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Clôture du cycle national 2008-2009

Les sociétés européennes en quête de sens

La séance de clôture du cycle national 2008-2009 de l’IHEST s’est tenue au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le jeudi 28 mai 2009. L’allocution officielle de clôture a été prononcée par François Fillon, Premier ministre, en présence de Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

L’Europe doit mieux faire pour devenir une société de la connaissance

Texte d’intervention lors de la clôture de l’IHEST (Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie) « Valeurs de l’Europe, crise et société de la connaissance : vers de nouvelles frontières ? »

L’Europe doit prendre de nouvelles options, dans un moment crucial de son histoire. Chacun pressent que les prochaines années verront une accélération de la recomposition du monde avec notamment une nouvelle répartition des talents et des zones de croissance. Or le contraste est saisissant entre les enjeux et la profonde indifférence dont semblent faire preuve nos sociétés à l’égard des toutes prochaines élections européennes. Alors qu’une grande capacité de réactivité et d’action est nécessaire, les Européens manquent singulièrement d’allant et d’unité. On peut s’interroger sur les responsabilités : à l’évidence, les médias et les dirigeants politiques nationaux ne les assument pas correctement, enfermés qu’ils sont dans les rivalités mimétiques nationales. Mais les individus et les sociétés sont également en question : n’ont-ils pas négligé leurs devoirs d’information et d’engagement ? L’Europe n’est pas une évidence, c’est une construction fragile dont chacun doit prendre soin et à laquelle chacun doit contribuer. Dans la situation actuelle comme dans l’avenir, nous devons faire effort de transcendance et de vision pour partager et mettre en œuvre les projets sans lesquels l’Europe ne trouvera pas sa place dans le monde du XXIème siècle.

La transcendance et la vision, les pionniers n’en ont pas manqué, eux qui ont su créer la Communauté européenne après la faillite des deux guerres mondiales dont l’Europe était le foyer. Mais cette création a été le fait d’une minorité éclairée, et rendue possible par le consentement des citoyens, plutôt tacite qu’objet d’une adhésion massive. Les rendez-vous de la Communauté avec les citoyens ont été sporadiques et parfois manqués, comme les échecs de la CED en 1954 et du projet de constitution en 2005. Des changements qualitatifs aussi importants que le marché unique, la monnaie unique, et les élargissements successifs, ont été mal assimilés. C’est particulièrement le cas de la réunification de l’Europe grâce au grand élargissement de 2004 : notre carence d’intérêt à connaitre les autres Européens, d’ouverture à leurs désirs comme à leurs besoins, a traduit un grand manque de responsabilité morale et politique. Il suffit pourtant de mentionner ces trois mutations – marché unique, euro, réunification – pour observer que l’Union européenne est toujours en marche et va de l’avant. Mais aujourd’hui une fatigue institutionnelle et un manque de projets sont manifestes, alors que la crise profonde actuelle et surtout le besoin de préparer un nouveau régime de développement doivent stimuler notre imagination et nos engagements, provoquer un examen de conscience et un sursaut.

En fait ce sont les politiques qualifiées par certains philosophes de « politiques du bonheur » qui ont essentiellement motivé et accaparé nos concitoyens, étroitement inscrites dans les espaces sociaux et politiques nationaux. Aujourd’hui des efforts de réforme et d’adaptation des systèmes bâtis dans « les trente glorieuses » sont entrepris dans de nombreux pays européens pour faire face aux grandes mutations de la technologie et de la mondialisation. Mais l’on pressent et l’on a commencé à mieux en prendre conscience dans le contexte de la présidence française de l’Union que la coordination entre les politiques nationales, le rapprochement de nos sociétés, et une Europe plus forte et plus unie, doivent compléter les réformes nationales et surtout créer une nouvelle dynamique de développement à l’échelle de toute l’Europe.

