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Clôture du cycle national 2011-2012

Education, consommation, démographie : des défis mondiaux pour les sociétés

Paris, 07 juin 2012

Animateur : Nicolas CHATEAUNEUF, grand reporter, service sciences et environnement de France 2
Jean-Pierre BOURGUIGNON, directeur de l’Institut des hautes études scientifiques (IHES)
Dominique DESJEUX, professeur d’anthropologie sociale et culturelle à l’université Paris Descartes
Gilles PISON, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED)

Nicolas CHATEAUNEUF : Quand on parle de puissance basée sur la connaissance, plusieurs notions peuvent venir à l’esprit : l’éducation, la démographie, la consommation, etc. C’est justement sur ces sujets que porte la table ronde qui va suivre et nous permettre de donner la parole à trois spécialistes de ces domaines. Pour ouvrir cette table ronde, quelques questions : selon vous, la France est-elle bien armée dans la compétition mondiale vers la connaissance ? Formons-nous de manière suffisamment correcte et avec suffisamment de moyens les élites et les chercheurs appelés à produire de l’innovation ?

Jean-Pierre BOURGUIGNON  : Pour répondre à ces questions, il est important de se placer tant au niveau quantitatif qu’au niveau qualitatif. Le système d’enseignement supérieur français s’est transformé très considérablement au cours des 30 dernières années : d’abord par une massification difficile à digérer par le système, puis par une réorganisation de son système. Le système français continue d’être dominé par la dualité entre, d’une part les grandes écoles, et d’autre part les universités. Des efforts ont été faits sur le plan qualitatif pour essayer de surmonter ce hiatus. Cela étant, la France reste un pays qui, comparé à d’autres pays, ne consacre pas énormément de moyens sur l’enseignement supérieur. Si les universités sont plus mal loties que les grandes écoles, même les grandes écoles ne sont pas du tout en position de bonne compétition. Prenons l’exemple de l’ETH de Zurich : son budget est environ trois fois plus important que celui de l’école Polytechnique (qui est déjà mieux dotée que l’université). Nous sommes donc dans une situation très marquée de ce point de vue.

A l’échelle mondiale, la situation a beaucoup évolué dans nombre de pays. Commençons par l’Europe. Dans le cadre européen, plusieurs blocs se distinguent : un bloc anglo-saxon avec un système très proche du système nord-américain (avec un système britannique devenu beaucoup plus marchand que le système américain) ; un modèle allemand hérité de Humboldt, où l’enseignement et la recherche ne peuvent être séparés ; un modèle des universités du sud de l’Europe qui est fondamentalement culturel. Dans le cadre français, on peut noter plusieurs tentatives et mesures pour introduire d’autres systèmes en parallèle de l’université jugée insuffisamment opératoire du point de vue de l’employabilité des étudiants. Nous sommes aujourd’hui à cette croisée des chemins.

Au niveau international, un certain nombre de pays, parmi ceux qui avancent le plus vite, sont en train d’augmenter de façon considérable les moyens investis dans leur recherche et leur enseignement supérieur.
Je voudrais en singulariser trois dont l’impact à l’échelle du monde est considérable.

