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Vers une fin de la culture du livre ?

Que signifie la « fin » d’une telle culture ?

Paul MATHIAS, inspecteur général de l’éducation nationale, doyen du groupe Philosophie

Mes propos seront ceux d’un chercheur et non d’un inspecteur général. N’étant pas mandaté par le Doyen général ou par le Ministre pour exposer devant vous les thèses du ministère, je ne parlerai absolument pas au nom de l’Inspection générale. Je m’exprime ici en mon nom personnel et exclusif, en tant qu’ancien chercheur – ou futur chercheur, si j’ai à nouveau le loisir, un jour, de me replonger dans cette activité.

Par conséquent, c’est un être virtuel qui vous parle : l’homme du présent ne vous parle pas, c’est celui du passé qui prend la parole. Cet homme du passé – éventuellement du futur, qui s’intéressera éventuellement à ce sujet dans un avenir plus ou moins proche – s’interroge sur le sens de la question posée ce soir ; c’est sa tendance philosophante qui s’exprime là.

Constatant qu’il s’achevait par un point d’interrogation, j’ai en effet cru comprendre que l’énoncé « Vers la fin de la culture du livre ? » n’était pas un énoncé programmatique, mais bien une question. A mon sens, cette question est très ordinaire, passablement banale, même, car elle est polarisante. Elle signifie : « soit l’on est technophile et l’on considère que la société contemporaine progresse vers une fin de la culture du livre et vers autre chose de sans doute considérable ; soit l’on est technophobe et l’on défend le livre contre le numérique, les ordinateurs, contre cette jeunesse qui n’écrit plus qu’avec ses pouces une langue complètement déstructurée – défendons-nous donc d’un avenir de Poucets et de Poucettes ! ».

Seulement, en polarisant les choses, la question posée ce soir perd son caractère interrogatif pour prendre l’allure d’un positionnement idéologique non critique. Mon premier souci sera donc de retrouver la légitimité et la rationalité de cette question.

Que voulons-nous et que pouvons-nous entendre par « culture du livre » ?

Que signifie la « fin » d’une telle culture ?

Une culture du livre n’est pas une culture figurant dans les livres, c’est une culture principalement, voire exclusivement, véhiculée par les livres et qui se déploie en eux et à travers eux. Le livre n’est pas un simple réceptacle, il est un opérateur crucial pour une culture qui existe, se développe et se pérennise à travers lui.
Effectivement, le livre permet principalement deux choses :

• en premier lieu, un certain type de développement du ou des savoirs, et une extrême diversité de ces savoirs et de leurs modalités d’expansion. Dans ces savoirs, nous pouvons englober la science proprement dite, mais éventuellement aussi la morale, la religion, la philosophie ou les arts, en particulier littéraires. Ainsi, la poésie ne constitue pas nécessairement un savoir, mais elle fait partie de la culture et des savoirs dont nous disposons et que nous pouvons exploiter. Les savoirs que le livre rend possible, c’est donc l’univers conceptuel dans lequel nous évoluons, à quelque degré de profondeur qu’on se situe ;

• en second lieu, le rôle culturel du livre n’est pas seulement épistémique, il est aussi politique, dans le sens où il véhicule un certain type d’instruction, un certain type de diffusion de la connaissance et des modes spécifiques de recherche. Le livre que nous connaissons a permis et continue de permettre un développement des Lumières au sein de la société et une évolution politique et sociale, voire économique. Il induit, en outre, des progrès de la démocratie, fondée sur un rapport éclairé et plus ou moins savant aux autres. Cette conjonction du savoir et de la politique a été analysée par Robert Damien, dans Bibliothèque et Etat. Tout n’est peut-être pas dit sur la question, mais cet ouvrage représente un élément important pour qui s’intéresse à la culture du livre.

Le livre est-il destiné à ne plus exister ? Des objets numériques s’y substitueront-ils ?

Dans l’imagerie populaire contemporaine, dans les films de Steven Spielberg, par exemple, nous observons un monde de projections holographiques, de textes, d’images, de vidéos et, consécutivement, des modes de vie et une culture personnelle et sociale sensiblement différentes de celles que nous connaissons encore. Si nous admettons que « fin » signifie « substitution », le phénomène en concernerait le mode d’existence, d’une part, du savoir et, d’autre part, de la distribution du savoir ; il recouvrirait par conséquent, également, le terme d’un mode social et politique d’existence et de diffusion du savoir.

