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Ouverture officielle du cycle national 2015-2016

Genèses de l’Europe par Heinz WISMANN

Vidéo réalisée lors de l’ouverture du cycle national 2015-2016 le 15 octobre 2015.

Le discours sur l’identité européenne sonnera creux tant qu’il ne parviendra pas à s’articuler autour d’un contenu identifiable. Or aucun des traits substantiels qu’on a pu retenir pour définir cette identité n’échappe à l’objection de figer une réalité essentiellement mouvante. Aussi faut-il se rendre à l’évidence que l’Europe n’est pas une réalité donnée, inscrite dans l’ordre naturel des choses, mais une création humaine, réalisée par les habitants, autochtones ou immigrés, du minuscule promontoire de l’immense continent asiatique, qui a reçu le nom d’Europe. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de réalités européennes, mais celles-ci sont toutes des réalisations historiques, soumises aux vicissitudes du temps, se trouvant tantôt abandonnées (les vestiges), tantôt conservées en l’état (le patrimoine), tantôt assumées et prolongées, d’époque en époque, comme gages d’un avenir à inventer (les traditions). Quand on les relie entre elles, c’est un certain esprit, à la fois principe de pensée et principe d’action, dont il convient de cerner la spécificité, afin de déterminer ce qu’il y a d’européen dans les réalités européennes. Pour le dire autrement, l’Europe n’est pas issue d’un gène naturel, mais née d’un geste intentionnel. Ce geste est celui de la séparation (« krisis » en grec ancien, dont dérivent les notions de crise et de critique), qui trouve son expression symbolique dans la légende du rapt d’Europe, fille d’un roi d’Asie mineure, que Zeus, transformé en taureau, emmène dans l’île de Crète pour y engendrer les premiers « Européens ».
En partant de ce constat, on peut tenter de repérer les principales ruptures dont l’enchaînement constitue comme la trame d’une identité en perpétuel devenir.

Transcription intégrale de l’intervention

Le premier geste de séparation opéré par les grecs

La première séparation est évidemment grecque. Ce sont en effet les grecs qui ont rejeté l’autorité de la tradition - ce que l’on appelait à l’époque la sagesse, la sophia - pour remplacer cette soumission à des évidences héritées du passé par une volonté de rechercher un savoir non encore disponible. C’est ainsi que la sophia est devenue la philosophia (terme introduit par Pythagore au VIe siècle avant notre ère). La tradition que la sophia représente est immuable, elle n’est pas ouverte ni à l’innovation, ni à la découverte. Le geste de séparation que marque le terme de philosophia ouvre soudain tout un horizon de conquête possible. C’est cette dynamique née d’une séparation d’avec ce qui était historiquement disponible qui me semble caractériser ce que j’appelle le geste européen.

Le second geste de séparation opéré par les romains

J’en viens maintenant à un second moment de séparation : la rupture avec l’ordre immuable de la nature opéré par les romains. A la différence des grecs qui considéraient que l’organisation de la Cité devait refléter l’organisation cosmique - l’idéal d’une Cité bien gérée devant être déduit de l’observation du ciel - les romains étaient absolument méfiants. Vivant dans un état de conflit latent dans la mesure où, venant de tribus différentes, ils n’avaient pas les mêmes références en termes de religion, de rituels, etc., ils durent mettre en place quelque chose comme une cohésion et pour y parvenir ils inventent le droit. Non pas le droit comme une législation qui serait établie par une collectivité déjà constituée, mais le droit comme une élaboration problématique d’un rapport de confiance avec autrui. C’est pour cette raison que les prières romaines prenaient la forme d’un contrat et qu’il y avait des engagements à prendre à l’égard des divinités dont on souhaitait obtenir quelque chose. Le fait de construire une communauté humaine sur le droit et non plus sur sa ressemblance avec des données naturelles constitue à mes yeux une nouvelle rupture s’ajoutant à la première. L’Europe s’enrichit d’une certaine manière de cette rupture romaine.

