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Vers une fin de la culture du livre ?

Fin du livre / vers une fin de la culture ?

Ghislaine AZEMARD, titulaire de la Chaire UNESCO ITEN Innovation, Transmission, Edition Numérique, professeur des universités en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris VIII

Ghislaine AZEMARD : Je vous remercie de m’avoir invitée. Je suis ravie de participer à l’inauguration de ces sessions de Paroles de Chercheurs. Je suis également une praticienne puisque je travaille de manière pragmatique dans le cadre du Master Création et Edition Numérique de l’Université Paris VIII, au sein duquel nous réalisons entre autres des livres enrichis.

Adoptant la posture du chercheur, j’ai pris le parti de réagir sur le titre de notre rencontre et sur la notion de civilisation du livre. Ce raccourci est séduisant, mais il m’a toutefois posé un certain nombre de problèmes.

Le livre : un medium

En premier lieu, le livre est un medium. En tant que tel, il semble abusif de lui donner le pouvoir de surdéterminer ou de qualifier une civilisation. Cette démarche engendre ainsi des ambiguïtés qui ne sont pas sans conséquence.

Je rappellerai également que les livres remplissent des fonctions qui peuvent être diamétralement, voire dramatiquement opposées. D’une part, les premiers livres servaient à l’édification, en particulier les livres religieux ou les imagiers, d’autant que l’image émerge immédiatement dans la notion de livre. D’autre part, les livres peuvent servir à l’émancipation, notamment les ouvrages scientifiques, mais aussi les livres et bandes dessinées d’opinion, entre autres. Ces media sont des outils de symbolisation. A ce titre, ils interviennent dans les processus de création de consensus ou dans des logiques d’appartenance, ils font des sociétés, ils créent des groupes. Ils jouent donc un rôle en tant que fait civilisationnel. Ce sont néanmoins les contenus différentiels, et non le support d’inscription ou les modèles de distribution, qui contiennent cette valeur civilisationnelle.

Par conséquent, je considère plutôt le livre comme un outil trans-civilisationnel au sens où il permet la circulation de différents points de vue. Pour vous donner un exemple lié à la question du féminisme, j’ai constaté, en me rendant en Chine voici une trentaine d’années, l’existence d’une problématique relative au statut de la femme. Mes contacts sur place étant surtout des hommes, je voyais, quand je travaillais avec des femmes, que si nous avions pu traduire et faire circuler les livres dont nous disposions sur le féminisme, nous aurions pu faire évoluer la représentation de l’image de la femme. Cette démarche aurait pu être entreprise avec de véritables acteurs, en premier lieu les auteurs, mais également les éditeurs à l’origine de leur diffusion et de leur traduction, ainsi que les traducteurs eux-mêmes puisque leur activité nécessite une certaine vision interculturelle ou civilisationnelle et que traduire en chinois nécessite de réinterpréter le texte et de s’ajuster au mieux à la culture de l’autre. Le distributeur aurait également apporté sa contribution. Tous ces acteurs auraient alors joué un rôle civilisationnel, au même titre que les médias.

L’association du livre au numérique induit en revanche des postures plus complexes. Pour ma part, je n’adhère pas à la notion de cybercivilisation. Le posthumanisme et le transhumanisme représentent encore des postures différentes par rapport à l’utilisation des media, mais elles laissent à penser que ce medium transformerait radicalement le sens qui circule et qui est mis en œuvre par les différents acteurs qui en sont responsables. Je suis consciente des mutations induites par la généralisation du numérique, autant dans notre façon de produire et de nous exprimer que d’entrer en relation, voire dans notre manière de penser notre identité. Pour autant, je considère que nous restons dans un continuum : nous connaissons des mutations de modalités de représentation, de mode de symbolisation, mais la rupture civilisationnelle, si elle devait avoir lieu, mettrait en mouvement des acteurs et des valeurs, et non des médias. Ces derniers resteraient des vecteurs de circulation, ils n’occuperaient pas une position centrale. Nous avons d’autant plus intérêt à considérer que les médias ne sont pas centraux que, s’ils l’étaient, le citoyen et le chercheur éprouveraient des difficultés à se positionner. Nous connaîtrions alors un abandon au support qui s’avérerait réellement problématique. Pour autant, je reste relativement optimiste car nous sommes dans des logiques de régulation, d’opposition, voire d’interprétation du monde dans lequel nous nous trouvons, qui est multipolaire et multicivilisationnel.

Pour entrer dans le questionnement plus spécifique sur les mutations du support et du medium du livre face au numérique, j’ai tenté de dresser la liste de quelques points de basculement correspondant à des modalités d’éditorialisation et de circulation du livre davantage qu’à des basculements de civilisation du livre. Ces évolutions restent sectorielles.