Mais si « fin » n’évoque pas une telle « substitution », ne s’agit-il pas d’un terme assez impropre pour dire que quelque chose d’un peu indéterminé a lieu, éventuellement une redistribution des supports de la connaissance ou une redistribution des modalités de constitution d’une conscience politique ? Dans ce second cas, il ne s’agirait nullement de la disparition de l’un, le livre, au bénéfice de l’autre, le numérique, mais d’un réagencement du monde de la culture au seuil d’une époque technologique nouvelle.

Comment, donc, penser « la fin de la culture du livre » ? Comment penser le passage – puisqu’il y a manifestement un passage ou, au minimum, le surgissement de ce support polymorphe qu’on nomme « le numérique », qu’il s’agisse de DVD, d’ordinateur ou du cloud ? Le savoir, qui n’est pas sans conséquences sur l’ordre social et politique, existe désormais selon de nouvelles modalités, encore émergentes, mais manifestement destinées à constituer durablement notre environnement cognitif et social futur.

Notre propos ne peut pas être, dans ces conditions, d’effectuer des projections à 100, ni même à 10 ans, de ce que sera cet environnement ; il doit être d’exploiter les notions et les modèles dont nous disposons pour interpréter et pour comprendre le passage auquel nous sommes exposés et dont nous sommes les témoins. Or je vois deux modèles concurrents pour imaginer la nature et le sens de ce passage :

• le premier est le modèle du passage du rouleau au livre : un événement est survenu, voici 1 000 ou 2 000 ans, peu importe, qui s’est traduit par la substitution, aux rouleaux de parchemin, de feuillets reliés les uns aux autres. Ces feuillets ont, dans un premier temps, été recopiés manuellement, et ils étaient très fréquemment illustrés ;

• le second modèle est celui du passage qui a eu lieu avec l’invention de l’imprimerie : le passage du livre copié au livre imprimé, passage d’une copie manuelle et limitée à une copie mécanisée et potentiellement illimitée.

Du rouleau au livre

Ces deux évolutions sont de nature radicalement différente. Sans doute, que ce soit sur rouleau ou dans un livre, le but était fondamentalement de lire, d’apprendre, de connaître, de se faire des idées et d’écrire. Livre ou rouleau, le principal a toujours été que quelque chose est écrit et, de cette façon, mémorisé.

Mais, en évoluant du rouleau vers le livre, on est passé d’un régime à un autre d’écriture-lecture. Pour ce qui concerne le régime d’écriture, il paraît quasiment similaire pour le rouleau et pour le livre, puisque l’un et l’autre passent par la copie, par l’encre et par l’illustration.

En revanche, pour ce qui concerne le régime de la lecture, la manipulation de l’objet donné à lire a subi des changements considérables : les rouleaux se déroulant et s’enroulant successivement, l’écriture et la lecture s’y révèlent des processus linéaires, du haut vers le bas et, si besoin est, en retour, du bas vers le haut, déroulement et enroulement se faisant dans les deux sens, mais dans une certaine contrainte continue du geste.

Avec le livre, si le processus semble demeurer globalement linéaire – on passe d’un début à une fin et, éventuellement réciproquement –en réalité, la structure de l’objet « livre » admet des manières diverses de feuilletage, de sorte que le lecteur peut aller en avant ou en arrière, consulter la table des matières, commencer la lecture à la page 100 ou choisir de lire le chapitre 3 avant le chapitre 1.

La maniabilité du livre s’avère donc radicalement différente de celle du rouleau. Cette différence n’est pas accessoire, secondaire ou de surface, elle induit des pratiques intellectuelles radicalement différentes de celles que permet le rouleau. Sur ce dernier, le lecteur repasse le texte et le mémorise éventuellement de manière linéaire.
De son côté, le livre donne naissance à une pratique de recherche, le lecteur peut s’y promener, pour dire par métaphore, même si l’on a coutume de lire en partant principalement du début et en allant à la fin. Si donc, de manière primaire, le livre est parcouru linéairement, il n’en reste pas moins que, dans des modes de lecture plus élaborés, il peut l’être selon des logiques de recherche diverses, en suivant, par exemple, un cheminement décidé par le lecteur, non pas nécessairement par le scripteur, un cheminement qui n’est donc pas imposé par l’objet lui-même mais par l’acte même de lire ou par ses principes propres.

