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Clôture officielle du cycle 2012-2013

Sciences et Progrès, une année de réflexions

4 juin 2013

À l’occasion de la clôture officielle du cycle national de formation 2012-2013, le 4 juin 2013 au Conseil économique, social et environnemental, Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader est revenue sur les réflexions majeures qui ont ponctué une année consacrée à la notion de progrès

Une année à l’IHEST c’est l’apprentissage même d’une démarche de progrès. Démarche qui part de la confrontation des visions individuelles pour créer un espace commun dans lequel chacun d’entre nous abandonne une part de soi et accepte en rentrant dans le débat, de partager de nouvelles valeurs. Il s’agit, comme pour le débat public, d’un renoncement pour une émergence nouvelle, une renaissance. A cet égard le choix de Léonard de Vinci comme personnalité tutélaire pour la promotion 2012-2013 est tout à fait opportun. Mais renaitre est un exercice difficile.

Dans notre livre La Science et le Débat public, il est rappelé que la démocratie athénienne excluait de la Cité ceux qui parlaient trop ou avaient des discours de sachant, d’expertise dirait-on aujourd’hui. Un équilibre de la parole était recherché, un langage commun était exigé. L’exercice démocratique a évolué depuis, mais, au vu de l’indifférence, voire de la méfiance de beaucoup de nos concitoyens à l’égard des sciences, on peut s’interroger sur notre capacité collective à faire entrer la science dans le débat public et on est conduit à revisiter nos pratiques.

Une promotion d’auditeurs de l’IHEST reflète la diversité des arènes sociales, avec cependant une particularité : tous ceux qui y participent s’intéressent aux sciences et aux technologies et acceptent de redécouvrir avec l’IHEST la démarche scientifique comme démarche privilégiée pour décrire le réel et se rapprocher toujours plus de la vérité.

Experts dans des domaines très divers scientifique, économique, politique, syndical, journalistique… chacun devient un “non sachant” quand il sort de son domaine de compétences. D’une façon générale, ce basculement de posture est souvent mal assumé. Il n’est que d’entendre dans les médias les propos de certains scientifiques quand ils s’expriment en soi disant experts, sur des sujets qui ne sont pas les leurs. Or, de plus en plus, comme dans le débat public, les responsables professionnels sont conduits, du fait de la complexité des situations, à innover dans l’exercice de la décision. Ils deviennent des êtres hybrides, experts et non experts, développant une transversalité qui les oblige à comprendre ce qui se joue dans les autres domaines, à jongler avec les différences, à détecter des signaux faibles, dans le respect des compétences de l’autre.

Chaque promotion de l’IHEST, riche de sa propre diversité, s’exerce à cette écoute et à l’élaboration de questionnements pertinents. Expérience intellectuelle, le cycle national de formation représente aussi une formidable aventure humaine évoquée par les délégués de la promotion Léonard de Vinci lors de la clôture.

Le choix par la promotion de Léonard de Vinci est très significatif de l’héritage de l’ouverture au monde et du Progrès porté par la Renaissance qu’il nous faut revisiter aujourd’hui. Permettez-moi donc de partager avec vous quelques-unes des lignes de force qui me sont apparues cette année dans nos discussions, sans bien sur prétendre épuiser toutes les questions soulevées par ce sujet.

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La science est en soi une utopie.

Que l’on soit en Inde, en Belgique ou en France, elle permet, grâce à ses propres normes, de communiquer en dehors des limites géographiques, culturelles et politiques. La mondialisation est inhérente à la science. Je citerai ici Georges Steiner, philosophe résidant à Cambridge interviewé dans le Monde : George Steiner : "L’œuvre n’a besoin de personne", LE MONDE CULTURE ET IDEES
Observant des étudiants russes, japonais, et américains écrivant à toute allure sur le tableau avec « des doigts comme des éclairs » et qui se comprennent grâce au langage des mathématiques et des sciences, il parle « d’une sorte d’esperanto de l’exactitude ». Pourquoi des pays émergent, comme l’Inde, renforcent-ils leur potentiel de recherche fondamentale ? Bien évidemment pour entrer dans ce dialogue mondialisé, dans lequel ils ont, dans certains secteurs, de l’antériorité, comme en Inde avec les mathématiques et la physique. Au-delà de la connaissance, il s’agit d’un enjeu d’identité, de légitimité, d’influence. L’enjeu est politique avant d’être scientifique. La réalité, c’est que la quête de connaissances est une dynamique qui ne cesse de se renforcer et c’est une bonne nouvelle quand on connaît la fragilité du statut de la science dans nos sociétés.

Mais le paradoxe du progrès des sciences, c’est leur incommunicabilité croissante.

