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Clôture du cycle national 2011-2012

Philippe LAREDO : Innovation et enjeux de puissance

Session 12 Clôture - Paris 07 juin 2012

Philippe LAREDO, directeur de recherche à l’université Paris-Est et professeur à l’université de Manchester, est intervenu sur la question complexe des liens entre puissance et innovation.
Si cette dernière est avant tout l’affaire d’acteurs économiques, la création d’un environnement favorable est fondamentale. Philippe Laredo a développé les différentes facettes de l’intervention publique, rappelant l’importance des infrastructures de mobilité, de la propriété intellectuelle et du cadrage des marchés par les normes et les règles

Innovation et enjeux de puissance

Mon exposé, qui sera plus technique que les précédents, consiste à se positionner du côté de l’intervention publique. Que peut-on faire quand on parle d’innovation ? Je suis frappé par le fait que le cycle parle plus souvent de science et de société que d’innovation en tant que telle dans ses discours et dans ses positionnements. D’où une première clarification : l’innovation n’est pas qu’une affaire de connaissances. L’innovation est avant tout une affaire de produits et de services qui trouvent des usages, des marchés dans la société. L’innovation peut résider dans une nouvelle manière d’opérer comme une nouvelle méthode de diagnostic utilisant des savoirs déjà existants. A titre d’exemple, le traitement actuel de l’asthme repose sur des travaux de cliniciens et de praticiens sur la mucoviscidose.
Il convient donc de s’interroger sur ce que la puissance publique peut faire pour l’innovation. Comment accompagner et fabriquer un environnement qui permette aux acteurs économiques d’innover, de déployer leurs capacités, de créer, d’améliorer leurs produits (souvent l’amélioration est aussi importante que la création de nouvelles gammes ou de nouveaux produits) ?
Lorsqu’on aborde ces questions, discuter des liens entre l’innovation et la puissance s’avère beaucoup plus complexe et indirect. Un proverbe, que l’on évoquait à l’époque où l’on parlait de développement et non d’innovation, disait que ce qui était bon pour un acteur puissant était bon pour le pays de cet acteur. La question du lien entre les grands acteurs peut être sérieusement discutée aujourd’hui. Moins d’une cinquantaine de grands acteurs du monde industriel représente la moitié de la R&D industrielle. Il faut donc se poser la question du lien qu’un acteur entretient avec le territoire ou l’espace dans lequel il est situé. Quel est le lien qui existe entre la puissance d’une région dans un domaine et la situation du territoire, de l’État, de la nation dans laquelle est insérée cette région ? Les nanotechnologies deviendront-elles un réservoir de transformations pour tous les secteurs économiques si elles se portent bien du point de vue académique seulement à Grenoble et à Paris ?

C’est autour de ces questions ouvertes importantes que j’ai essayé de baliser un parcours en deux temps :

  • s’intéresser à cet environnement favorable à l’innovation, dont la production de connaissances n’est qu’une facette parmi d’autres ;
  • esquisser les questionnements autour des interventions directes en matière d’innovation qui constituent une tradition, une histoire et un héritage français.

Créer les environnements favorables à l’innovation

J’ai volontairement choisi d’effectuer un vaste parcours pour mieux terminer par les questions de formation et de recherche, c’est-à-dire de production des connaissances.
Le parcours commence par les trois domaines classiques pour l’intervention publique depuis le milieu du XIXe siècle.

Les infrastructures physiques

J’aime souvent rappeler qu’en 1860, Napoléon III a voulu ouvrir l’économie à cause du développement des moyens de transport maritime. Le résultat immédiat a été une énorme crise économique à l’intérieur de la France parce qu’il n’y avait pas d’infrastructures terrestres de qualité équivalente. A cause des transports, le blé qui venait d’Orléans coûtait plus cher à Paris que le blé qui venait d’Argentine. On oublie souvent le rôle des infrastructures de communication (physiques ou de communication de la voix et des informations) dans la capacité des espaces à s’insérer dans les transformations économiques du moment. Aujourd’hui, je pense que l’on n’a pas encore pris la mesure de cette révolution maritime que représentent les ‘tours du monde’, les conteneurs et de la transformation de la valeur des produits qu’ils induisent. Ces questions d’infrastructures restent une dimension forte mais peu valorisée de la construction européenne.