Plusieurs questions sont posées dans l’opinion publique qui désignent des chantiers à développer : bâtir une Europe sociale, doter l’Union d’une politique économique, faire de l’Europe un véritable acteur global. Mais le plus souvent ces questions sont mal posées ou font l’objet de réponses insatisfaisantes, peu en prise sur les réalités. Par exemple : l’Europe sociale ne se construira pas par la voie de l’harmonisation sociale législative, mais fondamentalement par la multiplication des échanges et des relations entre nos sociétés, donc par des mobilités motivées par des finalités communes axées sur la promotion du capital humain et d’un nouveau type de plein emploi. J’y viens dans un instant. Concernant la politique économique, ce n’est pas par la répétition de l’exigence d’un gouvernement économique, là encore non partagée par nos voisins européens, que nous pourrons avancer. Mais plutôt en démontrant que la redynamisation de la croissance et de l’emploi en Europe nécessite désormais une consolidation de l’Union économique et monétaire, avec d’avantage de politiques communes et un véritable budget. Quant à notre relation au monde, alors que nous souhaitons voir l’Europe jouer un rôle éminent dans les transformations du capitalisme et de la gouvernance mondiales, ceci n’est guère compatible avec la revendication de la protection de nos acquis et de nos positions historiques. Seule une Europe ouverte, capable de mobiliser ses talents et de prendre des risques, pourra jouer un rôle dans le XXIème siècle.

Malgré toutes ses limites on ne saurait minimiser l’effort qu’a entrepris l’Union en l’an 2000 lorsqu’elle a adopté une stratégie de croissance, de compétitivité et d’emploi. Elle est demeurée ignorée de la plupart de nos concitoyens, faute de l’énorme effort d’information et de pédagogie politique qui aurait été nécessaire. Aujourd’hui il faut reprendre cet effort, retravailler notre stratégie, et provoquer un vaste dialogue social et public transeuropéen. Au cœur de la Stratégie de Lisbonne 2000, on trouve l’objectif de la société de la connaissance. Je propose de reformuler l’objectif. Après guerre, le slogan de Lord Beveridge a fait mouche : le plein emploi dans une société libre. Aujourd’hui en quelque sorte l’objectif pourrait être : le plein emploi des capacités humaines, dans des sociétés européennes unies et ouvertes au monde. Je m’explique, en soulignant tout d’abord que « la société de la connaissance » n’a nullement été l’objet d’un choix effectif de la société française ni des autres sociétés européennes – sauf exceptions. Focalisée sur l’excellence dans la compétition, elle n’a parlé qu’à une élite, alors que notre problème est beaucoup plus massif : le sous-emploi des hommes et de leurs potentiels, et particulièrement des femmes. Sans augmenter le taux d’emploi et la qualité de l’emploi, sans promouvoir les compétences et les talents, non seulement nous ne pourrions pas faire face à la concurrence mondiale qui va s’accentuer encore, mais notre prospérité serait profondément affectée avec des risques sérieux de paupérisation. Or comment ne pas observer qu’en France et dans beaucoup d’autres pays européens, nos concitoyens ne font pas preuve d’une grande soif de formation, de mobilité et de prise de risque ? Dans ces conditions la société de la connaissance est un slogan qui parle au mur. Il faut donc entreprendre un vaste effort d’argumentation des raisons qui appellent à en faire un choix de société impératif, effectif et massif. En ce moment même, dans un contexte de récession coïncidant avec des départs en retraite accélérés, comment ne pas informer l’opinion publique de la cruelle pénurie de compétences dont nous souffrons et dont nous risquons de souffrir plus encore demain face à la nécessité de bâtir un nouveau régime de croissance avec de nouvelles qualifications pour de nouveaux emplois ? Les échecs scolaires que l’on déplore sans les traiter, la désaffection des jeunes envers les études en sciences et technologies, les trous de la formation professionnelle, le manque d’articulation entre formation et emploi ne sont pas tolérables. Dès lors que l’objectif d’un meilleur emploi et même d’un plein emploi des capacités humaines serait posé et compris, on devrait pouvoir avancer sur plusieurs fronts.