Dans notre livre« Partager la science, l’illettrisme scientifique en question » et dans le dernier débat « Parole de chercheurs », le philosophe et philologue Heinz Wismann évoque l’explosion de la culture, la diversification des langages de la science, l’importance du langage naturel. Citons encore Georges Steiner. « Une de mes grandes tristesses vient de l’écart croissant entre ce que les profanes peuvent comprendre des sciences exactes et ceux qui les possèdent vraiment. Non seulement, comme l’affirmait Galilée, la nature "parle mathématique", mais elle parle maintenant "haute mathématique", et on ne peut plus s’en approcher. Moi-même, je ne puis me traduire ce qu’étudient les scientifiques qu’à travers des métaphores, cet ultime refuge de l’ignorance... Platon disait qu’une métaphore consiste à mettre en rapport deux espaces du cerveau. C’est une extraordinaire intuition. Dans peu de temps, il n’est pas exclu qu’on dispose d’une métaphore électronique. ». (George Steiner : "L’œuvre n’a besoin de personne", LE MONDE CULTURE ET IDEES
Une ligne de force pour une dynamique du progrès se dessine : traduire les sciences, donc associer culture des sciences et culture des humanités, mais ne pas opposer, proposer des dispositifs permettant à chacun de rêver sur la science et de se l’approprier.

Une autre utopie partagée par le monde entier est celle de l’innovation.

La réalité c’est que la relation de l’innovation avec le progrès varie selon les contextes économiques et culturels. Partout, elle s’ancre dans les usages et cherche à créer de la valeur. Mais les processus d’innovation s’inscrivent dans des représentations différentes du temps (long, court, voir circulaire), selon les cultures. Des conceptions très différentes de l’innovation se déploient donc aujourd’hui les unes fondées sur la valorisation immédiate, la consommation, voire la surconsommation, associée à des cycles de vie très courts des produits, les autres fondées sur des approches d’innovation sociale, frugale, liée aux spécificités du développement comme en Inde.

Mais partout, en réponse au contexte de crise économique, un meilleur couplage entre recherche académique et entreprises est souhaité pour le développement d’une économie de la connaissance. Des moyens importants sont mis sur cet enjeu en Pays de la Loire, en Belgique, ou dans l’Union européenne, comme nous l’avons vu lors de nos visites ou comme nous avons pu en discuter avec des économistes comme Philippe Aghion et Michel Aglietta et avec de très nombreux entrepreneurs. Dans un pays comme l’Inde, l’enjeu est identique même si la capture de technologies occidentales demeure encore une source privilégiée d’innovation. Cependant, comme on pu le constater les auditeurs de la promotion Léonard De Vinci, les dynamiques d’innovation, de ré-innovation, y sont telles, qu’il s’agisse des biotechnologies, de la santé ou de l’informatique, que l’innovation nous viendra sans doute en retour un jour d’un tel pays.

La réalité de l’innovation est marquée par deux paradoxes, créant du nouveau elle détruit les valeurs plus anciennes. Paradoxe d’un progrès qui démolit avant de construire et rends sa justification délicate dans la société. Nicolas Bouzou et le Jean-Paul Delevoye l’ont évoqué lors de la session 11 du cycle national 2012-2013 consacrée le date à " La société et le changement".

Ainsi en est-il du “travail” qui laisse de plus en plus de personnes à l’écart, évoqué lors de la dernière session du cycle national 2012-2013. Le renouveau de l’économie sociale et solidaire étudiée à partir de l’histoire de la Franche-Comté à la rencontre d’Arc-et-Senans, ou encore le nouveau statut d’entreprise innovante, exposé par Armand Hatchuel, représentent quelques pistes parmi d’autres évoquées dans l’année pour réagir.

Le second paradoxe est que toute innovation ne représente pas forcément un progrès et que les usages de l’innovation technologique et des technosciences sont ambivalents. Citons une dernière fois Georges Steiner : « On avait fondé d’immenses espoirs sur la biogénétique en espérant qu’elle aide à clarifier les grands débats politiques, sociaux. Or où en sommes nous ? En fait, elle les rend plus obscurs. La science peut aussi servir le despotisme et l’inhumain, cela nous le savons ».

L’histoire des techniques montre l’inventivité de nos sociétés à réguler les risques issus du progrès technique et à se désinhiber en créant des dispositifs de concertation, de compensation, d’assurance. Mais comment accompagner aujourd’hui la prise de risque, l’innovation tout en préservant la précaution nécessaire ? L’utopie du risque zéro étudiée lors d’une session du cycle national de formation en 2013, témoigne de la réaction de notre société à l’incertitude inhérente au changement. A l’heure des approches transhumanistes où la technologie entre dans nos corps, voire le remplace, ou les conséquences d’un risque liés à des faibles doses ne se mesurent que dans les générations suivantes, comment apporter à nos concitoyens des gages de sécurité ? C’est l’objet de nombreuses recherches sociologiques et juridiques, en particulier Mireille Delmas Marty, qui nous a accordé un long entretien diffusé sur notre site dans le cadre de la dernière université d’été 2012 de l’Institut consacrée à "Sciences, éthique et droit : dynamiques et concurrence des normes"

