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Ouverture du cycle national 2016-2017

Allocution de Thierry MANDON

Le bien commun et la connaissance

En présence de Thierry Mandon, secrétaire d’État chargé de l’enseignement supérieur
et de la recherche
Avec le parrainage de l’Académie des Sciences et de la Commission nationale française
pour l’Unesco

Thierry Mandon, secrétaire d’État chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche

Monsieur le président, madame la directrice, mesdames et messieurs, chers auditeurs 2017. J’ai tenu à vous accueillir personnellement ce qui, me dit-on, n’est malheureusement pas toujours une tradition. Je pense qu’il serait normal, voire même symboliquement utile, que chaque promotion puisse être accueillie par celui ou celle qui a la charge de l’enseignement supérieur et de la recherche. J’ai donc tout d’abord tenu à vous accueillir par reconnaissance.
Vous êtes, hommes et femmes de l’administration, de l’enseignement supérieur et de la recherche, de l’entreprise, des personnalités à l’agenda surchargé. Et pourtant, vous trouvez 32 journées à consacrer à notre cause commune. Si vous le faites, c’est probablement parce que vous y avez un goût personnel, peut être un intérêt professionnel, mais aussi et surtout parce que vous avez la conviction que se jouent autour de ces questions de la science et de la connaissance, des enjeux majeurs pour notre société.
A la question de la science comme bien commun, vous répondez ainsi par votre démarche et par la foi qui l’anime. C’est donc tout d’abord en reconnaissance de cette démarche, de cet effort sur vous même que vous faites vers la science et vers la société que je tenais à me rendre présent parmi vous ce matin.
Vous allez consacrer 32 journées à réfléchir sur la notion de la connaissance comme bien commun. Je ne vais donc pas m’attarder sur ce sujet mais, plus modestement, vous proposer trois remarques introductives sur cette problématique.

1) La science a toujours été marquée par des grands hommes ou des grandes femmes.

Pourtant, rien n’est plus faux que de réduire la science à cette dimension. La science est avant tout un paysage. Et c’est la densité du paysage, la fertilité de son sol qui rend possible l’émergence des grands hommes et des grandes femmes scientifiques. C’est la longue chaîne des inconnus, des invisibles qui, dans un laboratoire il y a quelques années ont contribué à une avancée qu’ils jugeaient peut-être modeste à l’époque, qui rend possible l’émergence de ceux et celles qui un jour font faire un bond à la science.

2) La science est devenue l’enjeu majeur de la compétition internationale mais aussi de la coopération internationale.

Nous observons tous cette tension entre d’un côté des nations qui essaient d’investir plus encore qu’ils ne l’ont jamais fait pour être à la pointe du progrès scientifique et technologique et de l’autre le fait que la science n’est que de plus en plus rarement une production nationale, tant les coopérations internationales sont au cœur des avancées scientifiques. Ceux qui ont atteint un niveau de maturité scientifique ou technologique très important ne laissent en effet que peu de place à de nouveaux entrants. Quand on dit science comme bien commun, il fait donc réfléchir à cette notion du commun. Parle-t-on du commun de l’humanité ou du commun de ceux qui commandent à l’humanité ?

3) Un des thèmes autour duquel tournent actuellement nombre de débats en France et dans d’autres pays est le suivant : qu’est-ce qui fait société ?

Qu’est-ce qui fait que dans une nation on partage un univers, une projection vers l’avenir entre citoyens qui la composent ? La démarche scientifique ou plus généralement la démarche de l’enseignement supérieur est probablement l’une des réponses, sinon la réponse à ce qui aujourd’hui fait véritablement nation. On peut avoir une réponse abstraite, autour de grandes valeurs. Mais on peut également avoir une réponse beaucoup plus concrète en se demandant qu’est-ce qui fait qu’une société s’organise pour durablement partager pour chaque individu et collectivement les éléments d’un avenir commun ? Quand on raisonne ainsi, on tombe immanquablement sur le rôle de l’apprentissage, des études, de l’enseignement, de l’éducation, tout au long de la vie, et jusqu’au continuum avec la recherche. Cette société apprenante qui nait sous nos yeux, cette société où non seulement il faut essayer dès les premières heures d’avoir le bagage le plus élevé possible pour faire face à un monde imprévisible, mais où il faut également se placer dans des logiques d’apprentissage tout au long de sa vie, constitue en soi un projet de société.