  • La Corée. Au cours de son histoire, la Corée a été très centrée sur la formation technique et n’a accordé que peu d’intérêt à la recherche fondamentale. Pour donner un exemple, la première thèse soutenue en Corée en mathématiques l’a été en 1947. Aujourd’hui la Corée est en train d’investir des moyens absolument colossaux dans la recherche fondamentale. Un projet sur 10 années prévoit de dépenser 15 milliards de dollars pour la mise en place d’une cinquantaine d’instituts, dont un nombre significatif d’instituts de recherche fondamentale.
  • La Chine. Considérant qu’elle ne pourra plus être très longtemps l’usine du monde compte-tenu de sa démographie, la Chine a décidé de se donner les moyens de produire en interne des produits à plus haute valeur ajoutée. Elle a donc décidé de consacrer des moyens considérables à la restructuration de son système d’enseignement supérieur jusqu’alors extrêmement parcellisé par sujet. C’est aux présidents d’université (la plupart du temps des scientifiques encore en pleine production avec une réelle expérience internationale) qu’a été confié le pilotage de cette restructuration et la responsabilité de faire revenir sur le territoire les chinois plus plus brillants qui avaient émigré mais aussi certains étrangers. Pour ce faire, ces présidents d’université ont pu s’appuyer sur des moyens financiers extrêmement importants.
  • Le Brésil. Souffrant d’une formation de base largement déficiente, le Brésil affiche aujourd’hui des efforts ambitieux de démocratisation de son enseignement de base. Cependant les étudiants de ce pays que je vois arriver à l’École polytechnique sont bien formés et particulièrement ambitieux. Il y a deux ans, la production scientifique brésilienne totale a dépassé celle de la Russie. Bien qu’encore assez largement sous-estimé, le Brésil est donc devenu aujourd’hui un grand acteur de la recherche scientifique à l’échelle mondiale. Il est à noter que l’Inde, pendant un certain nombre d’années très centrée sur le développement de l’ingénierie, est également en train d’amorcer un virage vers une plus grande place accordée à la recherche fondamentale.

Nicolas CHATEAUNEUF  : Le classement de Shanghai suscite tous les ans les mêmes crispations. Selon vous, cela montre-t-il une perte de vitesse de la recherche française ?

Jean-Pierre BOURGUIGNON  : L’existence de ce classement est là pour nous rappeler que, dans ce domaine, une compétition à l’échelle internationale existe. Maintenant le classement de Shanghai est un classement particulier, avec ses règles qui, d’une manière générale et sans intention, sont assez adverses à la France. Dans le cours que je donne à l’École polytechnique, j’ai régulièrement de l’ordre de 50 % d’étudiants étrangers de très bon niveau. Un certain nombre d’universités françaises n’ont aucun problème à attirer les étudiants étrangers. Pour ces étudiants à l’affût de toute information leur permettant d’avoir une idée a priori de l’établissement dans lequel ils vont faire des études, la France est donc bien visible dans un certain nombre de domaines à l’échelle internationale. Je pense qu’il est indispensable de ne pas se laisser obnubiler par le classement de Shanghai car d’autres critères doivent être pris en compte, non pas pour redorer le blason de la France, mais pour éviter les effets pervers.

Dominique DESJEUX : A titre personnel, comme anthropologue et professeur d’université, peu m’importe le classement de Shanghai. Je ne crois absolument rien en matière d’excellence. Je m’intéresse simplement aux acteurs et aux rapports de pouvoir entre ces derniers. Or dans ce contexte, force est bien de constater que le rapport de Shanghai joue un rôle important de repérage. Cela étant, je constate également qu’il entre en contradiction avec la troisième mission de l’université exposée précédemment par Philippe Laredo : celle de l’insertion professionnelle, très importante à mes yeux. Le classement de Shanghai, comme la plupart des classements existant d’ailleurs, contribuent à organiser toutes les forces de l’université sur le nombril de cette dernière, à savoir les articles, les signatures, bref la recherche pour la recherche. Je ne critique pas en soi cette recherche, je regrette simplement qu’en y consacrant toutes les forces de l’université, on se prive de contacts avec l’entreprise.