Du livre artisanal au livre industriel : l’invention de l’imprimerie

Ensuite, le passage du livre artisanal copié au livre industriel imprimé constitue une transformation considérable en tant qu’elle engendre une réplicabilité et une reproductibilité du livre. A partir du moment où le livre peut être imprimé de manière industrielle, il peut en effet concerner tout le monde. Virtuellement, son public devient extrêmement vaste.

Le passage de l’artisanat à l’industrie se révèle donc, en premier lieu, une transformation quantitative. Pour autant, elle induit des conséquences qualitatives, puisque la science n’est alors plus le privilège de quelques-uns – notamment l’église et ses représentants –, elle devient potentiellement l’objet ou la préoccupation de tous. Robert Damien l’a montré, c’est la diffusion de la science et des Lumières qui a conduit à la constitution moderne et contemporaine de la citoyenneté et au déploiement que nous connaissons de la démocratie.

Nous sommes ainsi confrontés à deux modèles. Le premier, d’ordre qualitatif, s’applique au passage du rouleau au livre, l’objet même subissant une « révolution » comparable à celle du passage de la chandelle (qui se consume) à l’ampoule électrique (dont il faut veiller à ce qu’elle ne se consume pas).

Le second, de nature d’abord quantitative, décrit le passage du livre artisanal au livre industriel. Ces deux modèles ont induit des conséquences essentielles et non pas de surface sur les manières de lire, c’est-à-dire d’accéder aux savoirs et de se les approprier. Si, à présent, nous nous interrogeons sur ce que signifie « la fin du livre » à l’âge du numérique ; si nous nous interrogeons sur l’émergence du livre numérique, sur l’évolution, donc, de l’objet « livre » et sur ses conséquences –nous devons déterminer si le saut qui nous préoccupe aujourd’hui est de nature quantitative, comme lors de l’apparition de l’imprimerie, les espaces numériques amplifiant exponentiellement la disponibilité des « livres » ; ou de nature qualitative, comme lors du passage du rouleau au livre, le livre numérique se révélant un objet tout autre que l’objet livre imprimé auquel nous sommes accoutumés.

Le livre numérique

Nous pourrions dire que, selon toute apparence, nous sommes actuellement confrontés à une transformation quantitative de l’objet « livre », car l’ordinateur, le cloud ou encore les clés USB en constituent de nouveaux supports et que ceux-ci sont, comme on dit, « ubiquitaires ». Ils permettent en effet une diffusion virtuellement universelle de tous les livres, dans tous les lieux d’existence de la pensée (lieux de vie, de travail, de loisir, etc.), pour tous lecteurs possibles, du moins pour tous ceux qui ont les moyens de se connecter aux réseaux.

En se dématérialisant, les livres se trouvent ainsi « dénationalisés », ils deviennent des objets « mondialisés », universels. N’importe quel livre est accessible n’importe où et à n’importe qui. Il est dès lors raisonnable de considérer que l’émergence du numérique engendre un développement du livre plus exponentiel encore que ne l’a permis l’essor de l’imprimerie. Mais, las, si « vraie » soit-elle, cette interprétation des choses ne présente guère d’intérêt, sinon, peut-être, platement comptable.

En revanche, il y a des chances que l’objet « livre numérique », pris en lui-même, ressortisse à une transformation de même nature, mutatis mutandis, que celle qui a eu lieu, autrefois, entre le rouleau et le livre. Il se pourrait bien, en effet, que, dans le fond, l’évolution numérique du livre à laquelle nous assistons ne représente nullement une évolution de l’ordre de celle qui est intervenue entre le livre artisanal et le livre industriel. Car le livre d’aujourd’hui n’est pas simplement un livre numérisé, au sens où il serait reproduit sur un support matériellement différent de celui qui prévaut dans le monde de l’imprimerie.

