Marc Brown (traduction) observe que le modèle linéaire qui a caractérisé les relations entre la science et la politique pendant la plus grande partie du XXe siècle, a toujours cours, malgré une forte remise en cause, qui dépasse le seul champ intellectuel et universitaire. Si d’aucuns espèrent retrouver cet âge d’or, d’autres – alternative plus prometteuse, mais dont on n’a pas tiré encore le meilleur parti – entendent renforcer la légitimité de la science par une meilleure participation du public, ce qui exige d’interroger la notion de démocratisation de la science et de la technologie.
Mais d’abord, il faut se rappeler que la science a toujours été perçue différemment selon son public. Au XVIIe siècle, elle était clairement définie comme un corps de connaissances au service du public. Puis elle s’est pratiquée publiquement et grâce au public, rompant avec l’ésotérisme du savoir passé. Pour autant, elle est demeurée résolument exclusive, se présentant certes comme modèle de société ouverte, mais dans les faits largement inaccessibles au public. Ce double visage a ses avantages – l’absence d’ingérence du public n’entravant pas les progrès vers les bienfaits qu’elle s’est engagée à lui fournir – et ses inconvénients – l’isolement de la science de toute influence publique, ce qui tend à en faire une idéologie.
Force est de constater que la science est aujourd’hui empêtrée dans les débats publics, situation qui exige de définir plus précisément ce qu’on entend par politisation de la science et de quelle manière cette dernière devient politique. En admettant que les relations politiques soient un mélange de conflit, de puissance et de pression pour une action collective, on reconnaîtra que les institutions et pratiques scientifiques deviennent politisées dès lors qu’elles sont inextricablement liées à ces trois éléments, et qu’il s’agit de redresser des rapports de force inéquitables, ou arbitrer des conflits d’une manière plus équilibrée. Une fois ces conflits résolus, la science peut être dépolitisée, situation toujours temporaire, encore qu’un certain isolement de la science paraisse nécessaire pour qu’elle puisse produire ses bienfaits publics. Le public, lui, est toujours médiatisé, par toutes sortes de technologie de communication, John Dewey ayant bien montré qu’un public n’existe pas avant d’être représenté, qu’il est sans cesse créé, médiatisé par des questions, des enjeux ou des objectifs. De ce point de vue, le public qui émerge du débat sur le changement climatique peut être qualifié de proto-public, un public qui deviendra actif dès lors qu’il y aura mobilisation politique. Quant à sa capacité à analyser le discours des scientifiques, on a pu mettre en évidence que le public était à même de juger de la carrière d’un scientifique, de l’origine des financements de ses travaux ou de sa capacité à argumenter, critères qui, s’ils ne sont pas infaillibles, constituent une bonne pierre de touche.

- Réflexion des participants par groupe
Cela étant dit, qu’entend-on par « démocratisation de la science et de la technologie » ? On retiendra ici, parmi les multiples acceptions de la notion, le concept de participation du public, par des systèmes tendant à rendre l’élaboration d’une décision plus équitable. On retiendra également le concept de délibération, par des panels de citoyens, des conférences de consensus ou autres forums, en soulignant que si de tels dispositifs représentent une contribution précieuse à l’élaboration des décisions publiques, ils ne sont pas exempts de sérieuses lacunes, notamment une représentation limitée. On retiendra surtout le concept de représentation. Bien qu’il repose souvent sur l’idée que le citoyen moyen serait incapable de contribuer à l’élaboration de la politique, une représentation efficace et juste exige un public actif et engagé, et la démocratie un lien entre représentation et participation. S’il existe de nombreux modèles de démocratie participative, l’orateur la caractérisera par cinq éléments fondamentaux – participation, délibération, ressemblance – la capacité d’un représentant à se mettre à la place de l’électeur – autorisation et responsabilité –, cinq éléments qui doivent s’équilibrer pour éviter le piège d’une approche trop populiste ou rationnelle, mais aussi pour apprécier l’expertise scientifique et la participation du public comme des éléments singuliers au sein d’un réseau complexe d’institutions.