Les différentes évolutions d’éditorialisation et de circulation du livre

D’une part, je me suis intéressée à la dématérialisation des contenus et à leur indexation, qui permet de gérer et de distribuer les archives. Compte tenu de mon passé dans le secteur et au vu de mes contacts avec ses différents acteurs, j’ai constaté que cette transformation était majeure dans le processus d’éditorialisation.

D’autre part, l’élargissement de l’accès aux contenus, y compris au moyen de systèmes de traduction, permet à tous d’obtenir un éventail élargi de documents. L’utilisation de Google Traduction se systématise, donnant accès aux travaux et aux discours de chercheurs ou de professionnels d’autres pays. Nous observons ainsi une mutation liée à l’élargissement de l’accès aux contenus.

En outre, l’augmentation du nombre de producteurs de contenus représente une autre évolution majeure, notamment du point de vue du récit – nous parlons ici de « storytelling ». La somme des différents discours individuels constitue notre grand récit. Les livres d’édification représentaient la matérialisation de discours oraux dans d’autres supports de circulation, alors que l’élargissement de la base des producteurs permet de donner naissance à un nouveau grand récit autour d’un mouvement social. Les langues de chacun s’articulent certes autour de noms et de valeurs très différentes pour les uns et pour les autres, mais elles prennent des fonctions fédératives. Cette évolution, qui relève de mutations des modalités de symbolisation, présente un intérêt notable.

Par ailleurs, les changements de posture des différents acteurs du livre, y compris des pure players, amène également à une réarticulation. La chaîne de valeur du livre étant complètement modifiée par l’accès immédiat aux contenus, nous assistons à des évolutions économiques majeures dans le secteur, ce qui influence notablement la façon dont la filière se réorganise.

Enfin, nous sommes témoins de mutations de l’objet livre. J’aurais pu vous apporter des travaux d’étudiants qui essaient de réfléchir à des livres enrichis, multisupport, en crossmedia ou hybrides. Un travail sur smartphone est également possible, qu’il s’agisse de livres d’artistes ou de co-constructions collectives sur le mode encyclopédique.

Nous avons tous le sentiment d’assister à un changement radical. Certains d’entre nous ont peut-être vécu la période des CD-ROM dans lesquels les éditeurs traditionnels s’étaient fortement investis, apportant à ces nouveaux supports beaucoup d’intelligence, d’interactivité et d’imagination. Avec l’arrivée des tablettes ou des readers, nous constatons des reconfigurations plutôt que des redécouvertes radicales du rapport du livre à sa numérisation et à l’écran. Les CD-ROM révélaient déjà des organisations sémantiques et syntaxiques qui donnaient la part belle à l’interactivité, cherchant à organiser davantage le contenu autour d’interfaces complexes ou encore à attirer l’intérêt des plus jeunes. La question de l’attention était déjà présente. A mon sens, nous restons dans un continuum de questionnements sur la narrativité ou sur les écritures. Ces dernières évoluent, mais elles s’inscrivent dans une histoire du texte puisque les images figuraient déjà dans les livres à l’époque médiévale.

En parlant d’une fin de la civilisation du livre, je craignais d’entrer dans une radicalité dans laquelle je ne me retrouve pas. Je ne sais pas si le mot « rémanence » est opportun, mais lorsque nous utilisons une tablette, nous feuilletons toujours les livres : non seulement le sentiment de profondeur de contenu a été reproduit, mais le feuilletage du livre persiste, il demeure puissant dans notre façon de nous adresser à l’écran, même si celui-ci se rapproche de nous. Nous avons préparé, avec les étudiants, des travaux sur le livre enrichi pour le Salon du Livre. Une de leurs idées était de rematérialiser le parcours de lecture. Nous avons donc évolué vers la dématérialisation, avant de revenir à la matérialisation sous des modalités et sous une forme différente.

Face à ces évolutions, les questions du sens et de la directionnalité restent centrales puisque nous nous adressons à un public dans un but précis. Nous avons appliqué des logiques de co-construction au montage d’un livre scientifique hybride autour de la notion de crossmedia. Nombre de technologies étant en mutation ou en émergence, la production du sens ou d’une posture scientifique autour de cette émergence pourrait être partagée. La reproduction de logiques académiques, dans lesquels les propos trouvent une clôture, pourrait être remplacée par celle de la co-construction, avec du versionning nous amenant à l’apparition d’une science plus ouverte et plus internationale. Dans ce cadre, la réécriture de l’histoire de l’imprimerie à plusieurs voix avec la Chine représente un enjeu pertinent et l’association d’acteurs disposant des savoir-faire sur le sujet paraît également indispensable. Pour les nouveaux étudiants ou pour les apprentissages tout au long de la vie, cela offrirait une vision plus complète de la créativité de tous. La valeur sociale de toutes les pensés s’en trouverait ainsi actée.

mardi 10 mars 2015, par HUCHERY Mélissa