Ma spécialité étant la consommation, je me situe pour ma part à l’endroit le plus impur de l’université : au niveau du marché, de l’usager final, de l’utilité, de l’instrumentalisation. Dans mon expérience je me heurte donc tous les jours aux différences de référentiels cognitifs que l’on a évoquées tout à l’heure. En France, le raisonnement hypothético-déductif de type expérimental est largement dominant et considéré comme le modèle de la science. Comme les chinois, nous, les anthropologues, avons une approche complètement différente car complètement inductive : nous ne savons pas ce que nous cherchons, nous avançons sur un terrain en regardant ce qui émerge et progressivement nous parvenons à montrer ce que nous allons faire. Mon travail pour des entreprises comme l’Oréal consiste à appréhender les pratiques des chinois en matière de maquillage. Je vais dans les salles de bains, les rues, les magasins pour observer ce que font les gens. Notre faiblesse en France n’est pas de s’appuyer sur le modèle hypothético-déductif, mais de le considérer comme LE modèle. Agir de la sorte nous oblige en effet à toujours poser les concepts et la théorie en premier lieu et à vérifier dans un second temps. Souvent efficace, cette démarche ne l’est pas du tout lorsque l’on explore. Explore signifie en effet accepter pendant un temps de ne pas savoir où l’on est, ce qui n’empêche pas de disposer d’hypothèses de méthodes.

Dans mon travail en Afrique, je me suis retrouvé confronté à des problèmes magico-religieux, de type sorcellerie au Congo et retournement des morts à Madagascar, qu’au début je ne voulais pas analyser mais sur lesquels j’ai fini par accepter de travailler tant ils sont importants dans ces pays. Ma problématique était alors la suivante : comment me repérer dans un univers qui m’était complètement étranger ? Cette expérience me sert énormément aujourd’hui quand je travaille sur les nouvelles technologies. Il me semble donc important de nous demander comment acquérir les trois modes de raisonnement suivant : le modèle expérimental de type hypothético-déductif ; le modèle statistique de type corrélations ; le modèle inductif qui est très pragmatique. C’est sur ce dernier modèle que je m’appuie lorsque je travaille pour une entreprise dont l’objectif est de développer la marché du maquillage dans un pays comme la Chine. Grâce à ce modèle de raisonnement, je vais acquérir une connaissance des modes de vie qui va me permettre de résoudre non seulement un problème de marché mais aussi le processus d’innovation que cela implique. Dans mon domaine, la distinction fondamental / appliqué n’a pas de sens dans la mesure où je m’intéresse justement au passage du fondamental à l’appliqué. Il s’agit là d’un problème pratique qui est une question fondamentale.

Nicolas CHATEAUNEUF : Encore faut-il que l’on arrive en Europe et en France à adopter ce mode de pensée qui nous est assez étranger.

Dominique DESJEUX : On y arrive en général quand on parvient à monter des équipes pluridisciplinaires. Le grand intérêt des équipes pluridisciplinaires est en effet de contribuer à limiter les concours d’égos. Faire travailler dix anthropologues ensemble n’est en effet pas chose aisée. En revanche, faire collaborer des personnes issues de spécialités différentes fonctionne plutôt bien dans la mesure où il n’y a pas de concurrence. La diversité d’origines permet en effet un partage d’idées aboutissant le plus souvent à une meilleure compréhension des modèles cognitifs des autres. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup appris dans ce type de groupes pluridisciplinaires et j’espère que mes collègues scientifiques ont pu se familiariser, par mon intermédiaire, avec la méthode inductive, au moins dans sa phase exploratoire.

Nicolas CHATEAUNEUF : On parlait de l’influence de la démographie sur la capacité de certains pays à mobiliser des ressources pour l’innovation et la recherche. On a évoqué la Russie qui connait une importante crise démographique. Y a-t-il d’autres pays qui sont favorisés ou handicapés par leur démographie dans l’émergence d’une nouvelle classe formée de chercheurs, d’enseignants, et de scientifiques ?

Gilles PISON  : J’ignore quelle est l’influence du nombre d’habitants d’un pays sur ses capacités d’avancement de la connaissance. Mais je peux vous donner quelques chiffres. La France, avec ses 65 millions d’habitants, sur un total mondial d’un peu plus de 7 milliards, abrite près d’un habitant de la planète sur 100. L’Europe au sens large (jusqu’à Vladivostok en incluant la Russie et l’Ukraine), avec 700 millions d’habitants, rassemble 1 habitant sur 10. Pour se projeter dans l’avenir, je vous propose d’examiner quelques graphiques et tableaux (Gilles Pison se connecte alors sur le site de l’Institut national d’études démographiques www.ined.fr).