La propriété intellectuelle

En 1790, pour la première fois, le droit à bénéficier de ses productions intellectuelles est inscrit dans une constitution, la constitution américaine. Dans les années 1830-1840, presque tous les pays développés construiront un appareil (les instituts de propriété intellectuelle) pour rendre ce droit opérationnel. En 1883, les principaux États de la planète signeront le premier accord international commercial qui portera sur la propriété intellectuelle. L’Europe est en construction depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Après plus de 60 ans d’existence, nous ne sommes toujours pas capables d’avoir un espace partagé de la propriété intellectuelle (à l’exception du monde agricole qui l’a construit en moins de 5 ans : Lorsque vous protégez une variété végétale en France, elle est systématiquement protégée dans les 29 pays de l’Union européenne). Nous voilà donc face à un défi institutionnel et organisationnel, un défi de la puissance et de la connaissance.

Les normes, les standards, les codes de conduite, les pratiques

Il s’agit d’une dimension dont vous avez parlé, que vous avez rencontrée, qui vous a marqué. Toutefois, cette banalité, qui veut qu’il n’y ait pas de marché sans normes, est souvent oubliée : normes de sécurité des travailleurs et des usagers, normes d’interopérabilité pour qu’un produit puisse être utilisé en connexion avec d’autres, normes environnementales et normes éthiques de responsabilité des affaires. Historiquement, il s’agit d’une construction intergouvernementale de l’après deuxième guerre mondiale. Elle occupe aujourd’hui un espace extraordinaire. Il suffit de constater le nombre de comités ou de groupes de travail qui chaque jour se réunissent à l’ISO (International Standards organisation).
Il existe plusieurs milliers de comités qui travaillent en permanence et en parallèle sur ces questions au niveau international. Dans le même temps, on observe des transformations massives. Vous vivez tous avec vos appareils mobiles, l’internet et les technologies de l’information.

Pour autant, les standards qui correspondent à ces marchés ne sont pas fabriqués dans un espace intergouvernemental mais dans une ONG, l’ITRS (International Roadmap for semiconductors), qui fabrique la roadmap pour cinq générations. On connaît déjà les fonctionnalités de vos appareils dans une dizaine d’années ! Cet espace rassemble un millier de personnes (experts publics, privés) sans avoir à se poser les questions d’équilibre entre Etats comme on peut en avoir dans les espaces intergouvernementaux. De la même manière quand on s’intéresse aux normes qui vont encadrer l’usage des nanotechnologies dans la vie de tous nos produits (la R&D sur les nanotechnologies traverse l’ensemble des secteurs les plus traditionnels – textile, mécanique, matériaux), il est frappant de constater que pour la première fois dans l’histoire, elles sont directement fabriquées au sein d’une espace international, l’ISO. Ceci pose un défi très important aux espaces territoriaux actuels et à l’Europe en particulier puisque nous avons mis en commun les questions de normes dans la vie européenne.
Ce défi porte sur la faculté des acteurs à être actifs dans ces espaces divers. Il nous questionne quant aux interventions publiques susceptibles de favoriser la capacité de ces acteurs à s’engager et à porter des approches européennes, alors même que nous semblons avoir perdu l’outillage public qui permettait il y a 20 ans de telles choses au niveau européen (il faut se rappeler que ce sont des programmes de recherche prénormatifs qui ont construit la norme GSM pour la téléphonie mobile). C’est un des défis de demain, en particulier si l’on veut que les nanotechnologies soient autre chose qu’un objet de débat, un objet de contestation dans la société.

Après ces trois instruments classiques mais déterminants, je vais aborder les autres instruments qui ont pris une importance grandissante ces quinze dernières années dans la construction d’un environnement favorable à l’innovation.

Les dispositifs fiscaux

Les entreprises sont devenues globales. La R&D et l’innovation représentent une part très importante de leurs ressources humaines, en général deux fois supérieure à ce qu’elle est en matière financière puisque les chaînes de la valeur se sont largement fragmentées. De ce fait, les coûts de la R&D sont devenus une question centrale. Cela a conduit tous les pays de l’OCDE, à l’exception de l’Allemagne, à adopter des dispositifs fiscaux pour soutenir les activités de R&D. L’Allemagne a préféré avoir une politique sociale générale qui englobe aussi bien les activités productrices que les activités de R&D. On peut se demander si c’est un jeu gagnant/gagnant que de systématiquement se démunir de ressources fiscales pour favoriser l’implantation d’activités de R-D sur son propre territoire. Certes cela peut procurer un avantage transitoire. Mais une fois que ces dispositifs sont généralisés, on pourrait penser que c’est un choix perdant/perdant plutôt que gagnant/gagnant. Or la France joue un rôle extrême dans cette position. Le système français donne approximativement trois fois plus de soutien aux entreprises que le système américain ou les autres systèmes européens. C’est donc une question ouverte, et on peut se demander si fabriquer l’Europe de la recherche et de l’innovation, ce n’est pas également fabriquer des règles fiscales et sociales partagées qui vont encadrer les activités de R&D. La puissance dépend de ces règles dans la mesure où elles construisent les ressources. Le crédit impôt recherche est un objet de débat franco-français mais aussi européen.

