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Clôture du cycle national 2009 - 2010

Former dans l’enseignement supérieur : quels enjeux pour demain ?

par Jean-Marc Monteil, professeur des universités, chargé de mission auprès du Premier Ministre, ancien directeur général de l’enseignement supérieur

La question des enjeux de la formation dans l’enseignement supérieur mériterait de très longs débats et développements, ce qui suppose que l’on s’en tienne ce matin à un périmètre plus restreint. Je me limiterai donc à tenter de répondre à trois questions : Comment former dans l’enseignement supérieur ? Pourquoi former ? Qui former ? Conscient que ces questions pourraient faire l’objet d’une thèse pour des doctorants aguerris, j’adopterai un point de vue très personnel que j’essaierai de vous faire partager.

Comment former dans l’enseignement supérieur ?

Il convient de former par la recherche ou par une familiarité avec la recherche. En effet, on ne peut pas considérer que l’absence de connaissances sur la façon dont les savoirs sont produits soit un facteur facilitant l’intégration de ces savoirs. Si l’on ne dit pas comment il a été élaboré, le savoir devient un acte d’autorité par voie de conséquences non critiquable. Vous faisiez allusion au débat public autour des nanotechnologies. Nous savons bien que, dans les débats publics, l’absence de connaissances, non pas sur les objets du savoir mais sur la façon dont ces objets ont été élaborés, conduit à des intrusions de nature idéologique. Dès lors, le débat n’est plus objectif et s’appuie sur l’engagement subjectif de chacun à partir de son expérience personnelle.
La formation dans l’enseignement supérieur doit donc, à mon sens, prendre en compte la dimension de la méthode qui permet d’élaborer les savoirs. Même s’il existe des champs disciplinaires et méthodologiques différents, on trouve des principes organisateurs communs aux sciences quel que soit leur périmètre. Dans les sciences humaines et sociales comme dans les sciences dites dures, il y a une démarche qui vise nécessairement, quelles que soient les formes méthodologiques adoptées, à confronter les idées à l’épreuve des faits. Cette première démarche est absolument indispensable. Elle ne fait pas nécessairement reculer les frontières des croyances immédiatement mais elle oblige à essayer de voir si ce qu’on avance est susceptible de résister à la mise en place d’un dispositif pour l’interroger. Le résultat de cette interrogation permet de faire un pas de plus vers une connaissance plus assise bien qu’elle reste falsifiable. Dans cette salle, nombreux sont ceux qui ont une culture de l’histoire des sciences et il suffit de s’y référer pour s’apercevoir de l’obsolescence des connaissances. Néanmoins, en même temps que cette obsolescence, on assiste à un processus de cumulation qui nous permet à un moment donné de poser des questions que nous n’étions pas capables de poser à un moment antérieur. Je crois donc à la nécessité d’avancer la formation par la recherche. Il ne s’agit pas nécessairement d’une formation à la pratique de la recherche, comme on peut le faire en préparation doctorale au niveau le plus élevé des dispositifs d’enseignement supérieur. Nous ne sommes pas obligés de devenir chercheurs ou apprentis chercheurs pour pouvoir intérioriser un certain nombre d’outils d’interrogation du monde. Cela suppose que l’on soit en mesure de poser ce problème de l’adossement de la formation à la recherche dès le début des formations supérieures. S’il ne s’agit pas de former à la pratique de la recherche, alors il est légitime de considérer que les moyens et les modalités d’élaboration du savoir à travers la méthode sont transférables dès le début. A ce titre, des expériences comme La main à la patte ont montré tout leur intérêt dans le processus éducatif de découverte du monde chez de jeunes enfants. Tous simplement parce qu’on leur apprend à poser des questions dans des termes susceptibles de rendre ces questions traitables et donc à trouver éventuellement un certain nombre de réponses qui ne soient pas simplement des réponses dilatoires.

Pour quoi former par la recherche ?

On pourrait se dire que former par la recherche rend les choses plus compliquées et que l’on n’est pas complètement assuré que la science soit capable de fournir des éléments de production du savoir qui aient une validité sur la durée. Sauf que la validité sur la durée consiste justement dans la confrontation récurrente et permanente de nos théories à la réalité des faits et ce dans tous les champs scientifiques. L’absence de méthode aboutirait à l’absence de données. Dans ces conditions, pour quoi former ? Et bien justement, il faut former pour la méthode. Vous me direz qu’il est profondément réducteur de former pour la méthode. La méthode est utilisée dans le cadre d’un champ du savoir et il va de soi que ce champ du savoir doit constituer les bases de la connaissance des individus qui sont en formation. Néanmoins, il faut former pour la méthode car cette dernière est transférable et présente un degré de pérennité relativement élevé. Les savoirs sont par essence évolutifs et falsifiables alors que la méthode est transversale à beaucoup de champs disciplinaires, pérenne et de ce fait durablement et facilement partageable. On peut se parler plus facilement entre champs disciplinaires, entre univers culturels différents, si l’on a une représentation minimale commune de la méthode, c’est-à-dire de la façon dont on est en mesure d’assurer la validité de telle ou telle assertion. Certains débats qui parfois peuvent apparaître comme des confrontations de pensées fermées et opposées pourraient trouver des ouvertures réelles si un partage commun d’une méthode était présent.
De plus, la méthode n’est pas seulement transférable dans l’enseignement supérieur. Nous avons tous fait des travaux pratiques en physique et en chimie. Même si ces travaux pratiques revêtaient un aspect ludique et ne reflétaient que rarement de vraies réalités expérimentales, on pourrait commencer très tôt à adosser la qualification des savoirs sur des démarches de nature expérimentale. Cela supposerait que la formation même des maîtres soit axée sur cette dimension méthodologique. Dès l’école élémentaire, on expliquerait aux enfants comment sont produits les savoirs. L’enseignement de la méthode présente d’ailleurs des effets culturels très puissants puisqu’elle amène à poser les problèmes dans des termes qui doivent les rendre traitables. Essayer de problématiser quelque chose est une démarche de connaissance réelle qui est susceptible de nous faire avancer dans notre propre démarche culturelle.