  • 1ère courbe : D’après les Nations Unies, la planète comptait 2,5 milliards d’habitants en 1950. En 2012, nous sommes 7,05 milliards. Les projections moyennes des Nations Unies annoncent un peu plus de 9 milliards d’habitants en 2050 et 10 milliards à l’horizon 2100. Ces projections annoncent donc que la croissance démographique va se poursuivre, mais en décélérant, et au-delà de 2100, une quasi stabilisation.
  • L’Europe : L’Europe compte aujourd’hui 740 millions d’habitants en incluant la Russie. Les projections moyennes des Nations Unies annoncent un quasi maintien, voire une légère diminution de la population.
  • L’Afrique, Afrique du nord comprise. Aujourd’hui l’Afrique compte un peu plus de 1 milliards d’habitants, soit 1 habitant de la planète sur 7. Les projections moyennes des Nations Unies annoncent 3,6 milliards d’habitants en 2100.

On voit ainsi tout de suite que l’Europe pèse peu en nombre d’humains aujourd’hui, et qu’elle pèsera encore moins demain. Le nombre des naissances aujourd’hui est un peu une anticipation de ce que sera la population demain dans les différents pays du monde.

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Nicolas CHATEAUNEUF : J’entends souvent dans la presse qu’actuellement il nait autant d’enfants chaque jour au Nigéria que dans toute l’Europe. Est-ce une réalité ?

Gilles PISON : Il naît 1,5 fois plus de bébés au Nigeria chaque année qu’aux Etats-Unis alors que les Etats-Unis comptent deux fois plus d’habitants que le Nigéria (316 millions d’habitants contre 167). Ce genre d’information nous permet d’anticiper que si la Chine et l’Inde vont rester les pays les plus peuplés du monde, le classement devrait changer, comme en témoigne les chiffres suivants.

Ci-dessous, le classement des différents pays en fonction de leur population en 2012 :

. Chine : 1,4 milliard.
. Inde : presque 1,3 milliards.
. États-Unis : 316 millions.
. Indonésie : 245 millions.

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Liste des 11 pays les plus peuplés en 2012 (copie de l’écran « La population en chiffres » du site de l’Ined)

Ci-dessous, le nombre de naissances dans les différents pays en 2012 (prévision) :

. Inde : 27 millions.
. Chine : 16 millions.
. Nigéria : 6,6 millions.
. Pakistan : 4,8 millions.
. États-Unis, puis l’Indonésie.

L’Inde devrait dépasser la Chine dans moins de 10 ans.

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Liste des 11 pays ayant le plus de naissances en 2012 (copie de l’écran « La population en chiffres » du site de l’Ined.

A long terme, les États-Unis ne vont plus rester le troisième pays. Le Nigéria, le Pakistan vont en effet remonter dans le classement.
Le premier constat que nous pouvons faire est donc que la répartition de la population sur la planète est appelée à changer. Les évolutions sont en grande partie tracées pour les 50 prochaines années. Nous n’échapperons donc probablement pas à une multiplication du nombre d’habitants en Afrique par 3 ou 4 d’ici un siècle et à une quasi stagnation de la population de l’Europe.

Autre phénomène dont il faut tenir compte : la répartition par âge de ces humains. L’humanité connait un phénomène de vieillissement de sa population. Déjà bien avancé au Nord, ce phénomène suscite tous les débats que nous connaissons à propos de l’aménagement de nos systèmes de solidarité collectifs. Ce que l’on sait moins, c’est que le vieillissement a aussi commencé dans les pays du Sud et qu’il va s’y produire beaucoup plus rapidement que dans les pays du Nord.