L’achat public

Pour illustrer cette dimension, je vais prendre un exemple historique : la marine, qui me tient à cœur puisque j’ai été responsable d’un programme sur les technologies marines en France. Ce qui va imposer la marine à vapeur sur la marine à voile et faire la puissance de la Grande-Bretagne, c’est le monopole donné à la marine à vapeur pour le transport du courrier entre la Grande-Bretagne et ses colonies. C’est ainsi que se construira une écologie et un apprentissage de la marine à vapeur qui, à cette époque, était largement plus lente et plus dangereuse que la marine à voile. Cela générera même une transition pendant laquelle la marine américaine deviendra la première marine du monde à partir de la voile c’est-à-dire en s’appuyant sur un paradigme qui n’avait plus de réserve de productivité. Dans cet exemple, l’achat public a joué un rôle central. Ce n’est pas le soutien à la R&D mais la capacité d’acheter intelligemment et d’accompagner son achat par d’autres dimensions, qui a compté. Les achats publics représentent 18 % du PIB en Europe. Aujourd’hui, acheter en se focalisant sur une règle du moins disant financier conduit à des choix conservateurs et revient à se priver de capacités critiques pour procurer aux produits innovants de premiers marchés et références. Tel est le débat central en Europe sur les politiques d’innovation. En Grande-Bretagne, la majorité des débats porte sur cette question. En France, on n’en discute pas. Pourquoi ? Probablement parce que nous avons une focale beaucoup trop grande sur la production des connaissances et beaucoup moins importante sur les acteurs qui les font vivre.

Les réseaux

L’innovation est une affaire de réseaux. Il s’agit de mettre ensemble des acteurs organisationnellement et cognitivement différents. On a observé deux grands mouvements : les coopérations entre firmes et universités et les nouveaux instruments qui favorisent les coopérations dans les espaces de proximité. En effet, quand les choses sont incertaines, peu connues, il faut beaucoup de proximité pour avancer à plusieurs. Les pôles de compétitivité, les programmes technologiques, les programmes de l’ANR sont des espaces désormais bien connus. C’est probablement la très grande réussite européenne et le très grand basculement français que d’avoir su s’adapter à ces transformations. Aujourd’hui, nous disposons en matière de politiques publiques d’un appareil presque unique dans le monde et très supérieur à beaucoup de ceux des autres pays. Il convient désormais de le faire vivre et de ne pas passer son temps à le transformer. Je jugerai personnellement cette nouvelle majorité à sa capacité à continuer ce qui s’est fait en la matière sans tout transformer.