Le troisième geste de séparation opéré par le christianisme

Rome va par la suite servir de réceptacle à la troisième rupture qu’est la naissance du christianisme. La doctrine chrétienne présente la particularité de réconcilier la vision cosmologique grecque du monde et la construction juridique des romains. Le christianisme combine les deux : la transcendance et l’immanence. Grâce à l’incorporation christique qui devient homme, la transcendance est aussi à l’intérieur du monde. Cette combinaison permet de considérer que le périmètre de la future Europe n’est autre que l’humanité elle-même, puisque le salut promis par le christianisme ne s’adresse plus à telle ou telle nation. Je me suis toujours demandé pourquoi on appelait « gentils » les païens. Etymologiquement, « gentils » renvoie aux gens nés, au sens de génération. « Gentils » désigne donc des gens nés une fois dans des conditions naturelles. Grâce au baptême, il devient désormais possible de naitre une deuxième fois. Or, grâce à cette seconde naissance qui est radicalement juridique, les gentils vont pouvoir accéder à l’humanité, c’est-à-dire à cet ensemble de gens nés et auxquels le Salut est promis. Le christianisme constitue donc un dépassement extraordinaire des deux options possibles héritées de la Grèce et de Rome : ou bien s’inscrire intégralement dans l’immanence naturelle comme chez les grecs, ou au contraire s’en arracher complètement par des constructions juridiques comme chez les romains. Avec cette théorie de la seconde naissance, le christianisme apporte un élément permettant de dépasser cette alternative. C’est ainsi que les chrétiens deviennent une sorte d’avant-garde cosmopolite de l’Espérance.
Le christianisme, dans cette configuration que j’essaie de décrire, apporte un élément européen. Il ne faut absolument pas le négliger sous prétexte qu’il nous faut reconnaître la diversité des religiosités dans le monde. Là n’est pas le problème. Evidemment qu’il nous faut reconnaître la diversité, mais dans la perspective que j’adopte, ce qui m’importe c’est que le christianisme constitue une rupture spécifique qui fait que l’Europe représente l’humanité entière. L’Europe est cosmopolite. Du coup l’Europe ne saurait devenir une nation. Elle ne peut pas être rabattue sur ce que le baptême avait permis de dépasser sur le plan symbolique. L’Europe est engagée dans un devenir humanité.

Le quatrième geste de séparation opéré à la Renaissance

Au moment de la Renaissance italienne, trois modifications apparaissent, chacune valant rupture majeure.

1ère modification : l’invention d’une langue moderne par Dante

En 1305, Dante publie un petit traité intitulé De l’éloquence ordinaire, écrit en latin, dans lequel il explique que, s’il veut faire de la poésie - c’est-à-dire exprimer authentiquement ce qui lui paraît refléter son identité - il ne peut se servir ni du latin des docteurs (qui est une langue objectivante, élaborée par des philosophes pour désigner conceptuellement ce qui est), ni le dialecte toscan qui est sa langue maternelle mais qui contraint à dire les choses comme tout le monde les dit. Quelle est alors la conquête majeure de Dante ? C’est de considérer que si l’on utilise la grammatica (le latin) pour structurer le dialecte, on créé alors une lange dans laquelle le sujet peut s’exprimer. C’est ainsi qu’est né l’italien. Une telle genèse est importante car elle représente dans sa particularité ce que l’Europe cherche à être : la conjugaison de l’objectivité et de la subjectivité dans un acte de création. La Divine comédie est la manifestation de la possibilité d’une synthèse entre la description objective du réel et le désir subjectif d’exprimer un sentiment. Pour cela, il fallait créer une langue qui ne soit pas la langue universelle, abstraite, dénotative et objectivante des docteurs, ni non plus la langue particulière et subjectivante du peuple.