Graphique sur la vitesse du vieillissement dans les différents pays
Sur ce graphique, figure une sélection de pays. L’échelle horizontale représente le temps. Chaque ligne horizontale, un pays. Elle réunit deux points : un point pour l’année où la proportion des 65 ans ou plus a atteint 7% de la population dans le pays, et un autre point pour l’année où cette proportion a atteint 14% de la population, soit le double. On constate que la France est le pays qui a commencé à vieillir démographiquement le plus tôt de la planète. Le doublement de la proportion des 65 ans ou plus a mis plus de 100 ans. En Suède et au Royaume-Uni, le vieillissement a commencé plus tard mais il s’est fait plus vite. Et plus on va vers le bas du tableau, plus l’on rencontre des pays qui ont connu une transition démographique tardive et où le vieillissement démographique va s’effectuer rapidement. La Chine est un bon exemple.

Alors qu’il a fallu 114 ans à la France pour voir sa proportion de 65 ans ou plus doubler, il faudra 25 ans à la Chine, entre 2001 et probablement 2026, pour en faire autant. Pourquoi ? Parce que les deux changements marquant la transition démographique, à savoir la baisse de la mortalité et la baisse de la fécondité, ont eu lieu plus rapidement. En France, il a fallu 150 ans pour que la mortalité infantile baisse de 200 pour mille à 30 pour mille, entre 1800 et 1958. En Chine, il a fallu 40 ans (entre 1950 et 1990). En France, il a fallu 150 ans pour que la fécondité baisse de moitié de 5 enfants à 2,5 enfants en moyenne par femme (entre 1760 et 1910). En Chine, cela a pris 12 ans (entre 1972 et 1984). Dans certains pays, l’Ira n par exemple, le vieillissement démographique devrait même s’effectuer encore plus vite.

Si le nombre d’hommes compte, la répartition par âge de la population est elle aussi très importante. Prenons l’exemple de l’évolution en Chine de la part de trois grands groupes d’âge : les moins de 20 ans qui voient leur proportion diminuer rapidement ; les 65 ans ou plus dont la proportion n’est pour l’instant pas très élevée mais qui est appelée à augmenter fortement. Actuellement la Chine vit une situation économiquement très favorable avec une proportion de la population d’âge active qui n’a jamais été aussi élevée.

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Cela explique en partie pourquoi la Chine, comme d’autres pays, la Tunisie par exemple, connaissent des taux de croissance économique élevés. Mais cette fenêtre démographique d’opportunités économiques, comme on l’appelle, ne va pas durer. Dans les prochaines décennies, ces pays vont en effet être confrontés à une montée rapide de la population âgée. La France a un avantage de ce point de vue : ayant connu ce phénomène la première, elle a su s’adapter. Elle connaît aujourd’hui une poursuite du vieillissement démographique mais à un rythme relativement lent en comparaison de ses voisins et aussi des pays du Sud.

Nicolas CHATEAUNEUF : Nous avons toujours un taux de natalité important en France.

Gilles PISON  : Relativement à nos voisins européens, oui.

Nicolas CHATEAUNEUF : Quand on regarde ces courbes, force est d’admettre que la Tunisie et surtout la Chine disposent tout de même pour les prochaines années de cohortes de jeunes qu’ils peuvent bien former et amener à étudier les sciences. Cette évolution démographique amènera-t-elle la Chine à se retrouver avec des cohortes d’ingénieurs, de chercheurs et de scientifiques de très haut niveau ? Peut-on résister à ce qui ressemble un peu à un rouleau compresseur démographique ?