La formation et la recherche

Les ressources humaines sont une dimension critique de l’économie de la connaissance mais on a tendance à tout mélanger. Le discours dominant met en avant les trois missions des universités – la formation, la recherche et les relations directes avec les acteurs économiques et sociaux – comme trois ensembles autonomes. Je suis en profond désaccord avec cette vision et considère qu’au contraire, elles se combinent chacune dans différents types d’activités. J’ai donc tendance à présenter l’université comme une organisation multi-activités, dont les trois activités principales sont l’éducation tertiaire de masse, la formation professionnelle supérieure et la recherche et la formation académique.
70 % des étudiants de l’enseignement supérieur ne vont pas au-delà de la licence. C’est dans cet espace que l’on trouve le plus fort taux de jeunes qui sortent sans diplôme qui favorise leur employabilité. Quand on interroge les entreprises sur le terrain, leur première demande porte sur le fait d’avoir des jeunes mieux formés à faire face au aléas et aux problèmes et capables d’être autonomes dans leur action quotidienne.
Deuxième dimension, nous sommes tous des professionnels dans nos domaines et nous savons que nous avons besoin de formations spécialisées au début et surtout pendant la vie professionnelle. Les masters professionnels sont devenus un espace central de la formation (ils représentent 20 à 30 % des espaces de formation dans les pôles territoriaux et constituent la source principale de relations avec le monde économique).
Troisième dimension, celle de l’excellence vue à travers les classements mondiaux qui ne portent que sur la recherche académique (environ 8 % du potentiel de formation des universités).
Je voudrais faire quelques commentaires sur les critères de performance des universités car c’est autour d’eux que se joue le futur de nos universités. Proposer des curriculums adaptés à des mondes professionnels différents constitue un des enjeux majeurs des licences professionnelles, que l’on juge à travers les emplois qu’obtiennent les jeunes et les temps de parcours qui leur sont nécessaires pour être formés. Ces critères sont rarement utilisés pour la carrière des enseignants-chercheurs. Ces derniers ne sont jamais évalués quant à leur capacité d’innovation dans la formation. Or, avec 50 % d’une classe d’âge qui intègre l’enseignement supérieur, les enseignants sont nécessairement confrontés à une grande diversité des acquis. Ils doivent pouvoir s’adapter. Mais ces facultés d’adaptation ne sont jamais considérées. Autre commentaire : la formation professionnelle supérieure est un espace de compétition européenne et mondiale (et non plus simplement nationale). La carte des formations dans cette compétition mondiale ne reflète absolument pas la carte des universités d’excellence. A titre d’exemple, Angers est un des pôles de formation de ce type les plus percutants en France.
Concernant la formation académique et d’excellence, on a deux produits : les articles et les docteurs. Aux États-Unis, les deux produits comptent autant l’un que l’autre. Ce que font les docteurs après est un élément essentiel de la manière dont on considère les universités. Cela veut aussi dire que dans cette troisième activité, même s’ils sont présents, les autres produits de la recherche (brevets, start-up…) sont secondaires.

Pour conclure ce tour d’horizon des instruments publics pour favoriser l’innovation, je voudrai faire deux commentaires généraux et souligner deux défis spécifiques à la France. Premier commentaire, j’ai souligné à plusieurs reprises l’importance des dimensions européennes et pour certaines, l’importance qu’il y a à développer de telles dimensions.
Second commentaire : tout cet appareil s’est construit progressivement au fil du temps autour des activités manufacturières. Aujourd’hui le cœur de l’emploi et des créations d’emploi est dans les services aux entreprises et aux personnes. Il y a un énorme hiatus entre les outils des politiques et les activités économiques. L’innovation dans les services représente le défi de demain et je trouverais intéressant qu’une promotion de l’IHEST se dédie à cette question.
Au plan national, nous devons faire face à deux grands enjeux : un enjeu autour des politiques d’achats publics (c’est à mon sens la priorité des politiques d’innovation) et un enjeu autour de l’équilibre entre les différentes orientations dans les universités et la reconnaissance de toutes les universités.

Les interventions directes de la puissance publique française

Quelques mots pour conclure, autour de cette seconde dimension des politiques d’innovation. La France a une longue tradition d’intervention directe pour palier les déficiences du marché. L’une de ces traditions consiste en l’intervention à travers de grands programmes sectoriels sur les nouveaux secteurs de demain. On en connaît les succès marquants autour du nucléaire et surtout de l’aéronautique et de l’espace. L’importance de cette intervention a largement diminué mais il est toujours très difficile de se dégager de ce que l’on a construit. Il est par exemple impensable d’imaginer ne pas avoir une politique spatiale aujourd’hui. Pourtant, c’est ce que font les britanniques et les allemands. Ils se dégagent de la partie industrielle pour se recentrer uniquement sur la partie recherche des politiques spatiales. Ces programmes sectoriels ont généré de grands succès que vous connaissez tous. Mais il n’y a jamais eu d’interventions sectorielles dans les domaines des services, du luxe, de la chimie ou de la pharmacie. Et ce sont pourtant des domaines où se trouvent les emplois aujourd’hui. Il faut donc se méfier des capacités de la puissance publique à penser le futur pour des activités économiques qu’elle ne mènera pas.
Ne faut-il pas changer radicalement d’approche en matière d’intervention stratégique ciblée ? Les approches sectorielles qui restent dominantes (par exemple, les investissements d’avenir conservent cette approche traditionnelle dans la partie innovation) sont-elles encore percutantes ? Avoir un discours sur les grands défis de société n’est-il pas une manière potentielle de renouveler les interventions ? Tant que nous ne sommes pas capables d’avoir des instruments qui nous permettent de changer, ne faut-il pas garder la focale sur l’environnement plus que sur les interventions directes ?

lundi 7 janvier 2013, par HUCHERY Mélissa