Le premier est celui de la formation des jeunes. Où réside le problème français ? Essentiellement dans le fait que notre système éducatif est fondé sur un principe de sélection méritocratique extrême, alors même qu’il va falloir puiser dans un vivier de talents beaucoup plus large. Ce n’est pas un hasard si l’on commence à s’attaquer au problème des discriminations et à aller chercher ou susciter les talents dans les banlieues. Chez nos voisins, Siemens détecte dans les kindergarten les jeunes pousses susceptibles de rêver à la science et à la technologie. Le problème des contenus scolaires est absolument crucial, et il demeure incroyablement sous-estimé, voire même nié chez nous. La sélection par les mathématiques et plus généralement par l’abstraction, la dévalorisation du professionnel et du technologique, la méconnaissance des langues, la fermeture hexagonale sont des maux dont il faut impérativement nous extraire. Le goût pour les sciences et les techniques ne peut prendre sens pour le plus grand nombre que s’il s’inscrit dans une culture et dans une perspective de vie et d’activité en société valorisante. Sciences et techniques doivent s’inscrire dans une histoire, dans un lien social, alors qu’aujourd’hui elles ne sont pas inscrites dans une culture. Leur valorisation est bien trop associée au statut, et bien trop peu à l’attractivité de modèles répondant aux fonctions et aux métiers du développement durable et solidaire. Combien d’efforts et d’aspirations, combien de modèles pourraient éclore si la société était capable d’inscrire les efforts individuels dans les finalités communes de la réhabilitation de l’environnement, impliquant le renouveau de l’industrie, de l’agriculture, et des infrastructures, ou encore de la santé publique et du développement des services pour autrui ? Les jeunes pourraient aussi apprendre que l’effort de formation est devant eux, dans toute la vie, et pas seulement « initial », sans avoir peur et au contraire comme un beau challenge, si le goût de l’appropriation de la recherche, si la responsabilité et la prise de risque étaient valorisés.

Un deuxième défi est celui de la formation continue, qui ne peut prendre sens qu’en liaison avec l’amélioration de l’emploi et des perspectives d’ascension sociale. Comment ne pas constater que l’objectif de « formation tout au long de la vie » est demeuré une proclamation de l’Union européenne ? A propos du système français de formation professionnelle, qui n’est pourtant pas considéré comme l’un des pires en Europe et de loin, un récent rapport de la CCI parlait d’ « un système à la dérive » et un rapport du Sénat de « complexité, corporatisme, cloisonnement ». On sait que des efforts de réforme (mini) sont entrepris, mais si loin encore des mutations qui seraient souhaitables ! La masse des travailleurs français aurait besoin d’une requalification, par exemple pour pouvoir s’approprier les nouvelles technologies numériques. Et comment espérer allonger la durée de la vie active sans offrir des possibilités de recyclage, de retour à l’étude, et de changement de métier, avant que la fatigue ne soit trop lourde ? La demande de formation des non qualifiés s’éteint souvent peu au-delà de la trentaine. Et pourtant la formation continue devra se bâtir sur un principe de responsabilité individuelle, accompagnée d’un droit individuel ! Il faut donc susciter les motivations et créer de meilleures conditions collectives d’articulation de la formation à un meilleur emploi. Deux problèmes cruciaux sont la capacité d’anticipation et de gestion des restructurations dans les entreprises, conduite avec les salariés et les partenaires et visant à définir les nouvelles compétences en perspective de nouveaux emplois, d’une part, et l’accompagnement et la sécurisation des transitions professionnelles, d’autre part. Ce sont là encore deux recommandations faites par l’Union européenne, dont la mise en œuvre s’avère aussi difficile que prometteuse.

Quand les objectifs sont clairement énoncés et partagés par la société, il est plus facile de résoudre les problèmes complexes du partage des responsabilités. La crise des Universités a révélé une fois de plus une profonde incompréhension en même temps que la profondeur des obstacles corporatistes. Néanmoins l’autonomie de gestion et les regroupements au sein des PRES sont de réels pas en avant. L’intégration de l’Université et de l’entreprise, indispensable pour la professionnalisation et l’insertion, est encore devant nous, mais elle s’amorce autour des pôles de compétitivité. Un grand problème est que la réforme de l’éducation de base ne suit pas encore. Former un ingénieur est possible en 3 ans après le baccalauréat, si les connaissances et les motivations de base ont été bâties en amont ; sinon il faut plutôt compter 8 ans. D’autre part, la connaissance des histoires croisées, l’acquisition des langues, et l’ouverture à l’international devraient commencer à se construire dès l’école primaire. Or on ne peut que constater la quasi-absence de relations d’échanges internationaux des maîtres et des élèves enfermés dans l’Education nationale, et le recul de l’intérêt pour des programmes communautaires comme Comenius et même Erasmus. Concernant la formation continue et la requalification au cours de la vie active, elles supposent une redéfinition du dialogue social et du système des relations industrielles. Sinon le nouveau slogan de Bruxelles « De nouvelles compétences pour de nouveaux emplois », restera une fois de plus lettre morte.