Jean-Pierre BOURGUIGNON  : Quand on parle de l’Asie en général et de la Chine en particulier, il faut toujours penser aux volumes qui sont en jeu, aux changements d’échelle à effectuer. Un ami chinois me faisait remarquer que 52 villes chinoises sont plus grandes que Paris intramuros. Sur la question des jeunes, la Chine est en train de faire un effort considérable pour qu’une proportion plus grande d’une classe d’âge accède aux formations plus avancées, ne serait-ce qu’à l‘université. Organisé autour de grands concours, le système chinois est un système extrêmement centralisé de comparaison des performances. Ces performances méritent d’être analysées dans leur profil dans la mesure où, à l’école obligatoire, l’accent est mis d’abord sur un apprentissage répétitif et ce, au détriment des apprentissages de découverte. Cependant, pour les meilleurs étudiants les deux compétences vont de pair. J’ai eu le privilège de participer à un jury international qui jugeait des projets innovants de mathématiques réalisés par des élèves de collèges et de lycées. A l’échelle de la Chine le concours a réuni plus de 600 projets, et 13 groupes d’élèves ont été sélectionnés pour la finale. C’était assez extraordinaire d’être confronté à l’inventivité fantastique de jeunes de 14 ans sur des questions de mathématiques. Ce genre de démarche est aujourd’hui vivement encouragé par le gouvernement chinois qui, sachant qu’il doit augmenter le nombre de personnes disposant d’une formation avancée tout en changeant la place relative de l’apprentissage répétitif, se tourne de plus en plus vers l’initiative et la créativité.

Nicolas CHATEAUNEUF : En France, on parle souvent de crise des vocations pour la science. En est-il de même en Chine ?

Jean-Pierre BOURGUIGNON : Tout le pays est porté par le fait d’être en devenir et en changement rapide. Les jeunes étudiants chinois – et indiens aussi d’ailleurs – sont donc dans une attitude boulimique de connaissances nouvelles. La question de l’envie ne se pose pas du tout dans ces termes pour les pays développés et singulièrement pour les pays européens. Lors d’une conférence que j’ai récemment donnée devant la promotion de la nouvelle École centrale installée à Bejiing, nombre d’étudiants chinois m’ont posé des questions qui tournaient autour de questions personnelles, du type : Qu’est-ce qui est important dans votre vie ? Quelle place pour votre famille dans votre vie vu votre métier de scientifique ? Pourquoi n’avez-vous pas choisi de travailler dans une entreprise pour avoir un revenu plus élevé ? Pourquoi avez-vous eu trois enfants ?

Nicolas CHATEAUNEUF : Avant cette séance, vous me disiez que les universités chinoises étaient très spécialisées dans le passé. Est-ce toujours le cas ? Y a-t-il eu d’énormes évolutions ? Sont-ils en train de réorganiser tout leur système d’éducation ?

Jean-Pierre BOURGUIGNON  : Le système chinois était assez calqué sur le système mis en place en Union soviétique c’est-à-dire avec des universités spécialisées dans leurs objectifs (une université de l’aéronautique, une université du pétrole, une université du charbon, etc.). On sait bien aujourd’hui que l’innovation se développe beaucoup plus avec des formations plus transversales. Ceci ne signifie pas que l’on n’a pas besoin de connaissances pointues sur certains sujets, mais que la réussite vient très souvent de la capacité à croiser ces compétences extrêmement pointues avec des attitudes, et des outils qui, eux, sont transversaux. En Chine, 9 universités sont considérées comme universités de référence. La façon de les déterminer est très simple : on regarde le classement national du concours d’entrée à l’université et les universités de prédilection des élèves.