2ème modification : la découverte de l’individu à travers l’herméneutique

Au XVe siècle, les turcs avancent sur Constantinople poussant les grecs riches à s’exiler en Italie… avec leur bibliothèque. Ces bibliothèques sont rendues publiques et commencent à être diffusées grâce à l’invention de l’imprimerie. Un tout nouveau problème apparaît alors : contrairement aux textes sacrés que l’on peut soumettre à une exégèse du dehors, ces textes grecs - fruit d’un effort individuel humain - sont incompréhensibles. Il n’existe en effet aucune clé pour les interpréter. On est donc obligé d’inventer une nouvelle technique de déchiffrement du discours individuel qu’on appellera herméneutique. Née au XVe siècle, l’herméneutique est une technique de déchiffrement d’un texte dû à un être humain et dont on ne sait pas d’emblée de quoi il parle. La technique consiste à confronter constamment des observations de détails avec des hypothèses portant sur l’ensemble du texte. C’est ce que l’on appelle le cercle herméneutique. C’est lui qui permet de progresser dans la compréhension d’un texte, de l’intérieur. Apparaît alors l’idée qu’il existe des individus irréductibles à d’autres individus. Or ces individus irréductibles à d’autres individus sont les auteurs de ces textes dont on essaie de reconstruire herméneutiquement la portée particulière ou singulière. Ne plus faire l’exégèse des textes sacrés du dehors mais interpréter un texte du dedans conduit à construire la cohérence d’une pensée individuelle. C’est cela le sens du mot « humaniste ». D’ailleurs dans les textes, humanitas est constamment opposé à divinitas. Il y a les textes dont l’auteur est Dieu et qui sont susceptibles d’être interprétés grâce au dogme, et les textes dûs à des hommes pour lesquels il faut malheureusement partir à la recherche du sens en se laissant guider par la perplexité qu’engendre le caractère d’abord imperméable du texte auquel on est confronté.

3ème modification : la révolution copernicienne

La révolution copernicienne qui déloge la Terre du centre de l’univers supprime la possibilité d’interpréter les événements qui arrivent comme étant le retour de ce qui a déjà eu lieu. La fameuse phrase de l’Ecclésiaste « Ce qui a été sera, rien de nouveau sous le soleil » est maintenant battue en brèche. Avec l’abandon du géocentrisme, les corps célestes accomplissent soudain des mouvements hiératiques. On n’arrive pas à savoir où ils vont puisqu’ils ne tournent plus autour de la Terre comme dans les visions anciennes. C’est là une rupture majeure. Ne pouvant tolérer que tout soit totalement hiératique, on essaie donc de rendre raison des transformations qu’on observe. Kepler essaie ainsi par un calcul adapté de rendre compte de ces transformations qui ne sont plus du tout réglées par la parfaite circularité du mouvement autour de la Terre. Avec la révolution copernicienne, cet outil d’interprétation de l’aventure humaine consistant à regarder le passé pour expliquer le présent disparaît. On est alors obligé de se projeter dans le futur. Telle est la nouvelle donne, la rupture au sens où je l’entends. Nous sommes obligés de penser quelque chose qui serait un point d’aboutissement dans l’avenir. C’est la première utopie avec Thomas More en 1516. Utopie veut simplement dire que comme on ne peut plus se reposer sur l’idée d’un retour régulier des choses dans le mouvement cyclique du réel, on est obligé d’assigner un terme à l’aventure humaine. Or ce terme qui n’est pas un lieu déjà atteint - d’où le terme u-topos - va permettre d’interpréter les événements que l’on vit à la lumière de la notion de progrès absolu. C’est toujours une avancée vers le terme qui rend les événements acceptables, tandis que le recul est toujours la condamnation absolue de ce que l’on entreprend.

