sur la science, vous avez un champ extraordinaire d’expertise à nous apporter à propos du rapprochement entre science et société. Je pense que vous pourrez travailler dans de bonnes conditions à l’IHEST. Vous ne pouviez pas arriver à meilleur moment puisque tout est en train de changer. Je pense que nous sommes au début d’un nouvel âge d’or pour la recherche française. Il reste à le faire savoir et à diffuser la culture scientifique et technique dans la société. J’ajoute, à ce propos, qu’un programme de 50 millions d’euros, spécifiquement dédié à la diffusion de la culture scientifique et technique dans la société, sera confié à Claudie Haigneré, qui dirige désormais le rapprochement entre la Cité des Sciences et le Palais de la découverte. Il sera très intéressant de voir quels seront les projets et les idées en vulgarisation des sciences qui naîtront de ces appels à projet.
Je vous remercie et je vous souhaite une bonne année.

Valérie Pécresse

ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

vendredi 17 décembre 2010, par Olivier Dargouge