Ce sont d’une certaine façon les élèves qui établissent tous les ans ce classement par l’orientation qu’ils choisissent. Seules quelques petites adaptations sont faites. Les présidents d’université regardent ces classements avec beaucoup d’intérêt. Les universités bien classées se sont vues confier la responsabilité de restructurer une partie du réseau. Une discussion collective est actuellement en cours sur la façon de réorganiser les cursus et de sortir d’un schéma compartimenté. Il s’agit d’un chantier gigantesque. La Chine a en effet près de 400 universités réparties dans tout le territoire. Les provinces ont-elles aussi un rôle extrêmement important à jouer. On voit souvent la Chine comme un pays extrêmement centralisé mais dans les faits le pouvoir des gouverneurs de provinces est très important. Ces derniers disposent de moyens que beaucoup de ministres français aimeraient avoir à leur disposition. Dans certaines provinces, le gouverneur peut parfois distribuer pour l’enseignement supérieur des sommes bien supérieures à celles que le gouvernement français peut consacrer à un seul établissement.

Nicolas CHATEAUNEUF : Y a-t-il une volonté centralisée de la part du pouvoir chinois de baser la puissance actuelle et future du pays sur l’essor de la connaissance ? Est-ce quelque chose de difficile à coordonner ?

Jean-Pierre BOURGUIGNON  : Les plus grandes universités chinoises ont développées à côté d’elles des groupes industriels. L’Université de Pékin par exemple a donné naissance au « Founder group » qui emploie 70 000 personnes. Initialement basé sur des connaissances académiques (un système d’optimisation du dessin et de l’impression des caractères chinois), ce groupe est aujourd’hui présent aussi bien dans les marchés financiers que dans la pharmacie. Il est en train d’ouvrir le plus grand hôpital public-privé de Pékin. Une grande partie des revenus de ce groupe industriel revient à l’Université. Nombre de ses cadres sont des universitaires dont certains sont devenus des managers. A ce jour la France n’a pas su faire émerger ce genre de secteur innovant en relation très étroite avec la recherche. En Chine, ce secteur public académique, adossé à une économie de l’innovation, connaît des succès assez remarquables.


Nicolas CHATEAUNEUF : On n’a pas encore parlé des consommateurs. Ces derniers ont-ils un rôle dans l’innovation ? Quelle est cette classe de consommateurs un peu particulière qui émerge actuellement ?

Philippe DESJEUX : Le consommateur joue un rôle fondamental dans la mesure où l’innovation réussie (que ce soit un bien ou un service) est celle qui est achetée à la fin. Autre aspect intéressant à noter : la montée du niveau de vie. Estimée à 200 millions en 2000, la nouvelle classe moyenne (capable d’acheter des voitures, de dépenser beaucoup d’énergie et de consommer plus de protéines) mondiale devrait atteindre les 560 millions en 2009. En 10 ans, cette classe moyenne supérieure a donc été multipliée par trois. L’augmentation de cette classe moyenne supérieure engendre une compétition de plus en plus forte sur les ressources premières. Si l’on n’arrive pas à réguler l’accès aux matières premières, à l’eau et aux protéines, la probabilité qu’il y ait des tensions extrêmement fortes est importante.

Nicolas CHATEAUNEUF : Cela signifie-t-il que vous appelez à une nouvelle forme d’innovation qui tienne compte de ces contraintes ?

Philippe DESJEUX  : Quand je travaille sur l’innovation, je fais la distinction entre l’invention et le processus social de diffusion de l’innovation (les acteurs, les batailles, les groupes de pouvoir, etc.) et l’usager final. Innover c’est introduire quelque chose de nouveau. L’objet inventé peut être connu par ailleurs mais apparaître comme une innovation du point de vue de l’usager final. Il peut ainsi échouer si l’on ne tient pas compte des normes culturelles ou des usages. Prenons l’exemple du maquillage en Chine. Le principe de la beauté en Chine reposant plutôt sur le blanc, le maquillage ne rencontre pas un grand succès. Les soins du corps en revanche séduisent davantage.