L’identité européenne

Avec Dante, nous obtenons la langue ; avec les humanistes, l’interprétation des œuvres et avec Copernic, l’idée de progrès. Ces trois éléments sont constitutifs de l’identité européenne. Possédant une véritable cohérence, cette dernière s’enrichit progressivement dans l’histoire à la faveur de ruptures.
Permettez-moi donc d’exprimer une sorte de théorème paradoxal : l’Europe n’est elle-même que tant qu’elle a la capacité de se séparer d’elle-même. Si l’Europe pense qu’elle peut se reposer sur ce qu’elle est, alors elle cesse d’être l’Europe dans la perspective que j’adopte. La science est particulièrement représentative de cet esprit de rupture puisqu’elle n’existe que dans la mesure où ses tenants cherchent à échapper à l’autorité de la tradition scientifique dont ils ont été nourris. La vraie science est toujours un geste de rupture par rapport à ce que l’on a appris. Et c’est en ce sens que la science fait partie de la logique du progrès. Dans le monde d’aujourd’hui, il existe encore des univers culturels dans lesquels rester fidèle à ce que l’on a toujours dit et pensé a plus de valeur que de se propulser dans ce que l’on ne connaît pas encore et que l’on voudrait découvrir. C’est cela le véritable choc des civilisations et non le simple choc entre des religions. L’idée européenne de progrès est absolument ouverte sur le futur : elle suppose que l’abandon de ce que l’on a est programmé. Si au contraire on veut absolument s’accrocher à ce que l’on possède, on commence déjà à cesser d’être européen.

Conclusion

De cette hypothèse des ruptures successives je retiens donc que les renaissances européennes sont caractérisées par le fait que l’Europe se dépasse constamment, ne reste pas en l’état, s’abandonne paradoxalement elle-même pour se retrouver. Le propre de la Renaissance est donc de ne plus vouloir rester en l’état, de vouloir absolument échapper à l’oppression stérile du présent. La renaissance italienne offre la structure de toute renaissance : à savoir se servir du passé, non pour y retourner, mais pour en faire une utopie sur laquelle s’appuyer pour enjamber le présent dont on ne veut plus. Les grecs qui avaient en tête ce genre de structure donnaient toujours à leur fils le nom du grand père, parce que c’est à l’aide du grand père que le fils allait pouvoir se débarrasser du père. Une renaissance c’est cela : se servir du passé pour enjamber le présent et se projeter dans le futur.
La thèse que je vous soumets est que l’Europe a pour essence de répéter des renaissances. A partir du moment où elle abandonne la dynamique des renaissances, elle n’est plus européenne. Bien qu’un peu raide, cette thèse me semble un bon guide pour porter un jugement sur les réalités européennes. Sont-ce des réalités qui ne sont européennes que parce que l’on s’est habitué à les situer dans le périmètre actuel de l’Europe ? Ou sont-elles intrinsèquement européennes ?
C’est là tout l’enjeu de ce que j’appelle avec Max Webber, la construction d’un idéal type. Un idéal type n’est pas la description de la réalité, c’est un effort pour construire un point de vue sur la réalité qui rend plus aisé un jugement. Je vous ai construit un idéal type de l’Europe. A vous de voir s’il est opérant.

Questions / Réponses

  • Cette façon que vous avez de décrire l’Europe en l’ancrant dans un devoir perpétuel de se réinventer pour exister, me fait penser à une sorte de description du vivant. En ce sens, l’Europe ne peut-elle pas être décrite comme une sorte de méta-organisme ?

C’est un autre idéal type que vous proposez là et qui est parfaitement suggestif. Le type idéal n’est pas le réel mais une manière d’organiser le regard sur le réel. Il est donc tout à fait possible d’utiliser la notion d’organisme, de sa capacité d’adaptation, comme critère d’analyse du phénomène européen. J’abonde absolument dans votre sens. J’ajoute qu’il n’est pas exclu que l’on puisse inventer d’autres idéaux types permettant de déchiffrer la réalité européenne. L’organisme vivant en est un. Mais je pense que la notion de rupture est presque plus radicale pour souligner le paradoxe européen qui fait que l’Europe n’est jamais autant elle-même que lorsqu’elle se sépare d’elle-même. Cela lui donne une puissance extraordinaire, c’est pour cette raison qu’elle est mondiale. L’Europe devient mondiale lorsque le christianisme s’empare des deux hypothèses possibles : d’inscription dans la nature et de construction juridique. Elle effectue alors une synthèse extraordinaire qui préfigure l’humanité. Nous devons assumer cette ambition de l’Europe pour le monde. L’Europe n’est pas seulement ce petit bout de terre au bout de l’immense continent asiatique. L’Europe est étrangement le monde entier en vertu des ruptures qui s’y sont déroulées.

lundi 14 décembre 2015, par HUCHERY Mélissa