Le point le plus intéressant, ce n’est pas la possibilité de consulter une bibliothèque aux contours démesurés, du simple fait que l’objet « livre » soit fait d’octets plutôt que d’encre et de papier. Au-delà de cette possibilité, sans doute « extraordinaire », l’essentiel réside dans la nature même du livre numérique, dans ce qu’il est en son fond. Le texte du « livre » n’y représente, de fait, qu’une simple surface, celle sur laquelle nous portons le regard quand nous lisons.

Mais c’est grâce à des programmes informatiques, à des systèmes opératoires, à des algorithmes, c’est grâce à une certaine nature numérique du livre que nous avons accès à cette surface visible et lisible. Autrement dit, l’objet « livre » n’est plus, tout entier, là où nous portons les yeux, il est, dans sa globalité, dans les processus qui rendent possible le fait même que nous puissions porter nos yeux sur une telle surface visible et lisible.

Ainsi par exemple, Madame Bovary, sous forme numérique, même non enrichie, ne constitue pas une simple succession de mots juxtaposés d’un début à une fin ; il s’agit bien plutôt d’un tout composé d’une indexation de ces mots, d’un programme qui exploite cette indexation, qui en dispose les coordonnées, et d’une série d’opérations qui ont lieu dans le contexte opératoire de la machine informatique utilisée pour lire le roman. L’important, c’est que les mots ont des positions à partir desquelles se forme le texte sous l’impulsion des gestes techniques qui précèdent l’acte même de lire, positions qui sont définies par des coordonnées que le programme de lecture ne cesse d’actualiser. Ainsi, le fait de pouvoir lire Madame Bovary sur une tablette impose que tous les mots en aient été indexés au préalable et qu’ils tiennent une position dans une base de données. Ce livre numérique représente donc un système indexé ou une base de données, et ce n’est plus du tout le même objet que celui dont les feuillets se succèdent – tout comme l’objet livre n’était plus le même objet que l’objet rouleau de l’Antiquité.

Par rapport au livre imprimé, la différence du « livre numérique » apparaît donc au niveau de la nature même de la chose qui, par ailleurs, est susceptible d’être enrichie d’images, de sons ou de diverses balises formant, par exemple, autant de points d’entrée ou de recherche dans le texte. Il devient également possible de s’y « promener », pour reprendre la métaphore, d’une manière encore plus fluide que dans un livre imprimé. Le livre numérique est ainsi, manifestement, un tout autre objet que les livres du copiste ou de l’imprimeur, il recouvre en réalité un ensemble fait d’un ou de plusieurs programmes informatiques et d’un corps plus ou moins vaste de données : le livre numérique est un livre « databasifié », il consiste, fondamentalement, en une base de données.

Il est naturel que la « culture du livre » subisse déjà et qu’elle soit destinée à continuer de subir une mutation profonde. Pour lire un livre imprimé, voire un rouleau, nous n’avions besoin que de lunettes, après un certain âge, ainsi que d’un peu d’encre et de papier. Pour lire un livre numérique, non seulement des lunettes peuvent être nécessaires, mais il est également impératif de savoir utiliser un logiciel de lecture, de savoir manipuler une machine qui ne peut pas ne pas imposer ses logiques machiniques propres.

On pourra considérer la prise en main de la machine comme facile, mais elle n’en suppose pas moins une culture qui n’est pas de nature livresque, mais bien numérique ou informatique. Pour lire un livre, nous avons désormais besoin de programmes, de supports numériques et d’une organisation de ces supports. La médiation entre nos lunettes et nous, d’un côté, et le livre, de l’autre, n’est plus physique ; elle réside dans l’intelligence embarquée, dans des programmes, dans des réducteurs de mots en bases de données, dans des programmes de lecture et même d’écriture.

Ainsi, au-delà de nos yeux, nous avons fondamentalement besoin de textes écrits pour lire des livres. Or ces textes, dont nous n’avons pas la moindre idée et que nous ne savons ni lire, ni écrire, ce sont les programmes, les algorithmes qui commandent l’usabilité de nos supports de lecture. De quoi, sérieusement, avons-nous désormais besoin pour livre des livres ? Nous avons besoin, non de porter des lunettes, mais de deviser avec des informaticiens !

mardi 10 mars 2015, par HUCHERY Mélissa