Durant le cycle de formation 2012-2013, plusieurs sessions ont été consacrées à des objets spécifiques tel la robotique dans les domaines civils et militaire, ceci en collaboration avec l’IHEDN, ou encore internet et sa sécurité. En ces occasions nos échanges ont montré l’intérêt de certaines démarches, en particulier celle de l’éthique qui permet d’établir des règles du jeu partagées, qu’elles débouchent ou non sur des normes juridiques. Les enceintes où se confrontent des normativités différentes, en amont des usages des nouvelles technologies ou pour les accompagner, doivent se développer. Ainsi en est-il des comités d’éthique, des conseils économiques et sociaux, mais aussi des instances d’expertise, telles les agences. Le dialogue entre les scientifiques, les différentes parties prenantes et avec les juristes est une exigence du « vivre ensemble » dont l’importance est sous estimée dans l’analyse actuelle des rapports entre science, technologie et société.

Dans ces échanges, de nouveaux acteurs apparaissent. Ainsi, les dynamiques à l’œuvre dans le développement en Inde sont pour l’essentiel le fait d’ONG et de fondations d’entreprises. Contraste entre deux systèmes politiques démocratiques avec en Inde une présence moindre de l’Etat qui conduit la société civile à investir le développement. ( Carnet de voyage Inde)

En Europe, nos concitoyens sont de plus en plus nombreux à se mobiliser sur les changements technologiques qui les concernent via des associations et via les réseaux. La logique des réseaux devient prépondérante ainsi que Pierre Musso nous en a parlé au cours de la session « Internet, entre utopie créatrice partagée et régulatrice ». Force ou fragilité selon les situations, mais réalité omniprésente du changement.

Comment décider alors du progrès ?

Le voyage d’étude à Bruxelles du cycle national 2012-2013 en janvier 2013, consacré en partie à la construction de la politique de l’énergie à l’horizon 2050, a été très instructif à cet égard. La difficulté à construire une vision partagée de l’avenir énergétique de l’Europe est de fait une menace. Les niveaux d’élaboration de politiques énergétiques vont du plus local au plus global, du plus technique au plus géopolitique. Les élus européens débattent actuellement de ces choix dont la portée économique est majeure à partir de scénarios élaborés par la commission européenne. De très nombreuses questions apparaissent quant aux processus de décision et aux jeux d’acteurs. Comment articuler les décisions entre les différents niveaux territoriaux et à quelle échelle géographique gérer le progrès ? Comment arbitrer des enjeux de long terme face à la rentabilité locale de court terme qui suscite la mobilisation des consommateurs ? Comment introduire des processus flexibles de décision qui permettent de s’inscrire dans le temps long dont on sait qu’il sera témoin de changements technologiques majeurs ? Comment créer des consensus et avancer pas à pas ? Bertrand Collomb s’est exprimé sur sa vision des processus de décision dans l’incertitude et la complexité lors de l’ouverture du cycle national.

Face à ces défis, j’ai retenu trois faits marquants pour l’action observés dans ce contexte européen : l’existence d’organisations et d’individus capables d’agir et d’analyser à la fois localement et globalement ; une capacité à susciter des consensus au-delà des clivages politiques ; une innovation sociale dans le domaine de la concertation et de la gestion des controverses, avec la création de referendum d’initiative populaire, de tables rondes public privé, de livres blancs. L’union européenne est très certainement un laboratoire d’idées pour expérimenter de nouveaux processus démocratiques et la construction du progrès, quel que soit l’euroscepticisme ambiant.

Tout au long de l’année nous avons pu constater, y compris au sein de la promotion la diversité des utopies de progrès. A chacun son utopie ! Qu’il s’agisse du développement durable, de l’internet et des réseaux, de la finance et de l’économie, de l’éducation, du bien être, etc. Le rêve et l’imaginaire sont toujours bien au rendez vous et témoignent des promesses du futur. Ils portent notre désir pour l’avenir. Cependant, ceci s’inscrit dans un monde très incertain et, comme le rappelait Yannick Barthe lors de la session consacrée au risque zéro, si la science ouvre des opportunités extraordinaires, elle ne réponds plus vraiment des risques qu’elle engendre. C’est dans cette balance, perçue fort différemment parmi les pays acteurs de la mondialisation, que se joue l’avenir du progrès en lien avec les sciences et les technologies. C’est pourquoi nous avons invité pour la clôture du cycle des philosophes, historiens et sociologues, pour explorer une dernière fois le sens du progrès et plus particulièrement les trois dimensions que représentent la solidarité, le courage et la communication.

mardi 16 juillet 2013, par HUCHERY Mélissa