Aujourd’hui il ne suffit donc pas d’innover, il faut également innover sur le processus même d’innovation. Or cela, personne ne sait le faire. Une entreprise ne sait faire que ce que lui a appris le marketing depuis 30 ans, c’est-à-dire de la consommation et de l’innovation obsolète (de l’obsolescence programmée), ce qui était normale en période de croissance mais qui ne suffit plus aujourd’hui. Nous ne pouvons plus ne pas tenir compte de la pression que nous exerçons sur les matières premières. Le développement durable n’est plus une question de point de vue, mais une question de géopolitique (voire de real politique) et de régulation entre pays. Dans ce contexte, la consommation est un très fort analyseur.

Gilles PISON : Dans ces pays qui innovent, il y a aussi une préoccupation croissante devant les innovations démographiques. Nous n’arrêtons pas d’être sollicités par des groupes d’études chinois, taiwanais ou coréens qui viennent en Europe pour découvrir le secret de notre haute fécondité et de notre politique familiale. A cette basse fécondité se rajoute un autre souci : l’augmentation de la proportion de garçons à la naissance.

Nicolas CHATEAUNEUF : Je donne maintenant la parole au public.

Questions / Réponses

Vous avez bien montré que l’Afrique était appelée à fortement évoluer dans les 20 prochaines années (1 milliard de personnes en plus). En revanche, on ne vous a pas beaucoup entendu sur les aspects formation et éducation de la jeunesse. Si en Chine le processus démographique a été accompagné d’un fort développement des capacités d’éducation, qu’en est-il de l’université en Afrique ?

Jean-Pierre BOURGUIGNON : La situation a radicalement changé dans un certain nombre de pays d’Afrique, et de ce point de vue l’Afrique du nord est à distinguer de l’Afrique subsaharienne. Des pays comme la Tunisie ou le Maroc ont des systèmes d’éducation et d’enseignement supérieur de qualité comparable à ceux des pays européens. D’autres pays comme l’Egypte essaient de se restructurer mais au prix de distorsions insupportables.
Prenons l’exemple de l’université du Caire : cette dernière compte 50 étudiants en mathématiques et de l’ordre de 100 000 en droit. Une situation absolument ingérable. En Afrique subsaharienne, la situation varie beaucoup d’un pays à l’autre. Certains pays sont en mesure d’amener leurs étudiants jusqu’au niveau de la thèse. Le Sénégal et le Cameroun ont par exemple un système d’enseignement sophistiqué et de qualité. L’Afrique du sud joue un rôle déterminant pour l’Afrique subsaharienne, et ce pour des raisons multiples et un peu contradictoires. Ce pays a mis en place une infrastructure de pays développé dont l’accès était réservé à une partie bien définie de la population. Depuis la fin de l’apartheid, il s’est distingué par une volonté politique extrêmement forte de développer l’éducation, du primaire au supérieur.

La communauté mondiale a affiché, bien tard diront certains, une volonté délibérée de mettre des moyens à disposition de l’Afrique du sud. Le pays a du chercher du personnel capable de l’aider dans cette transition et l’a fait souvent en attirant des personnes formées dans la partie francophone de l’Afrique. Des mathématiciens francophones formés par exemple en Centrafrique, où il est très difficile d’exercer leur métier, se sont par exemple expatriés en Afrique du sud. Très ambivalente, la situation de l’Afrique présente certaines dynamiques positives extrêmement fortes. Les compétences existent. Certains renoncent à des carrières dans le monde occidental pour revenir travailler dans leur pays. Cela étant, comme vous l’imaginez, les moyens mobilisés en Afrique ne sont pas du tout les mêmes que ceux mobilisés en Asie.

Quels sont les pays les plus matures pour aller vers une économie de la fonctionnalité, une économie collaborative ?

Dominique DESJEUX : J’observe que les gens familiers de ces pratiques de partage sont soit des pauvres sous contrainte très forte de budget, soit des populations relativement aisées plutôt militantes. Il est donc probable que l’on observe prochainement une augmentation de l’émergence de ces pratiques du fait de la crise et de la baisse du pouvoir d’achat.

lundi 14 janvier 2013, par HUCHERY Mélissa