Qui former ?

Évidemment tout le monde, mais je vais me limiter à l’enseignement supérieur et avancer, non pas une idée, mais un souhait et vous livrer une conviction profonde qui est adossée à la connaissance scientifique. Je pense qu’il faut et qu’il faudra former de plus en plus dans des espaces intergénérationnels. Les débats politiques autour de l’âge de la retraite, de la place des seniors, de la nécessité pour les jeunes d’assurer l’avenir des anciens, placent l’intergénérationnel au cœur de nos vies. La distribution actuelle des espaces de formation montre qu’aux tranches de vie sont associées des moments de formation. Pendant longtemps (c’est moins vrai aujourd’hui), on était formé dans l’enseignement supérieur et lorsqu’on en sortait, c’était pour ne plus y revenir. Malgré les dispositifs de formation continue, d’évolution dans la carrière professionnelle, force est de constater que l’on ne retrouve plus ce rapport privilégié au savoir (entendu comme ressources profondes pour les individus) qu’offre l’enseignement supérieur. De plus, comme on n’a pas toujours formé par la recherche (c’est-à-dire transmis un savoir adossé à la méthode), il est beaucoup plus difficile d’accéder à certains nouveaux savoirs lorsqu’on a quitté l’espace de formation. La fin de la formation institutionnalisée est au fond une perte de substance. A la sortie du système de formation, on doit être capable de mobiliser toutes ses compétences. Il est donc nécessaire que ces compétences soient bien organisées et que les bases de connaissances soient solides. Je pense, qu’irriguées par la méthode, elles le seront d’autant plus. Par ailleurs, il est indispensable de continuer à faire évoluer nos compétences ce qui suppose une exposition permanente à la diffusion des savoirs et à l’évolution des méthodes de production des savoirs en plus de l’expérience professionnelle qui naturellement charpente nos connaissances.
On pourrait penser que la cohabitation sur les bancs de l’école de personnes de différentes générations pose problème. Il se trouve que cette cohabitation existe de manière implicite dans la vie professionnelle. Dans un laboratoire de recherche, trois générations peuvent coexister ce qui permet une transmission intergénérationnelle tout à fait intéressante. Cela produit une sorte de précipité social qui ne manque pas d’intérêt cohésif et d’investissement affectif au sens positif du terme. Je pense que les ruptures sont dramatiques pour la créativité, l’avancée, la découverte, bref, tout ce qui constitue le développement humain. Être jeune et être moins jeune correspond à deux états différents tant sur le plan biologique que physiologique ou sociologique mais la différence fondamentale tient à mon sens au fait que la jeunesse est beaucoup moins encombrée d’automatismes, du fait d’une durée d’exposition dans l’environnement professionnel beaucoup moins longue. En effet, plus on fréquente des univers de manière récurrente, plus on construit des réponses automatiques. Cette mise en place d’automatismes est nécessaire et bénéfique. Sans elle, par exemple, nous n’apprendrions jamais à conduire ! L’automatisme présente un avantage considérable puisqu’il permet de libérer de l’espace mental pour faire autre chose, mais il présente également des inconvénients. En ayant moins de réponses automatiques, un jeune dispose d’une plus grande ouverture à la créativité. Une personne expérimentée, qui fonctionne plus sur des automatismes, aura tendance à répondre à un problème sur la base des régularités qu’il a déjà observées alors qu’il y a peut-être un événement, une part résiduelle de variance, qu’il conviendrait de regarder. Les jeunes pourront s’intéresser à cette part de variance et, grâce à cela, aboutir à la découverte scientifique ou à l’avancée technologique. La co-présence des jeunes et des personnes plus expérimentées permet donc l’association de la capacité à ne pas être encombré par la régularité (et donc à percevoir ce qui est exceptionnel ou très minoritaire) et la capacité à percevoir les régularités (et donc à indiquer éventuellement aux jeunes qu’il est inutile de creuser dans une direction sur un sujet donné). L’association des jeunes et des moins jeunes permettrait de mettre l’intergénérationnel au cœur du dispositif de formation. Les relations intergénérationnelles dans la construction du savoir, dans l’innovation, dans la production des connaissances constituent une dimension fondamentale de solidarité dans des espaces productifs qui sont des espaces intellectuels à très haute valeur ajoutée. A côté d’une naturelle relation cohésive entre les générations, il y a certainement besoin d’une construction de cohésion qui relève d’un acte intelligent.

vendredi 7 mars 2014, par Olivier Dargouge