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Vous, mesdames, messieurs, avez été choisis. On ne vient pas à l’IHEST par hasard. Il ne suffit pas d’être animé par une volonté personnelle, il faut aussi avoir été choisi. Or si vous avez été choisi, c’est bien entendu en raison de votre intérêt pour ces sujets mais aussi parce que vous acceptez d’être ici en mission. Votre mission consiste d’abord à nous aider à être meilleurs, une exigence qui nait de quelques valeurs de la recherche : n’être jamais satisfait de soi, un esprit critique, une interrogation permanente, une forme de modestie et d’humilité, l’idée que l’on peut apprendre des autres. C’est très important. Il est remarquable que, dès les premières heures, l’enseignement de l’IHEST ait d’ailleurs ainsi laissé une large part à l’évaluation, à l’esprit critique de ceux qui en bénéficient. Au terme de cette formation, vous deviendrez ensuite nos principaux diffuseurs, à un moment où nous avons plus que jamais besoin de passeurs entre la science et la société. Cette alchimie, cette mécanique ne se fait pas naturellement. Il se trouve que dans les responsabilités qui sont les miennes, je me suis assigné trois priorités : la question du financement ; la question de la tension indispensable entre la démocratisation d’une part et la qualité, l’excellence d’autre part ; la question de l’articulation entre la société et la science qui s’est matérialisée par une fête de la science que nous avons essayé de moderniser, plutôt avec succès, par un travail auprès des médias pour tenter de mieux diffuser la science et par l’IHEST qui vous réunit ici, qui, en 10 ans, a fait un travail extraordinaire et dont l’avenir s’annonce prometteur.

Comme il est très probable que Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader officie aujourd’hui sa dernière rentrée, je veux lui redire ce matin tout ce que nous lui devons. Je voudrais vous remercier chaleureusement pour vos travaux, pour la rigueur et les valeurs qui les sous tendent. Le travail que vous avez fait à l’IHEST est absolument formidable. Vous avez maintenant 10 promotions derrière vous que je me propose de réunir (c’est la surprise du jour) prochainement si vous en êtes d’accord, parce que 10 ans cela ne se fête pas clandestinement, nous trouverons le moyen de faire une soirée avec les 10 promotions qui le souhaiterons, pour que chacun puisse mesurer la puissance de feu que représentent ceux qui sont passés par l’IHEST. J’ai par ailleurs souhaité confier comme un symbole la présidence de l’IHEST à Etienne Klein, parce qu’il est farouchement convaincu d’un prosélytisme critique de la science en direction de la société. Je parle de « prosélytisme » parce qu’il respire la passion. Je qualifie ce prosélytisme de « critique » parce qu’il interroge toujours cette passion dans ce qu’elle est, dans les valeurs qui la sous tendent et dans les bornes démocratiques qu’il faut poser au progrès de la science. Etienne Klein est de ceux qui peuvent donner un nouvel élan à ce nécessaire partage le plus large possible des enjeux de la science dans notre pays.

Bref, si je devais résumer en un mot la raison de ma présence parmi vous ce matin, je dirai que c’est d’un acte de foi dont je suis venu ici témoigner. Si la France tient debout au plan international, c’est essentiellement du fait de l’action quotidienne de tous ceux qui sont convaincus de l’utilité de la recherche et de la science. Si nous sommes un grand pays, c’est parce que notre histoire est construite autour du partage des connaissances et du développement de la science.
La France s’en rend-elle suffisamment compte ? Est-elle suffisamment consciente de la dette qu’elle a contractée à l’égard des scientifiques et de ceux et celles qui lui permettent de rester à la tête des nations ? Consacre-t-elle, dans les budgets qu’elle alloue, suffisamment d’efforts à cet univers qui dépend principalement, partout dans le monde, de l’engagement public et des financements de la Nation ? Saura-t-elle faire sur elle-même l’effort qui convient dans la durée pour faire progresser les connaissances, quand bien même ces dernières sont déconnectées de l’intérêt immédiat du marché et de la valorisation ? Ces questions sont ouvertes.

Je veux croire dans l’effort qu’a décidé d’engager le Président de la République pour l’année prochaine, et dans le fait que les pouvoirs publics ont conscience de la nécessité de réinvestir ces champs scientifiques. Cela étant, j’ai bien conscience que tout cela est fragile. Or qu’est-ce qui fera que cette réponse puisse s’ancrer durablement dans la réalité budgétaire ? Vous. La pression de l’aile avancée de la société, pas seulement la communauté, mais ceux et celles qui sont convaincus du rôle de la science, du rôle du partage de la connaissance et du fait que si nous sommes une grande nation c’est à cet univers là que nous le devons. Je termine mon propos en vous mettant ce « fardeau » sur les épaules. Si un jour la France venait à hésiter, alors il faudrait que l’on vous entende. Je vous remercie de votre attention et vous souhaite de très bons travaux tout au long de cette année.

mercredi 30 novembre 2016, par HUCHERY Mélissa