La Renaissance a commencé en Europe il y a plusieurs siècles par l’éducation, mais la vision de Comenius, qui s’adressait à tous les Européens et pas seulement aux élites, attend encore sa réalisation. C’est le moment de la retrouver alors que le défi est de contribuer à une société mondiale pacifique est à l’horizon au carrefour de la réponse à des aspirations sociales aujourd’hui en souffrance et de l’impératif de compétitivité. Je l’ai dit, la Stratégie de Lisbonne a tiré dans la bonne direction, mais elle est restée trop souvent déclamatoire. Il ne suffit pas de dire que l’Union européenne n’a pas reçu de compétence effective en matière d’éducation et de formation, car si le projet avait emballé les dirigeants et les citoyens, cette compétence lui aurait été donnée de fait puis de droit. C’est donc bien la force d’un projet qui doit permettre d’aller aujourd’hui bien au-delà des premiers efforts. Ainsi faut-il impérativement gagner la bataille de la mobilité des chercheurs, des maîtres et des élèves, qui doit être comprise comme une mobilité pour un progrès de reconnaissance et d’initiative, de formation et d’emploi, et donc associée à la formation d’un marché du travail européen organisé. Il faut d’autre part multiplier l’effort de coopérations transfrontières des établissements de recherche et d’éducation par la formation de véritables réseaux européens proposant des cursus et des programmes innovants et ouverts au monde entier. La création de l’IET va dans ce sens, mais pour l’instant ne pourra labelliser qu’une très petite minorité de réseaux d’excellence, alors que la masse des Universités devra aussi élever son niveau en bénéficiant de relations transfrontières intenses. De plus, l’Union devra commencer à dire son mot avec fermeté sur la conception du socle des connaissances dans l’éducation de base, avec des lignes directrices fortes, tout particulièrement pour l’acquisition des histoires croisées et des langues, et pour la compréhension des nouveaux enjeux de l’économie dans le contexte de la mondialisation. Enfin l’Union européenne, dans cet esprit de catalyseur et d’orchestration des réformes – et non pas de centralisation -, devra stimuler la redéfinition des modèles de formation par la création de labels et par l’aide à la création de fondations. Cela pourrait rendre d’éminents services aux établissements pour la formation des réseaux et des cursus ouverts à l’international. Nous pourrions à cet égard appuyer fortement les initiatives entreprises pas nos collègues français qui cherchent à créer un label et une fondation européens pour la formation des ingénieurs. Et aller aussi en direction des techniciens.

La promotion et le plein emploi des capacités humaines, associés à un renouveau industriel et aux choix collectifs de lutte contre les effets du changement climatique et de réhabilitation de l’environnement, constituent pour moi un premier projet de relance de la Communauté européenne. Un deuxième projet que je ne développerai pas, est celui d’une consolidation de l’Union économique et monétaire permettant à la fois de doter l’Europe d’une politique économique, et de jouer un rôle d’acteur mondial en ce domaine. Et un troisième projet, qui est la condition des deux autres mais qui les transcende, est celui de la participation des citoyens à l’aventure européenne. Informer, éduquer, susciter l’engagement européen sont désormais des impératifs sans quoi la Communauté, quelle que soit la valeur de ses dirigeants politiques et de ses élites, n’a pas d’avenir.

Je sais que bâtir une Communauté est une affaire de longue période, j’apprécie l’œuvre engagée, mais je sais aussi l’urgence dans un monde qui va plus vite que nous. La meilleure façon d’accélérer en faisant reculer l’indifférence et l’euroscepticisme, est de prendre sa part de la réflexion et de l’action. C’est ce que je fais, comme beaucoup d’entre vous j’en suis convaincu. Entreprendre me rend optimiste !

jeudi 28 mai 2009, par Olivier Dargouge