,
Accueil du site Activités Archive des cycles antérieurs Cycle national 2009-2010 La société face aux frontières de la science et (...)

Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie

IHEST - Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie

Enregistrer au format PDF

Cycle national 2009-2010

La société face aux frontières de la science et de l’innovation

Les frontières de la science : l’association de ces deux mots est quelque peu paradoxale. Comment en effet associer une frontière, une limite, une borne, ainsi que l’entendement collectif l’appréhende, à une démarche qui n’en présente pas, réfutant à tout instant ce qu’elle établit précédemment ?

« A la différence de la limite ou du bord, une frontière est évidemment quelque chose qui a toujours un au delà. Poreuse, elle se conçoit toujours comme pouvant être transgressée. La réflexion autours de la notion de frontière porte nécessairement sur la relation qui s’établit entre un dedans et un dehors » explique Heinz Wismann, intervenant à l’IHEST lors de sa première session. Dés lors, le regard que nous portons sur le dedans conditionne celui relatif au dehors, et ceci dans des situations ou le plus souvent plusieurs frontières s’enchevêtrent, rendant cet exercice très complexe. Il faut donc sélectionner la frontière pertinente tout en sachant que ce choix conditionne d’ores et déjà l’analyse du dehors qui en sera faite. S’interroger sur la notion de frontière, c‘est aussi s’interroger sur sa légitimité et sur le cadre ainsi défini, rappelant à cet égard l’apparition de la perspective, moment où la conscience du monde réel a basculé et ne cesse d’évoluer à travers le regard qu’y portent les peintres contemporains..

Nous oscillons toujours entre une conception fermée et ouverte du monde, entre la limite ou les bornes. Or tout nous incite à l’ouverture : la mondialisation, l’hybridation de l’inerte et du vivant, de la nature et de l’artificiel. Cette ouverture en arrive à bousculer notre propre identité. Jusqu’alors la frontière sécurisait. « Qui suis-je si l’on me dépouille de mes frontières ? » s’interroge Jean-Michel Besnier au vu des développements scientifiques et techniques qui militent en faveur d’une dés-identification des objets et des êtres. « Qui suis-je si finalement j’admets que je ne suis plus que le nœud de mes circulations sur le web ? ». La théorie de l’évolution nous rappelle à travers le concept de la reine rouge que nous sommes toujours en train de courir pour rester immobile. L’organisme évolue dans un environnement qui change aussi. « Ce n’est que de cette manière qu’il peut rester sur place, c’est-à-dire vivant », rappelle Hervé Le Guyader. La frontière entre l’environnement et l’organisme est marquée par la perméabilité et permets des interactions continuelles entre les deux domaines, idée qui bouscule l’entendement commun. .

Devant ces situations, il nous faut revenir à l’ origine de la science et à son rapport à la religion. En occident, nous avons du mal à nous arracher à l’idée que la science est au service d’une compréhension totale des choses, d’une réconciliation avec le monde. Nous sommes toujours marqués par l’idée d’une science à « vocation religieuse » destinée à se réapproprier ce qui a été perdu à l’époque adamique. C’est Kant qui a circonscrit la science dans des frontières infranchissables, l’a distinguée de la métaphysique et a ouvert la voie au « désenchantement des sciences ». Son horizon est depuis lié à l’observable, au testable, à l’expérimentable et tend toujours vers une totalité mais qui s’avère désormais inatteignable. Ce n’est absolument pas le cas en Asie dans le contexte du confucianisme à propos duquel Jean-Marie Bouissou rappelle que la volonté n’a jamais existé de franchir les frontières de la connaissance mais plutôt de poser les conditions de fonctionnement d’une société dans laquelle « les petits sires pourront être vêtus de soie et les vieillards manger de la viande ». A la vision de l’occident marquée par l’émergence de la science s’oppose une vision pragmatique du monde qui favorise une approche concrète du bien commun et une appétence pour la technologie.

De ses frontières éclairées par l’analyse philosophique et historique, il faut avoir conscience. Ce sont elles qui marquent nos représentations et notre rationalité. Le cycle 2009-2010 apportera de nombreuses occasions d’en prendre la mesure, d’analyser la complexité des dynamiques à l’œuvre dans les sciences et dans la société et d’en comprendre le « cadrage ».

Un enjeu majeur pour nos sociétés est celui de la capacité à transmettre la science et susciter de nouvelles cohésions. Mais l’histoire montre aussi l’existence de la rupture majeure qui est l’arrêt de la science. Aujourd’hui d’autres ruptures plus discrètes sont à l’œuvre et qui se traduisent par des rejets de la science. La frontière du langage y contribue directement, impactant la capacité à communiquer. Elle représente donc une réelle limite, surtout dans une période marquée par un appauvrissement du langage technoscientifique et de l’apprentissage des langues maternelles. Une autre frontière est celle de la capacité collective à définir des règles du jeu c’est-à-dire une éthique des différences culturelles. Cette capacité à renforcer des cohésions sur les évolutions des sciences et des techniques est aussi essentielle. C’est ce que les auditeurs vont analyser et enrichir d’autres dimensions liées à la complexité des différentes situations rencontrées tout au long du cursus.

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader
Directrice de l’IHEST

Voir le programme du cycle national 2009-2010
Voir la liste des auditeurs du cycle national 2009-2010